‹ Mariée en blancChapitre 105 sur 142 · LA VEILLE · texte numérisé non relu

LA VEILLE

Berlin avait lu les journaux du matin.

Le Figaro, le Gaulois, le Gil-Blas, le Soleil, Y Autorité,!' Univers, toutes les feuilles qui ont leur clientèle dans le grand monde annonçaient dans leurs « échos » le brillant mariage qui devait être célébré le lendemain.

Elles en indiquaient l'heure ; c'est l'après-midi à quatre heures que la cérémonie aurait lieu.

La bénédiction nuptiale ne serait donnée que le lundi, par un prélat de la nonciature, en l'église Sainte-Clotilde, et, aussitôt après, les nouveaux époux partiraient pour leur château de Champtocé, en Anjou.

Le misérable était heureux.

U04 MARIÉE EN RLANC

' Puis, par une bizarre contradiction de l'esprit qui conçoit malgré tout des inquiétudes, il se tourmentait.

Miette aurait-elle l'énergie nécessaire.

Berlin n'osait en répondre.

Alors, il songeait de nouveau à José.

Il avait envie d'aller le trouver et de l'envoyer à Luce pour lui rappeler son amour et ses serments, pour la conjurer d'être à lui, pour la menacer au besoin.

Il avait sur lui toutes les preuves de cette liaison, les billets de l'impudente Jeune fille contenant l'aveu de sa passion.

Non, mieux valait qu'il n'y eut pas de scandale.

José ferait sûrement des bêtises.

Ah! s'il avait été d'une habileté comme la sienne, la chose aurait été facile.

11 n'aurait eu qu'à aller trouver Luce, qu'à se ménager ingénieusement une entrevue à laquelle elle n'aurait pu se soustraire, et à la décider à rompre ce projet d'alliance.

Il aurait trouvé des accents pour rallumer en ses veines la passion éteinte, pour la susciter si elle avait disparu, pour l'enflammer et pour la décider à partir avec lui.

Mais cela était impossible.

José était un fat et un vaniteux, un bellâtre gonflé de sottise.

Il était incapable d'une action intelligente et énergique.

Alors, une autre idée passait dans l'esprit du mailre-chanlcur.

S'il envoyait à Adrien de Salverne, chez lui, sous pli recommandé, les preuves de l'indignité de la fiancée qu'il allait épouser.

Le commandant serait bien obligé de croire.

Les preuves étaient flagrantes.

Luce avait elle-même écrit et signé sa honte.

Alors, le mariage serait rendu impossible.

Adrien de Salverne ne pourrait plus épouser celle qui s'était déjà prostituée à un autre.

Tout serait rompu et cela le serait ainsi sans le moindre scandale.

Pour le monde, on trouverait bien un prétexte plausible pour expliquer la rupture.

Luce, accusée, serait bien obligée d'avouer, ou bien elle serait confondue.

Alors, l'honneur de la maison d'Azergues serait compromis.

On aurait prur iiin' la divulgation ne se fit.

Ce serait le moment (rintirvcnir et colle fois, sûrement, on ne rcfu-

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serait pas la demande en mariage que M. de Lizieux ferait au nom de sou

nis.

Ce mariage, on l'accueillerait comme le salut,

11 serait le rachat de la honte.

11 serait le palladium du déshonneur.

José, répudié aujourd'hui, deviendrait le sauveur.

Mais une considération arrêtait encore le maître-chanteur dans l'exécution de ce projet, pourtant si machiavéliquement combiné.

Qui sait ce que ferait Adrien de Salverne ?

Si la révélation le foudroyait !

Si, écrasé par cet horrible désespoir, affolé à la pensée d'avoir été ainsi la dupe d'une coquine éhontée, épouvanté à la perspective d'avoir été sur le point de couvrir de son nom intact une infamie pareille, il perdait la tête !

S'il se tuait !

Si, avant de mourir, il détruisait les preuves du déshonneur de Luce pour sauver cette famille honorable qui ne devait pas porter publiquement le poids de sa honte !

Alors, on serait stupéfait sans doute de ce suicide, on chercherait à l'expliquer de diverses manières, mais il ne viendrait à l'esprit de personne l'idée de la cause véritable de cette mort

Luce, seule, comprendrait.

Mais elle était habile comédienne.

Qui donc la soupçonnerait ?

Moins que jamais on ne consentirait à lui donner José pour époux.

Non, mieux valait s'en tenir à ce qui était préparé.

Ce serait épouvantable.

Le scandale serait retentissant.

Tant pis !

Mouredu avait dormi toute la grasse matinée, car il n'avait pu revenir à Cormeilles que le vendredi matin, par le premier train.

Dans le wagon même, harassé, tant il avait ri et tant il s'était amusé à cette noce, il s'était si bien endormi qu'il avait failli laisser passer la station à laquelle il devait descendre.

Mais, après une complète ablution à l'eau froide pour dissiper tout vestige de « mal aux cheveux » et une grande tasse de café, — son remède, — pour remettre l'estomac en place, il s'était senti en aussi bonnes dispositions que les autres jours.

Il fil le récit fie la noce et il ne parla pas de Miette, car nous devons dire qu'il n'avait pas entendu prononcer son nom.

Alice appelait parfois son amie Mimi, comme lorsqu'elle était petite.

Ce jour-là, elle lui donna encore ce mignon sobriquet, diminutif de son nom.

Le garçon d'honneur, qui était en excellentes dispositions pour s'amuser, l'entendit et il n'appela plus sa demoiselle d'honneur que « Mademoiselle Mimi ».

Toute la noce l'imila.

Tistin lui-même l'appela ainsi et il dansa même avec elle, sans que rien ne lui dise que cette gracieuse jeune fille, aussi belle que Magali, était comme elle la fille que son commandant croyait morte.

Dans l'après-midi, notre ami vint à Paris.

Il avait à prévenir à la brasserie de l'Espérance pour le cas où l'on recevrait une lettre en réponse à l'annonce parue dans le Petit Journal.

Puis, il voulait voir Chichois, qui devait reprendre sa faction devant l'hôtel de Lizieux.

Enfin, à cinq heures, il comptait se trouver au rendez-vous donné par l'annonce.

Mouredu fit tout ce qu'il avait projeté.

A la brasserie de l'Espérance, il montra le reçu de son insertion cl pria de recevoir la lettre qui pourrait être adressée au nom de Rodolfo Chiavanti.

On le lui promit.

Il annonça, du reste, qu'il reviendrait à cinq heures pour le rendezvous qu'il avait donné.

Chichois était en faction.

Mouredu le trouva sur son siège, rue de Courcelles, comme un cocher qui attend son client.

Là non plus, il n'y avait pas de nouvelles.

M. de Lizieux n'avait pas reparu.

Pour attendre l'heure du rendez-vous, Tistin se rendit chez Pélago.

On l'avait bien reçu et on l'avait invité à revenir.

La joyeuse Pélago l'accueillit de nouveau à merveille.

Mouredu n'avait pas encore retrouvé son ancien ami de la marine, le mailre de timonerie Berlin, et il voulait savoir si l'on n'avait pas de nouvelles de M. de Lizieux.

José, maintenant, s'amusait autant que sa maîtresse des cocasseries de notre Provençal.

Si Tistin n'avait pas été si pressé de partir pour retourner à l'avenue de la Grande-Armée, on l'aurait retenu le plus longtemps possible, pour le simple plaisir de l'entendre causer.

On n'avait reçu aucune nouvelle de M. de Lizieux.

On ne savait pas quand il reviendrait.

Enfin, Tistin retourna à la brasserie de l'Espérance.

Il s'installa à l'intérieur, derrière le vitrage, guettant toutes les femmes qui passaient.

Il se disait que Palmyre pourrait ne pas oser entrer dans le café, ou que peut-être, avant de s'y décider, elle regarderait à l'intérieur pour voir si son ancien amant s'y trouvait.

Son visage n'était pas connu.

Il ne risquait rien à se faire voir.

Mais l'attente de notre ami fut aussi longue que vaine, car il demeura là jusqu'à six heures et demie et il ne vit personne.

Il pensa :

— Elle n'a peut-être pas lu l'annonce, vé 1... ou bien elle n'est pas à Paris.

Il retourna chez Bouguarès où sa chambre était toujours prête.

Décidément, ce jour-là n'était pas favorable.

Rien n'avait réussi.

M"= Mercier, non plus, n'avait rien appris.

Elle était allée chez Jane comme les jours précédents.

Elle l'avait vue parfaitement heureuse.

Jane paraissait avoir oublié toutes ses douleurs et toutes ses angoisses dans le mouvement qui l'entourait à l'approche du mariage.

On aurait dit qu'elle cherchait à s'étourdir dans celte agitation.

Ah ! elle la connaissait bien, sa Jane, cette femme aimante et dévouée qui avait voulu remplacer pour elle la mère trop tôt ravie, qui avait formé son esprit et son cœur, qui était devenue plus tard l'amie unique, la grande sœur en quelque sorte et la confidente de tous les malheurs et de toutes les peines.

.M"= Mercier comprenait bien maintenant ce qui se passait en elle.

Non, Jane n'était pas exempte des angoisses et des terreurs où l'avaient jetée les menaces du misérable qui s'était emparé des plus douloureux secrets de sa vie.

Elle n'avait pas cessé de redouter, de craindre, de trembler.

Oui, pour le moment, elle s'efforçait d'oublier ; au milieu de l'agita-

tion qui l'entourait, elle cherchait réellement à s'étourdir pour ne plus voir l'épouvantable danger qui la menaçait, pour ne plus regarder l'abîme criminellement ouvert sous ses pas.

Elle était fébrile, nerveuse.

Ses sourires ressemblaient à des sanglots.

Elle avait hàle que tout soit terminé, que ce mariage fut accompli, comme si, après, elle devait être définitivement délivrée de son obsession horrible, comme si, après, tout danger devait être radicalement éloigné.

Et c'était bien ce que la duchesse s'était dit, en effet; c'était bien là ce qu'elle pensait.

Luce et Adrien, aussitôt mariés, partiraient pour Chnmptocé où elle leur avait préparé une demeure faite pour le bonheur le plus calme et le plus complet.

Eux, du reste, rien ne les menaçait.

Rien ne pourrait les atteindre.

Elle préférait être éloignée d'eux, elle avait hâte de les voir partir, comme si elle craignait qu'ils ne fussent témoins de la catastrophe vers laquelle elle se sentait inévitablement entraînée.

Quand ils seraient loin, qu'importe que les menaces de M. de Lizieux s'accomplissent !

Jane partirait aussi avec son mari, aussitôt après le mariage de sa fille.

Cela avait été décidé.

Claudius y avait consenti avec joie.

Tout avait été déjà, sur ses ordres, ordonné pour le départ prochain.

On irait au château d'.'Vzergues, dans l'Ain, loin de Paris, loin de tout.

Là, qu'aurait-ellc à craindre ?

Luce mariée, pourquoi le misérable, qui l'avait si cruellement torturée, continuerait-il à la poursuivre et à la menacer?

11 n'aurait plus que le prétexte de la vengeance et du ressentiment.

Mais il se lasserait en comprenant qu'il n'y avait plus de résultat à/ atteindre.

Il l'épargnerait désormais.

Oui, alors ce serait fini.

Dans celte solitude du vieux château d'Azergues, la quiétude reviendrait.

M"' .Mercier comprit tout cela.

Elle l'entendit dans quelques mots que Jane prononça ; elle le lui dansses yeux.

Les forces la trahirent. (P. 14U.)

Luce élait bruyante, agitée, heureuse.

Le jeudi soir, elle avait assisté, avec ses parents, à une réception solennelle et à un bal blanc qui avait été donné en son honneur chez la marquise de Varades.

Adrien de Salverne y élait aussi.

Tous les amis des familles d'Azergues et de Bellegarde, tous ceux qui devaient assister au mariage s'y trouvaient réunis.

La fête avait été splendide.

C'était une des plus belles de la saison.

Tous les journaux en avaient parlé.

Luce et Adrien en avaient été les héros.

Maintenant, c'étaient les préparatifs de la cérémonie qui préoccupaient Luce d'Azergues.

Elle voulait tout voir, tout savoir.

Elle préparait tout elle-même, avec Raymond de Coursades, qui devait être l'un des quatre garçons d'honneur et qu'elle avait chargé d'être l'ordonnateur de cette cérémonie qu'elle voulait somptueuse et éblouissante.

Le duc et la duchesse la laissaient aeir, résler, ordonner à sa s^uise.

Luce passa toute l'après-midi du vendredi a\iec l'ami d'Adrien.

Elle traça avec lui le programme.

Elle s'assura que tout était prêt et bien réglé.

A Champtocé, tous les domestiques de la nouvelle maison, arrêtés depuis huit jours, étaient à leur poste.

Félicien Durieu conservait ses fonctions d'intendant.

La grande livrée avait été fournie par la plus importante maison de Paris.

Les voitures avaient été expédiées; les chevaux de selle et d'attelage, amenés.

A Paris, on ne s'occuperait de l'installation que pendant l'été, car on n'y reviendrait qu'à l'entrée de l'hiver.

Luce et Adrien, du reste, prendraient possession de l'hôtel d'Azergues que le duc abandonnait définitivement en se retirant à son château de l'Ain.

Après un séjour de quelques semaines à Champtocé, les nouveaux époux avaient projeté de faire un voyage en Angleterre et en Ecosse.

Le plan et l'itinéraire en avaient également été arrêtés à l'avance.

Luce était loin maintenant de penser à José de Lizicux.

Le mépris qu'elle avait conçu pour lui à la suite de ce duel dans lequel il avait été blessé, l'avait clTacé do son esprit.

Elle avait oublié son indignité et sa honte.

Elle s'était tellement grisée dans son orgueil à la pensée d'épouser un homme tel qu'Adrien qu'elle ne voyait plus que lui.

L'aimait-ollc?

^on, le cti'ur d'une créature aussi perverse n'est pas accessible à l'amour.

Luce ignorait ce sentiment que le ciel a accordé à riiumanilé pour lui donner un avant-goùl des félicités élcrncllcs.

En elle, il n'y avait que vanité et passion.

C'était une passion à laquelle les sens même étaient étrangers.

Elle voulait être à cet homme qu'elle s'était choisi, qu'elle trouvait supérieur à tous, autant par son intelligence d'élite que par sa mâle beauté, en qui elle mettait tout un avenir de satisfactions orgueilleuses et de flatteuses vanités, par qui elle serait rendue illustre.

Elle serait à lui, comme la compagne de ses triomphes et de sa gloire.

Elle partagerait son nom et resplendirait de son auréole.

Mais d'amour, point !

CIIAPITIIE CLXXI

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