CHAPITRE CLXXIII
CHEZ B0UGUAKÈ5
Miette resta jusqu'au bout à sa place.
Elle voulut assister au défilé des voitures, jusqu'à ce qu'Adrien fût parti.
Elle voulut revoir encore cette fille qu'elle venait de reconnaître.
Alors, navrée, l'àme horriblement endolorie à la pensée de l'infamie qui venait de s'accomplir, révoltée, en sondant la noirceur de l'imposture criminelle dont Adrien était victime, elle s'éloigna.
Elle revint chez elle, à pied encore, et, pendant tout le trajet, la même pensée ne cessa de l'assaillir.
Son esprit était étranger à toute autre préoccupation.
Cette fille!...
Malheureux!... trompé aussi indignement!
Elle ne se redisait que cela de mille manières différentes, cherchant à comprendre comment cela avait pu se faire.
Chez elle, elle ne dit rien.
M°" Putot qui, dès qu'elle l'entendit rentrer, vint lui demander de ses nouvelles, qui voulut savoir si cette promenade lui avait fait du bien, ne put en tirer une parole.
« L'excellente voisine » ne voulut pas que la jeune fille restât seule et elle l'obligea à venir dîner chez elle, malgré les protestations de Miette qui ne se sentait aucun appétit et qui, du reste, toucha à peine à ce qu'on lui présenta.
Pendant le repas, sous le prétexte de savoir ce qu'elle ressentait encore, en lui disant qu'on ne la trouvait pas complètement rétablie, Palmyre et son amant essayèrent de lui faire dire ce qu'elle avait fait, pour lui faire ensuite avouer ses impressions.
Miette ne voulait pas parler.
Elle gardait son indignation et sa douleur pour elle seule.
Le soir, M°" Davoul revint de bonne heure. Elle était encore inquiète.
Miette la rassura.
Elle lui dit qu'elle était sortie et qu'elle ne se sentait plus aucune fatigue, pas le moindre malaise.
Le lendemain, Alice et Pierre vinrent.
Cela avait été entendu ainsi.
On devait aller déjeuner tous ensemble chez Bouguarès, qui avait fait son invitation le jour de la nocr.
Alice remarqua l'altération des traits de Miette avant qu'on lui ait appris l'accident survenu pendant la nuit; mais, quand elle l'eut interrogée, la fille de Léon chercha à la rassurer.
Elle voulait paraître gaie, pour qu'on ne l'interrogeât pas, pour qu'on ne lui parlât plus de ce qu'elle souffrait.
-Mais M=^' Davoul et sa fille connaissaient assez Miette, elles étaient assez bien au coui-ant des secrets de son cœur pour comprendre quelle était la cause de son mal.
La malheureuse, elles en étaient sûres, n'avait pu détacher son esprit de celui qu'elle avait aimé, elle n'avait pu parvenir à arracher d'elle-même le fatal amour qui y avait poussé des racines si profondes.
En ce jour surtout, où Adrien de Salverne épousait la fille du duc d'Azergues, il était évident qu'elle n'avait pu s'empêcher de songer à lui avec plus de douleur encore que jamais.
Combien la pauvre fille avait dû souffrir, pour avoir été ainsi brisée.
Oui, c'était là la seule cause de son mal.
Alice et sa mère se sentaient prises d'une immense pitié pour cette infortunée, dont rien ne pourrait guérir la souffrance.
Pierre aussi était ému, car il savait tout, et il avait conçu pour Miette une affection dévouée et fraternelle pareille à celle de sa femme.
Alice, qui aimait tant son mari, comprenait quel martyre devait être celui de son amie, car elle sentait bien ce qu'elle aurait souffert elle-même, si Pierre s'était éloigné d'elle, si elle l'avait vu en épouser une autre.
Elle n'aurait peut-être pas eu la résignation admirable de Miette, (pii n'avait pas hésité un seul instant à se sacrifier au bonheur de celui tju'elle aimait.
(Jucl remède y avait-il maintenant à ce mal irré|);n'.ibie.'
Le temps seul pourrait peut-être cicatriser la plaie saignante du cœur de la pauvre enfant, sans espérer, toutefois, qu'il parviendrait jamais à la guérir.
En attendant, il fallait la distraire, il fallait s'appliquer à détourner son esprit des torturantes préoccupations qui l'agitaient, il fallait l'arracher, par toute l'affection possible, au désespoir qui la minait et qui la tuerait fatalement.
Le déjeuner, ordonnancé avec ce confortable surabondant qui est de règle chez les bourgeois cossus tels que Bouguarés, fut animé; il fut même gai, grâce à Pierre et son ami le fourrier, fort en verve tous deux.
Grisel, le compatriote de notre Narbonnais, y assistait avec sa femme et sa fille.
L'oncle Bouguarés n'avait pas « les yeux dans sa poche », comme il disait, et il avait fort bien vu qu'Élisa Grisel plaisait à son reveu,qui l'avait serrée de bien près pendant la noce, qui avait dansé longuement et souvent avec elle et qui même, dans les petits coins, l'avait quelque pou embrassée à la dérobée.
C'était un mariage en perspective, et certes ce projet n'était pas fait pour déplaire ni aux uns, ni aux autres.
Dans l'après-midi, pendant que l'on causait par petits groupes, Bour guarès avec Pierre Lion et Grisel, M"= Bouguarés avec M"" Davoul et la mère d'Elisa, le fourrier avec la jeune fille, qu'il considérait déjà comme sa fiancée, puisqu'au dessert le loueur de voitures avait voulu que l'on trinquât à leur procliain mariage, prenant ainsi sur lui de faire à la fois la demande et la réponse, — Alice jugea le moment opportun pour s'entretenir avec Miette.
La douleur de sa malheureuse amie lui causait une peine prolonde.
Alice voulait tenter encore quelque chose pour lui venir en aide.
Elle redoutait, pour Miette, l'isolement dans lequel elle allait .se trouver, et elle voulait revenir sur la proposition qu'elle lui avait déjà faite de venir à Vincennes auprès d'elle.
Elle l'emmena dans le petit bout de jardin qui était derrière la maison, flanqué d'une petite tonnelle couverte de vigne vierge, au milieu de quatre plates-bandes où fleurissaient les dernières jacinthes et les premières pensées.
Alice renouvela sa proposition.
Elle en fit ressortir tous les avantages qui en résulteraient pour son amie.
Miette ne serait pas seule, ainsi, elle serait véritablement en famille, avec une mère, une sœur et un frère autour d'elle.
On travaillerait comme deux associées, et certes, d'après ce qu'Alice avait déjà vu, ce ne serait pas le travail qui manquerait, car il n'y avait
pas une couturière sérieuse à Vincennes, et toutes les dames qui tenaient à êlre à peu près habillées, étaient obligées de venir à Paris.
Miette ne pouvait accepter, et comme elle comprenait que son refus, s'il n'était accompagné d'aucune raison sérieuse, affligerait véritablement Alice, elle résolut de lui dire ce qu'elle comptait faire.
11 faudrait bien qu'on le sache, puisqu'elle voulait en avoir fini au plus lot et que la semaine ne s'achevât pas sans qu'elle fût entrée au couvent.
— Comment!... s'écria Alice navrée en l'entendant, tu as pensé à cela ?
— Oui... c'est bien ce que j'ai de mieux à faire, maintenant, répondit Miette d'une voix triste.
— Ma pauvre Mimi!... combien tu dois soullrir, lit la tille de M"' Davoul en lui prenant affeclueusement les mains. Ah! je l'avais bien compris, va, je savais bien que tu aimais toujours M. Adrien, et j'ai pensé à toi en compatissant à ta peine que je devinais, hier, à l'heure où avait lieu son mariage. Cet évanouissement, j'en suis sûre, c'est ce que tu as souffert qui en a été cause, n'est-ce pas?
Miette n'avait pas la force de répondre.
Elle sentait une douloureuse contraction serrer sa poitrine, qui lui semblait prise dans un élau, tandis qu'aucune larme ne pouvait monter à ses yeux.
— Hier, tu es sortie? demanda Alice.
— Oui, répondit Miette d'un geste de tète.
— Où es-tu allée?...
Tu ne me réponds pas?... Je le comprends bien. Ah! je le connais si bien, ma chèie Mimi. Tu es allée là-bas, à la mairie de la rue de Grenelle, pour le voir encore une fois.
— Oui, c'est vrai, avoua tout bas l'infortunée jeune lille.
— Et tu as souffert encore, en le voyant?
— Oh! oui!
— Tu as vu sa fiancée... sa femme aujourd'hui, la fille de ce duc dvAzcrgues?
Alors Miette leva la tète.
Ses regards, qu'animait une indignation subitonicnl réveillée, se croisèrent avec ceux de son amie.
Elle attendit un instant avant de répondre, car sa i)oitrine s'agitait haletante, sous l'elfurl de l'émotion qui venait de la saisir.
— Oui, fit-elle ensuite d'une voix vibrante et saccadée, je l'ai vue... celte fille... de duc...
La fille de Jane sécha aussitôt ses larmes ; elle lit un effort sur elle pour se remeltie. (P. 1436.)
Il y avait du mépris et de la colère dans son accent, surtout quand elle prononça le mot a. fille ».
— Cette fille!... répéta Alice. Comme tu dis cela.
— Ah! ma chère amie, reprit Miette, tu ne sais pas... tu n'as pas vu comme moi !...
— Quoi... que n'ai-je pas vu?