‹ Mariée en blancChapitre 107 sur 142 · CHAPITRE CLXXII elle · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXII elle

M"" Davoul était déjà à son ouvrage lorsque sa voisine, « cette bonne M°" Putot », vint lui dire son petit bonjour quotidien en lui apportant le journal qu'elle lui repassait comme chaque jour après l'avoir lu.

Elles causèrent.

On parlait du jeune ménage naturellement.

La mère d'Alice annonça à sa voisine que, dans l'après-midi, elle devait aller à Vincennes pour assister au dîner que les sous-officiers oiTraient à ses enfants.

Palmyre n'insista pas.

Elle comprit que Miette avait refusé d'assister à cette fête joyeuse.

Elle n'en demanda pas la raison.

Miette serait donc seule pendant tout le reste de la journée.

Elle serait libre à l'heure où serait célébré le mariage de Luce et d'Adrien de Salverne.

Alors elle questionna :

— M"' Miette n'est pas fatiguée, que je ne la vois pas ce matin?

— Elle doit être levée, répondit la mère d'Alice.

En même temps, elle ouvrit la porte du palier pour écouter à celle du logement de la jeune fille.

Elle n'entendit rien.

M"' Putot s'approcha.

— Je ne l'entends pas, dit M"" Davoul. Dix heures, il n'est pas possible qu'elle dorme encore.

Elle appela en frappant à la porte ;

— Mimi!

Aucune réponse.

Alors M"" Davoul fut inquiète.

— Elle ne serait pas sortie sans être venue chez moi, dit-elle. Elle appela encore plus haut :

— Mimi!... Mimi!...

— C'est curieux!... fit M"' Putot. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé.

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La mère d'Alice avait déjà mis la main sur le bouton de cuivre et elle le tourna.

La porte s'ouvrit.

Mielte n'avait pas donné le tour de clef la veille en rentrant chez elle.

Elle comptait fermer, comme chaque soir, au moment de se coucher.

M"" Davoul élait toute tremblante en tenant celte porte ouverte.

Que se passait-il?

Elle pénétra dans le logement de la jeune fdle en l'appelant de nouveau :

— Mimi!

Palmyre, fort intriguée, la suivait.

Elles arrivèrent toutes deux devant la chambre, au bout de la petite entrée.

La porle n'était que poussée.

Alors M"' Davoul jeta un cri.

— Mon Dieu!...

Par l'entrebâillement, elle venait de voirie corps de Mielte gisant sur le parquet.

Elle se précipita.

— Mon Dieu! répétait-elle. La malheureuse s'est tuée. Elle se prosterna auprès d'elle.

Palmyre, accourue, l'aida.

— Quel malheur!... faisait-elle.

— Non, il n'y a pas de sang... dit M"'= Davoul affolée. Je ne vois rien.

Un souleva la jeune lllle.

— Elle s'est empoisonnée...

- — Ou as|)hyxiée.

— Oh! malheureuse!... qu'as-tu fait?...

Palmyre, plus maîtresse d'elle-même, avait déjà palpé les joues et les mains.

— Elle n'est pas froide, dit-elle. Ou peut la sauver encore.

— Oui... oui... ipie laul-il faire?...

— Aidez-moi...

— Dites... Je ne sais plus ce que je dis... je ne sais plus ce que je lais...

— Mellons-la sur son lit...

Les deux femmes saisirent la jeune tille, mais Palmyre seule put l'aire un elforl utile.

MARIÉK E^' RF-ANC M21

i\I"'= Davoiil, brisée par l'émotion, était sans forces. Alors la maîtresse de Berlin donna ses soins à Miette. Elle lui fit respirer du vinaigre, elle lui aspergea le visage et les tempes avec de l'eau froide.

— Mon Dieu! mon Dieu! ma pauvre enfant!... disait l'excellente femme. Pourvu qu'elle ne soit pas morte.

— Non, elle n'est, qu'évanouie, répondit Palmyre. Tenez, elle a fait un mouvement.

- — Miette!... Mimi!... -ma chérie!... appelait M'"" Davoul en tenant la main de la jeune fille.

— Elle est sauvée !

— Vous croyez?...

— Oui, ce cœur bat.

— Ma pauvre Mimi!...

— Elle ouvre les yeux.

— Mimi! appela encore la mère d'Alice. Tu m'enlends, dis?... lu m'entends?

— Patience!... elle n'a pas encore repris ses sens, dit Palmyre en continuant ses soins.

— Réponds-moi, Mimi... Regarde... tu me reconnais bien?... C'est maman Davoul qui est auprès de toi... Qu'est-ce que lu as donc eu".'...

Miette avait les yeux largement ouverts.

Elle regardait inconsciemment, autour d'elle, d'un air élonné.

Elle ne voyait pas et elle n'entendait pas encore.

Ses sens ne revenaient que lentement.

Une lourde oppression l'étoulfait et elle haletait péniblement en respirant.

M'"^ Davoul, lui tenant toujours la rnain, continuait à lui parler et à l'appeler.

Enfin, cet état se dissipa.

Miette se ranima peu à peu.

Ses lèvres balbutièrent quelques mots inintelligibles, comme si elles étaient sans voix.

Sa main donna une faible pression à celle de la mère d'Alice et elle lui répondit.

M""^ Putot préparait déjà un cordial, un peu d'alcool de mélisse et de menthe qu'elle était allé chercher chez elle et qu'elle versait dans un demiverre d'eau sucrée.

Elle fit boire la jeune fille.

Alors on l'interrogea.

Miette n'avait pas encore retrouvé son souvenir. L'intelligence ne se réveillait que lentement en elle, et elle-même se demandait :

— Que m'est-il arrivé?... Pourquoi suis-je là?... Pourquoi me soigne-t-on?

Alors elle se souvint.

Elle ne voulut pas avouer.

— Je ne sais pas ce qui s'est passé... J'étais donc malade?

— Tu étais évanouie!

— Là, à terre, ajouta M"' Putot.

— Evanouie!... Mais je ne me sens plus rien... Je suis bien... Tenez!

Miette essaya de se lever.

Un vertige, causé par la faiblesse, l'obligea à chercher l'appui de M"" Davoul.

Mais elle se remit tout de suite.

Les couleurs étaient revenues à ses joues.

Elle voulut aller à la fenêtre, sur l'avenue, disant que l'air lui ferait du bien.

En eiïet, elle se remit complètement, avec une soudaineté admirable.

Bientôt, de cette indisposition, il ne restait plus qu'un mal de tête que l'amie d'Alice n'avoua pas, afin de ne plus alarmer l'excellente femme qui l'aimait tant, et qui se dissipa lui-même lentement.

M"= Davoul voulait rester auprès de Miette.

Elle avait peur qu'elle ne fût encore malade.

C'était si simple, disait-elle, elle n'avait qu'à envoyer un télégramme à Pierre et à Alice.

Miette s'y opposa.

Cela les alarmerait inutilement.

Cela troublerait leur fête.

Voyons, n'était-elle ])as bien tout à fait maintenant, puisqu'elle souriait?

Enfin, M""' Davoul se rassura.

Du reste, « son excellente voisine » était là.

Elle avait si bien soigné Miette!

Et puis, la mère d'Alice ne resterait pas tard à Vincennes; elle reviendrait aussitôt après le dîner.

Miette l'embrassa et elle partit presque tranquille.

Pendant le déjeuner, Palmyre mil son amant au courant de ce qui

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s'était passé, mais elle le rassura en même temps en lui apprenant que loul était terminé.

Puis, elle revint trouver Miette pour lui tenir compagnie, lorsque Berlin fut sorti.

Elle resta avec elle, et elle lui conseilla une petite promenade, qui achèverait de la rétablir.

La jeune fille y songeait.

Miette s'élait souvenue de ce qu'elle avait souffert avant de perdre connaissance.

Elle se rappelait cet horrible déchirement qui l'avait torturée et cette sensation du froid qui l'avait envahie comme si elle allait mourir.

La malheureuse regrettait de ne pas être morte alors.

Maintenant, tout était fini pour elle.

Seulement, elle voulait, une dernière fois, aller voir celui qu'elle aimait.

Elle voulait le voir avec celle qu'il avait choisie, avec celle qui devait le rendre heureux.

Oui, elle allait sortir comme on le lui conseillait.

M""' Putot proposait de l'accompagner.

La jeune fille la remercia.

Elle préférait sortir seule.

Puis elle s'habilla, et elle partit.

— Je le verrai encore une fois, se disait la malheureuse, la dernière!... puis, ce sera fini!...

Demain, je partirai!

Elle descendait l'avenue, puis la rue de Clichy. Derrière elle, sur le trottoir opposé, un homme marchait, la suivant sans se montrer.

C'était Bertin.

Lui, du premier coup, il avait compris ce qui s'était passé. Il avait deviné la cause de cet évanouissenient.

— Elle l'aime toujours! se disait-il.

Maintenant elle allait, agent inconscient de sa machination horrible.

Elle allait voir celui qui allait épouser Luce d'Azergues.

Bertin voulait être là.

Il voulait voir ce qui se passerait.

Miette marchait lentement.

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Elle avait consulté l'heure et calculé qu'elle arriverait à temps

La marche et le grand air lui faisaient du bien.

Elle se sentait forte, valide, comme si rien ne s'était passé.

Elle ne pensait qu'à Adrien et cependant elle ne soull'rait plus en ce moment.

Depuis qu'elle était revenue à la vie, une transformation radicale s'était opérée en elle.

Avec l'anéantissement du souvenir qu'elle avait si pieusement conservé, la résignation avait apparu, lui donnant des forces.

Elle s'était dit que rien au monde maintenant ne pourrait lui rendre le bonheur qui s'était enfui, puisque dans quelques heures Adrien serait à jamais à cette jeune fille qui avait assez de noblesse, assez de beauté, assez de fortune et assez d'amour pour lui donner toutes les satisfactions et tout le bonheur qu'il méritait.

Le sacrifice, pour Miellé, était définitivement accompli à cette heure.

Seulement, avant de quitter le monde, où il allait briller et être heureux, la pauvre fille voulait le voir encore une fois, et, de loin, sans qu'il l'aperçoive, sans qu'il sache même qu'elle serait là, lui envoyer un suprême adieu.

Miette arriva à la rue de Grenelle.

11 y avait déjà une foule nombreuse dans la rue, maintenue pa les £rardiens de la paix, afin de laisser les abords de l'édifice numiciial libres, pour que les é(iuipages, qui allaient arriver, pussent approcher.

La jeune fille passa d'abord lentement sur le trottoir opposé à la mairie, afin de voir à l'intérieur les préparatifs qui étaient faits pour ce mariage qui était annoncé comme une véritable solennité.

Au-dessus de la grande porte une marquise avait été élevée et les flots de velours cramoisi des tentures oui l'entouraient étaient relcnus de chaque côté par d'énormes cordelières d'or aux glands touffus.

Un tapis courait sur les marches et venait jusqu'à l'extérieur.

De chiique côté du large vestibule, c'était un amoncellement gracieux d'arbustes verdoyants, de plantes exotiques dont les hautes palmes faisaient une décoration somptueuse de verdure et de (leurs superbes dont les couleurs vives et variées jetaient la note la plus gaie.

Miette vit cela d'un coup d'ceil.

Elle vit les huissiers en grande tenue, gantés de blanc, attendre les assistants.

Là-haut, dans la grande salle des mariages, on voyait, par les fenêtres, les somptueuses tentures aux crépines d'or, des fleurs et les lumières des lustres.

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Elle voulait voir la fiancée d'Adrien. (P. 142^

— Tout cela c'est pour lui! se disait la jeune fille. C'est en son honneur!...

Elle se rangea dans la foule de l'un des côtés de la mairie, se glissant dans les rangs pressés pour bien voir, mais se dissimulant pour ne pas être vue.

De l'autre côté, Berlin avait pris place à son tour pour l'observer.

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Il n'avait pas de grandes précautions à prendre pour ne pas être aperçu par Miette, car il savait que son attention serait si puissamment absorbée qu'elle ne verrait rien autre en dehors de celui qu'elle aimait.

Déjà des voitures arrivaient.

Des dames en toilettes de ville, des hommes en redingotes noires en descendaient.

Des ofïiciers arrivaient à pied.

Puis d'autres équipages encore, tous blasonnés, avec les cochers et les laquais raides sur leurs sièges.

Un petit coupé s'approcha à son tour.

Deux jeunes officiers en descendirent.

Celaient Raymond de Coursades et Adrien de Salverne.

Mietle le vit tout de suite.

Elle le regarda jusqu'à ce qu'il eut disparu au haut de l'escalier.

Elle trouva quelque émotion sur son visage.

Mentalement, accompagnant sa pensée par les envolées de ses regards, la malheureuse lui envoya les suprêmes élans de son amour et les vœux les plus sincères de son cœur.

— Tu seras heureux!... Tu ne souffriras pas, loi, comme j'ai souffert!... Je n'aurais pas pu, moi, pauvre fille, te donner tout ce bonheur toute cette richesse, toute cette gloire dont ton grand nom est digne!...

Hélas! je n'avais à te donner que mon cœur, que mon Ame, que mon amour... mais un amour aussi grand que toutes les fortunes qu'on l'offrira, aussi vaste que toute la gloire dont tu es capable de te couvrir... un amour qui était une adoration, car je voulais faire de loi mon idole...

Non, le bonheur que j'aurais pu te donner par ma tendresse n'était pas suffisant; tu en méritais un plus complet, en plus de l'amour, car tu seras aimé, tu auras toutes les autres félicités...

Sois heureux, Adrien, sois aimé surtout, car le vrai bonheur est dans le cœur... Adrien!

Le jeune commandant avait disparu.

Une calèche venait de s'approcher et de s'arrêter sous la mariiuise.

On chucholaildans la foule.

On avait vu la couronne ducale sur les panneaux de l'équipage.

Quelques-uns qui la connaissaient avaient reconnu la livrée d'Azergues. On avait dit :

— C'est la fiancée!...

Miette avait entendu.

— Elle!,., celle qui l'aime!...

Une émotion puissante l'élreignit en ce moment.

Elle voulait voir la fiancée d'Adrien.

De la calèche un homme était descendu, le duc d'Azergues.

On le nommait.

— C'est le duc, celui-là, disait-on. C'est le père de la jeune fille.

— Tiens! voilà la fiancée.

C'était Luce, en effet, en simple costume de drap beige rehaussé de velours de même teinte.

— Voilà la duchesse, ajouta-t-on encore dans la foule en voyant Jane.

Mais Miette n'entendait plus rien.

Elle ne voyait que la fiancée, que celle qui, dans un instant, allait être l'épouse.

— Ce n'est pas possible!... se dit-elle tout à coup.

La jeune fille faisait battre ses paupières comme pour dissiper un trouble visuel.

De nouveau, elle lançait ses regards sur Luce.

— Cette ressemblance!... oui, c'est bien ça, c'est une ressemblance... C'est frappant!... on dirait la jeune fille que nous avons habillée en

odalisque pour le réveillon.

Mais oui... il n'y a pas si longtemps... Je me souviens bien encore... Elle!... Oh! non, non... Je ne peux pas le croire!... Oui, cependant, il n'est pas possible de se ressembler à ce point... oui, je vois la taille de son corsage qui est bien la même... Et la couleur de ses cheveux!... et ces yeux...

Ah! cette épingle pour tenir son chapeau... une couronne en or et en perles... Je la reconnais... Elle l'avait quand elle est venue avec ce jeune homme...

C'est elle!... oui, c'est elle, j'en suis sûre!...

Elle!... Elle qui aimerait Adrien!... allons donc, ce n'est pas possible!... Est-ce qu'elles aiment ces filles-là?

Et lui, Adrien... est-il possible qu'il l'aime?... II ne sait pas... lia été trompé, le malheureux... Elle lui a fait croire qu'elle l'aimait... Imposture!... Infamie!...

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C'est elle qui doit lui donner le bonheur... elle qui lui apporte déjà la honte...

Pauvre Adrien!... pauvre Adrien!...

La pitié immense qui envahit l'âme de Miette en expulsa l'indignation qui vibrait.

Elle ne pensait plus qu'à lui.

A quels artifices menteurs s'était-il laissé prendre?

Par quels baisers empoisonnés celte ensorceleuse l'avait-elle grisé?

Par quels charmes imposteurs l'avait-elle ébloui, fasciné, aveuglé?

Le malheureux!... ce qu'il souffrirait s'il savait un jour la vérité!... Quelle honte pour lui d'avoir été la dupe d'une infamie semblable!

Bertin avait tout vu.

Avec cette pénétration qui était en lui si puissante, si affinée, il avait compris ce qui se passait chez Miette.

11 était sûr qu'elle avait reconnue Luce.

L'indignation se lisait dans les ravages profonds qu'elle exerçait sur son visage.

Elle étincelait dans ses regards chargés de colère contre l'indigne fille de Jane.

Oui, Miette était siîre maintenant que celle qu'Adrien de Salverne allait épouser était cette même fille qu'elle avait costumée pour le réveillon avec Alice; qui avait été amenée par José, qui, déguisée en odalisque, était repartie avec lui pour aller festoyer dans les bals publics; qui élait sa maîtresse assurément.

Mais alors, puisqu'elle en était sijre, pourquoi n'agirait-elle pas?

Pourquoi ne courrait-elle pas à lui pour le prévenir, pour lui dénoncer l'imposture dont il allait être victime, pour empêcher ce mariage qui, dans un instant, allait être célébré?

Qu'est-ce qui la retenait donc?

!\'osail-elle pas?

Était-elle sans force à cette minute décisive?

Bertin enrageait.

Ce qu'il aurait voulu, c'est que Miette allât trouver Adrien, c'est qu'elle rendît ce mariage impossible!

Et rien !

Maintenant il était trop tard.

On voyait, dans la salle des mariages, le mouvement des assistants qui allaient quitter leurs places, la cérémonie terminée. Adrien de Salverne était marié.

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