‹ Mariée en blancChapitre 106 sur 142 · SOUVENIR DAMOUR · texte numérisé non relu

SOUVENIR DAMOUR

Le lendemain de la noce, Alice et son mari vinrent dans l'après-midi à l'avenue de Clichy.

Ils devaient dîner chez M'"= Davoul avec le père de Pierre Lion, l'oncle Auguste et le cousin Laurent, c'est-à-dire leurs seuls parents.

Le père Lion repartait le soir même à dix heures pour le château de Varades.

Le comte et la comtesse de Varades devaient arriver le lendemain matin à Paris pour assister au mariage de Luce d'Azergues, avec le marquis et la marquise de Varades, frère aîné et belle-sœur du comte.

M"" Davoul avait préparé le dîner avec .Miette, et aussi avec l'aide de M""' Putot, qui tenait absolument à se rendre utile.

Ce fut une soirée charmante pour tous, sauf pour la pauvre Miette qui dut encore se faire violence pour cacher la douleur affreuse qui la dévorait.

Alice était radieuse.

En un seul jour, un changement complet s'était fait en elle.

La j\nine fille d'hier était femme aujourd'hui.

La toilette y était bien pour quelque chose, car elle portait un costume de « lendemain de noce », fait avec un goût irréprochable, sérieux, et complété par une délicieuse petite capote claire et par une voilette de tulle blanc à petits pois.

Mais la physionomie avait changé aussi.

L'amour avait opéré l'épanouissement complet delà fleur merveilleuse.

Le bonheur illuminait les jeunes époux de ses plus purs rayons.

Le dîner fut charmant.

Tout était au jeune ménage.

On ne s'occupait que de Pierre et d'Alice.

Miette en était bien heureuse, car elle désirait uniquement ne pas attirer l'attention.

Pierre et Alice racontèrent leurs projets.

Les sous-officiers du bataillon de chasseurs de Viiicennes qui avaient assisté au mariage et au bal, avaient formé le projet de fêter entre eux leur camarade et sa charmante compagne.

Ils avaient commandé, dans un restaurant de la place Daumesnil, à Vincennes, un dîner qui aurait lieu le samedi à six heures.

Ils s'étaient cotisés pour en faire les frais.

M°" Davoul et Miette étaient également invitées à y assister.

Miette ne se sentit pas la force d'accepter.

Elle demanda à Alice, comme une grâce, de ne pas insister et ellepria Pierre de l'excuser auprès de ses camarades.

Alice comprit.

C'était ce jour là qu'aurait lieu le mariage d'Adrien deSalverne.

La pauvre Miette, qui n'avait jamais cessé de l'aimer, — son amie le savait mieux que personne, — aurait à ce moment l'âme trop affreusement endolorie pour pouvoir prendre part à une fête.

Elle l'avait dit à Pierre et ils n'insistèrent pas.

Il plaignaient de tout leur cœur la malheureuse dont ils connaissaient les souffrances.

M™' Davoul irait donc seule le lendemain à Vincennes rejoindre sa fille et son gendre pour assister à ce dîner.

Le soir, Alice et Pierre accompagèrcnt le père Lion à la gare Saint- Lazare.

Quand le garde du château de Yarades fût parti, ils prirent à leur tour le train de ceinture qui, avec la correspondance â Bel-Air, devait les

ramener à Vincennes.

Miette avait lu dans le journal que M"' Pulot lui avait montré, l'annonce du mariage d'Adrien de Salverne et de Luce d'Azcrgucs.

Aussitôt après le dépari d'Alice et de Pierre, elle s'était retirée dans sa chambre.

Elle pn'lciidait n'être pas encore complètonienl remise des fatigues de la noce et «'prouver le besoin de se reposer.

M""" Davoul ri'iiiil seule son tm'nage en ordre.

Dans sa eliamliic, la miilheurcuse jeune fille s'assit devant sa petite

table à ouvrage, un cadeau qu'Alice et sa mère lui avaient fait l'année précéflenle pour sa fêle.

Elle l'ouvrit, et dans un compartiment du double fond, sous les casiers où étaient les cartes de cordonnet, les bobines de soie et de fils aux nuances diverses, la trousse pleine d'aiguilles de tous les numéros, elle prit une petite boîte qu'elle ouvrit.

Elle en retira une fleur desséchée.

C'était le seul souvenir de son amour.

Celte fleur était celle qu'Adrien lui avait donnée un jour au cimetière de Passy.

Miette la tint longtemps dans ses doigis et tandis qu'elle la contemplait en silence, son cœur se gonflait et des larmes brûlantes emplissaient ses yeux, noyant sa vue, pour couler lentement sur ses joues.

Puis, comme honteuse de pleurer, elle essaya de se reprendre et de se surmonter.

Elle sentait qu'elle avait besoin de toutes ses forces pour le sacrifice qu'elle avait résolu de faire.

D'un geste rapide, elle sécha ses yeux avec son mouchoir et elle porta la fleur à ses lèvres.

Elle donna au souvenir d'amour un suprême baiser.

Elle dit:

— Non, je n'ai plus le droit de garder cette fleur Je dois anéantir

tout ce qui me rappellerait un amour qui désormais serait coupable!...

Jusqu'à ce jour, j'avais encore le droit de l'aimer !... Demain, il appartiendra à une autre !...

Demain, cet amour serait une faute...

Seule, celle qui sera sa femme aura le droit de l'aimer.

Et la malheureuse se leva.

Elle se dirigea vers la cheminée oîi brûlait dans la grille un petit feu de coke.

Sa main tenait toujours la petite fleur desséchée.

Elle allait la porter encore une fois à ses lèvres; mais cela lui apparut comme une faiblesse, et brusquement elle l'éloigna d'elle.

D'un eflbrt subit, d'une résolution énergique elle s'en sépara et la laissa tomber dans l'àtre.

Elle la regarda brûler.

— C'est fini!... prononça-t-elle.

Mais alors, une réaction soudaine s'opéra.

1414 MARIKE EN BLANC

.Miette secouée tout à coup par d'épouvantables sanglots contre lesquels elle luttait, sentit quelque chose se briser en elle.

Puis, un frisson la glaça.

Un nuage l'enveloppa, comme s'il s'élevait du sol, obscurcissant sa vue.

Les yeux se fermaient malgré les efforts qu'elle faisait pour se ressaisir.

Il [lui sembla, en cette seconde épouvantable, que la vie se retirait de son corps.

Elle était devenue subitement pâle comme une morte.

Elle se sentait toute froide. »

Ses jambes défaillaient.

C'est à peine si elle eut le temps de saisir le bois de son lit pour se soutenir.

Les forces la trahirent.

Elle glissa lentement sur le bord de la couche, et elle s'abattit sans bruit sur le tapis où elle demeura inanimée.

A ce même instant, la duchesse d'.Azergues était également seule dans sa chambre sompleuse de l'hôtel de la rue de Grenelle.

Jane s'était surmenée et surmontée pendant la journée et à cet instant une détente physique et morale s'opérait en elle.

La femme de chambre s'était retirée après lui avoir donné ses soins accoutumés.

La mère de Luce ne s'était pas mise tout de suite au lit.

A demi étendue sur les coussins de sa chaise longue, elle s'absorbait dans une méditation.

Elle songait à ce mariage qui allait être pour elle comme une véritable délivrance.

Elle pensait à Luce.

Elle voyait sa fille, radieuse de jeunesse et de bonheur.

11 lui semblait que c'était elle qui, dans les plis de son voile de fiancée, allait emporter ce passé qu'elle avait si cruellement et si longuement expié, ce passé qui allait enfin être enseveli à jamais.

L'Illusion de ses sens était si puissante que la duchesse voyait ncltcnii'nt Luic comme si elle eùl été réellement devant elle.

Elle la cunteujplail.

Dans cette contemplation muette, la malheureuse sentait en clic quelque chose de nouveau, un sentiment aiïreux, (|ni lui faisait horreur.

Il lui semblait qu'elle n'aimait passa fille.

C'était la première fois quelle éprouvait pareille chose.

Que se passait-il donc en elle?

Pourquoi cette répulsion inexplicable?

Pourquoi cette aversion qu'elle n'avait jamais ressentie?

Elle luttait contre elle-même.

Elle voulait se contraindre à s'avouer qu'elle l'aimait et elle ne pouvait y parvenir.

Son cœur semblait se fermer à la tendresse.

Une contraction douloureuse l'étreignait et la torturait épouvantablement.

Impossible de réagir.

Alors Jane, au moment d'être vaincue dans cette lutte de ses sentiments maternel, fit un effort suprême.

Elle voulait dissiper la vision comme pour chasser les pensées odieuses qu'elle avait mises en elle.

Elle se dit avec terreur:

— Oh! c'est alïreux!... C'est terrible!... ne pas aimer ma fille!... non, c'est impossible!... Je suis folle... Elle, ma fille... Je l'aime... mais oui, je l'aime !... Ah ! je sens bien que je l'aime!... ma fille!...

Et ses yeux troublés qui percevaient toujours l'image de Luce debout devant elle, furent alors le jouet d'une hallucination nouvelle, inexprimable.

Le visage de Luce se métamorphosait lentement.

Sous l'influence de l'amour maternel quelle avait évoqué en elle et dans l'exaltation d'esprit où elle se trouvait, Jane voyait s'opérer une métamorphose invraisemblable.

Elle voyait Luce, et ses traits s'effaçaient doucement pour être remplacés par d'autres plus doux, plus tendres et plus beaux.

Son teint clair et diaphane de blonde prenait une opacité et une matité de brune.

Ses yeux avaient des reflets doux et des regards caressants.

La couleur fauve de ses cheveux se fondait dans une nuance plus foncée jusqu'à ce qu'ils fussent devenus absolument noirs.

Plus rien d' allier, plus rien de dur, plus rien d'arrogant, plus rien de fier en sa personne.

Oui, elle l'aimait cette fille.

Elle ne l'avait jamais vue ainsi.

Sous quel jour défavorable l'avait- elle donc contemplée en cet instant d'aversion antinaturelle.

Elle, ne pas aimer une fille si adorable !... Mais elle était donc folle tout à l'heure !

Alor la mère coiUemplail son enfant avec des sentiments délicieux, avec un bonheur qu'elle n'avait jamais éprouvé encore.

Son amour maternel s'exaltait jusqu'au délire en cette contemplation.

C'était toujours Luce qu'elle voyait, mais une Luce tout autre.

C'était sa fille et ce n'était plus elle.

La vue de la duchesse se troublait.

Mais par quelle hallucination était-elle donc encore abusée?

L'image de la jeune fille se dédoublait dans sa vision.

Jane éprouvait une impression semblable à celle de la personne qui se sert d'une jumelle de Ihéàlre défectueuse, dont les verres sont « décentrés » et qui voit le sujet parfois simple, parfois double, selon qu'elle ferme un œil ou qu'elle regarde avec les deux yeux.

Oui, maintenant elle voyait sa fille deux fois.

Les deux images étaient absolument pareilles.

Il n'y avait entre elles que la différence produite par la couleur des prunelles que l'une avait bleues et l'autre verdàtres.

Elles souriaient toutes deux d'un sourire triste mais plein de tendresse cl d'affection.

Alors, comme une évocation, un souvenir s'empara de l'esprit de la pauvre mère.

Non, ce n'était plus Luce qu'elle voyait.

Ces deux images étaient celles de ses deux autres filles, de celles qu'elle croyait mortes.

C'était Marie et c'était Marguerite!

C'étaient ces deux enfants nées du premier amour, de l'amour qu'une infernale machination avait réussi à rendre coupable.

Oui, c'étaient elles!

Elles!...

Alors Jane tremblante, éperdue, affolée, se leva. Elle se soutenait à peine, car ses jamb&s vacillaient, brisées par une émotion formidable.

— Mes filles !...

Elle leur tendait les bras.

— Mes lilles!...

Elle voulait les saisir.

— Mes filles !...

Il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais les atteindre et que, bien qu'elles fussent là, à deux pas d'elle, elles étaient iurtlucs pour toujours. Et la mère s'exaltait dans son amour.

MARIEE K.N BLANC

Claudius le premier l'ut là avec Régina. (P. l-il8.)

Elle sentait un vertige affreux s'emparer d'elle.

11 lui semblait qu'un gouffre insondable, qu'un précipice s'ouvrait sous ses pas.

Elle eut l'horrible sensation du vide, d'une chute effroyable, de l'anéantissement.

Elle chancela et elle tomba évanouie, à l'instant même où, à l'autre bout de Paris, Miette venait de tomber aussi inanimée, dans sa chambrette.

av. 178. — MARIIÎE E.N BLANC. LIV. 178.

1418 MARIKE EN BLANC

On accourut.

Claudius le premier fut là avec Régina qui entendit l'appel qu'il lança d'une voix forte en voyant Jane étendue.

A eux deux, ils la relevèrent.

Luce arriva ensuite.

On étendit la duchesse sur la chaise longue.

On s'empressa.

On la fil revenir à elle lentementet le médecin, aussitôt appelé, parvint à la ranimer complètement.

Jane, ayant repris ses sens, ne se souvenait plus de rien.

Elle promenait des regards hagards autour d'elle.

On la questionna.

On essaya de connaître la cause de ce malaise qu'on ne savait a quoi attribuer.

Il lui fut impossible de l'expliquer.

Elle ne se rendait pas compte de ce qui s'était passé.

La vision de tout à l'heure avait disparu sans laisser aucune trace.

Alors on conjectura.

Cette syncope, de l'avis du docteur, fut attribuée à l'excès de fatigue que la duchesse avait vaillamment supportée pendant ces deux dernières semaines, du surmenage auquel elle s'était astreinte pour assister à toutes ces fêtes et pour préparer ce mariage.

La délente nerveuse s'était produite dès que l'organisme avait été à bout.

Telle devait être la cause de cet évanouissement.

Mais tout danger était écarté.

Jane déclarait elle-même qu'elle se sentait absolument bien maintenant.

Ses yeux avaient repris leur éclat et ses lèvres leurs couleurs.

Sous l'épidcrme dont la pâleur s'évanouissail , glissait le tendre incarnat de son teint habituel.

Le cœur ballail.

La tête cessait d'être vide.

Les mains étaient redevenues lièdes.

Jane souriait.

Elle rassurait eilc-nicme ceux qui rontouraiont.

Elle ne voulait pas que l'on ébruitai ce qu'elk' appelait 4 une simple défaillance », alin de n'alarmer personne parmi tous les amis qui, le lendemain, devaient fiHcr sa lillo.

Puis elle consentit à prendre la potion à la fois cordiale cl calmanlc

que le docteur avait fait faire et elle s'endormit bientôt sous les baisers de son mari et de sa belle-sœur.

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