MONSIEUR CALIXTE
C'était un drôle de bonhomme, que M. Calixte.
Au physique, c'était un personnage d'un âge indécis : il pouvait aussi bien avoir quarante-cinq ans qu'avoir dépassé la soixantaine; à coup sûr il ne paraissait pas son âge.
Son visage entièrement rasé, à peu près exempt de rides, la patte d'oie à peine indiquée au-dessous des tempes, ses cheveux bien noirs, peut-être grâce aux artifices d'une teinture ponctuellement entretenue, droit, correct, sévère, toujours vêtu, même chez lui, d'une longue redingote, coilïé d'un chapeau gibus en mérinos et à larges ailes, ganté de chevreau violet ou vert sombre, une canne à poignée d'ivoire baguée d'or, cravaté de noir sous un haut faux-col droit bien blanc et bien empesé, on aurait pu le prendre aisément pour un oflicier ministériel.
Au moral, le personnage était tout autre.
Calixte n'était qu'un prénom, celui qui lui avait été donné sur les registres de l'état civil, et dont il avait fait son nom, poui' des raisons qu'il ne faisait jamais valoir.
Son nom, que son aristocratique clientèle ignorait, — car il n'était pour tous que M. Calixte, — était inscrit sur les registres de la rue des Saussaies.
C'est là qu'Etienne Bertin l'avait connu, lorsqu'il appartenait au service de la Sûreté générale.
M. Calixte avait eu des fortunes diverses.
Il avait débuté dans l'enseignement, comme surveillant dans une institution de la banlieue, mais il avait diî résigner ses fonctions, à la suite... de quelques erreurs commises, assurait-il, par M. l'économe.
Sans place et naturellement sans forlune, il avait été alors obligé, en attendant une situation plus conforme à ses capacités, de s'employer dans une agence de publicité, où les faméliques de la rue font des bandes et écrivent des adresses avec autant de rapidité que de désintéressement.
Mais il n'avait pas persisté longtemps dans cet emploi qui, à son avis, lui rapportait trop pour mourir de faim, sans pourtant lui donner de quoi vivre, et il avait trouvé le moyen d'entrer comme dernier clerc dans l'étude d'un homme d'affaires.
Du coup, Calixle pensa que la eliaiiee comuicnrail à lui sourire, car non seulement son patron sut apprécier ses qualités et augmenta quelque peu son maigre traitement, mais encore il le promut bientôt aux fonctions délicates et mieux rétribuées de clerc d'audience.
On avait su reconnaître ses aptitudes très réelles pour la chicane.
C'est lui, désormais, qui suppléait l'agent d'affaires, lorsqu'on se présentait devant arbitre, lorsqu'on assistait un client en justice de paix, ou lorsqu'on avait à répondre à la convocation d'un juge du Tribunal de Commerce qui avait une affaire mise à son délibéré.
Calixle s'en tirait fort bien : il avait l'élocution facile, l'esprit retors et subtil, et les adversaires trouvaient en lui un cliauipion redoutable.
Au ic Palais », — c'est-à-dire au Tribunal de Commerce, — aussi bien que dans les prétoires de justice de paix, il avait (ail la connaissance de tout ce monde spécial qui vit d'infime procédure, de contentieux et de chicane.
il avait des relations.
Un huissier, qui remplissait ])our sa clientèle les fonctions d'homme d'affaires, l'avait remarqué et lui (Il un jour des propositions avantageuses.
Galixte entra dans l'étude de M"^ Cliamaillac en qualité de premier clerc, avec des appointements à peu pi'ès convenables.
Mais, en dehors du IrailrniiMil, il y avait d'assc/ jolis petits profits.
C'étaient d'abord les gratifications, parfois assez larges, que donnaient quelques clients généreux, après le gain d'un procès important.
C'étaient aussi les ail'aires que Calixle parvenait à Iraili'c, (>n dehors d(! l'étude.
Ainsi, il avait réussi à se faire donui'r, |iar un client de M l^iliamaillac qui habitait la province, la gérance d'une" maison de rapport sise au quartier de Grenelle, et il avait droit à un tant pour cent sur le montant de^ loyers encaissés.
Kn outre, (|uanil il y avait des réparations, ce (|ui l'Iait as>ez fréquent avec une quarantaiu(! de locataires dont aucun n'avait de itaii, il obtenait de l'architecle qu'il avait choisi une connuission qui augmentait assez gentiment ses bénéfices annuels.
Cl' n'était pas tdut encore : Calixte taisait, à l'indu di" son patron, (|uelqucs affaires pour son compte ]iersoinii I, et ji' protil (pi'elles lui rappoitaieiil s'ajoutait aux sommes assez rondes (pi'il encaissait.
.N'ayant am une passion coûteuse, ni leuuue ni niaiiresse, très économe (lu reste, ne fumant pas, n'allant jamais au cafi-, le deir d'audience de M' Cliamaillac lliésaurisail.
Le faux Georges de Lizieux était absent; elle ne rencontra que Palmvre. [P. 895.)
Il plaçait soigneusement toutes les économies réalisées sur son budget, minutieusement étudié, en achat de rente 3 %, la seule valeur qui lui eut inspiré confiance, et qu'il savait acheter au cours le plus rémunérateur.
Un jour, Calixte avait fait une grosse et bonne affaire, uv. 112. — MARIÉE e:; blanc. liv. U2L
Un client de l'étude avait donné à M= Chamaillac sa procuration pour se faire représenter dans une faillite dont il était créancier.
Ce fut notre homme que l'huissier chargea de suivre cette affaire.
Calixte ne faisait pas superficiellement les affaires. II les étudiait avec soin, les fouillait scrupuleusement, persuadé qu'un homme habile doit toujours trouver une bonne opération à réaliser, même dans les ruines et les désastres.
Et il avait trouvé.
A l'actif de cette faillite se trouvaient un certain nombre de créances d'une valeur nominale de deux cent trente-sept mille francs, mais déclarées absolument irréalisables.
Parmi les débiteurs les uns étaient morts, les autres disparus, d'autres encore étaient eux-mêmes en faillite.
Le syndic, n'ayant pu en retirer un centime, fit vendre ce lot de créances, par le ministère d'un notaire, sur la mise à prix de cinq cents francs.
Le jour des enchères, personne ne se présenta.
Calixte seul se trouva à la vente en présence du syndic et du notaire.
Il avait étudié les dossiers, examiné les titres, et pris des renseignements sur chaque débiteur.
Cette enquête l'avait décidé à concourir à l'adjudication, et, en l'absence de tout concurrent, il n'eut qu'à ajouter vingt francs à la mise à prix pour être déclaré adjudicataire.
De ces créances, évidemment, la plus grande partie fut irréalisable.
Mais Calixte réussit quand môme à faire rentrer une assez jolie somme, non sans peine, bien entendu, non sans entamer même un procès fort coiîteux, qu'il n'avait engagé qu'à coup sur, et il réalisa ainsi plus de cent vingt mille francs en moins de trois ans.
Alors le clerc quitta l'étude de M' Cliamaillae.
Désormais il pouvait entreprendre quelque chose de plus lucrutil pour son compte.
il avait su, en capitalisant, acquérir l'indépendance.
M. Calixle était trop remuant, trop entreprenani, il avait un iiop grand besoin d'activité pour demeurer oisif à son Age
La gérance de l'inuneuble de rirenelle ne lui iliMiiiail p.i.v Je jullisantes occupations.
Le rnnleiilieux ne lui plaisait pas, cl il lui répugnait, malgré ses aptitudes spéciales à la chicane et ses ])rofoiide> coiiiiaissanees de droit civil
et commercial, de fonder un cabinet d'affaires ou de prendre la suite d'un de ceux existant.
L'ex-cierc d'huissier, l'ex-surveiilant d'institution avait assez d'ingéniosité pour imaginer une opération lucrative et durable, et assez d'initiative pour l'entreprendre sans le secours de quiconque.
Il ne s'agissait pas d'inventer.
Il suffisait de prendre une profession fructueuse et décriée, do la transformer, de la spécialiser, de la traiter d'une manière absolument dilférente, et, avec un peu de chance et surtout quelque habileté, il arriverait bien à lui faire produire de beaux revenus.
C'est ainsi qu'après un examen attentif et de longues réflexions, M. Calixte en était arrivé à s'établir placeur.
Mais il n'avait pas ouvert un bureau de placement, ni une agence comme celles qui fonctionnent dans tous les quartiers de Paris.
Chez lui, pas d'enseigne, pas de plaque rouge à la porte où l'on alliche chaque jour les « offres et demandes », souvent imaginaires, qui attirent la clientèle des maîtres et celle des domestiques sans places.
Il avait d'abord fait choix d'un quartier assez central, à proximité du faubourg Saint-Germain dans lequel M. Calixte comptait recruter ses clients, — rue de l'Ancienne-Comédie.
Là, il avait loué un appartement, — un simple appartement de quatre pièces au deuxième étage, — que désignait uniquement une toute petite plaque de cuivre, toujours irréprochablement astiquée, sur laquelle on ne lisait, en caractères gothiques, que cette simple inscription :
deSh.àSh.
Un nom et l'indication des heures de cabinet : c'était tout.
Cabinet de M. Calixte : telle est, en effet, la désignation que ce placeur d'un nouveau genre avait donnée à sa maison.
Le mobilier était confortable.
Avec l'antichambre garnie d'une table, de sièges et de tentures aux portes, il y avait un grand salon bourgeois, commun, banal, quelconque, mais en fort bon état, admirablement entretenu, qui venait en droite ligne de l'Hôtel des Ventes.
Le cabinet tout en bois noir, avec d'épais tapis de bistre, — comme dans toutes les autres pièces, — une bibliothèque aux vitres garnies de
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rideaux, un cartonnier, une presse à copier, des chaises et des fauteuils couverts de moleskine brune.
Les deux autres pièces étaient la chambre et la salle à manger.
Pas un employé attaché à M. Calixte.
Lui seul et c'était assez.
Une domestique, d'un âge respectable, quelque peu sourde, aux allures de servante de presbytère, exacte comme un chronomètre et propre comme une chatte.
M. Calixte n'opérait pas comme ses confrères.
11 ne tenait pas chez lui bureau ouvert où les gens de maison viennent, oisifs pendant des heures, papotant, potinant et cancanant, attendre le choix des maîtres en quête de serviteurs.
C'était spécialement pour les candidats qu'était indiquée cette heure de cabinet, — de 2 h. à 3 h. — qu'on lisait sur la plaque.
Les valets de chambre et valets de pied, cochers et laquais, cuisiniers et cuisinières, bonnes à tout faire et bonnes d'enfants, femmes de chambre et dames de compagnie, grooms et chasseurs, précepteurs et gouvernantes qui désiraient se placer étaient reçus chaque jour, pendant une heure seulement, après le déjeuner du placeur.
Les séances n'étaient pas longues pour chacun d'eux.
Elles se bornaient à un minutieux interrogatoire sur les antécédents du sujet, qui devait alors attendre chez lui la convocation qui lui serait adressée, — s'il convenait, — le jour où on lui aurait trouvé une place.
Alors, M. Calixte, muni des pièces remises, des certificats déposés entre ses mains, se livrait sur le candidat à une enquête sévère, inexorable, approfondie, et il le prenait ou le rejelail >ans appel.
Ces enquêtes occupaient les matinées de notre homme.
Ses après-midi étaient consacrées aux visites faites aux clients qui avaient recours à son iiileiinédiaire, car la clientèle de AL Calixte ne se dérauLicail pas : un mot, une simple carte mise à la poste, et il comprenait ce que cela voulait dire.
Il se rendait à la maison indiquée, il s'iufnrmail du genre de serviteur dont on avait besoin, et, le lendemain, après avoir compulsé ses dossiers tenus dans le plus grand ordre, il revenait avec le sujet demandé, que l'on acceptait les yeux fermés, et (pii faisait toujours admirablement l'alfa ire.
La commission à payer de part cl d'autre, — jiar le maître et par le .serviteur, — était sans doute beaucoup plus élevée que dans les bureaux de placcmeni, mais on était satisfait.
C'est ainsi que iM. Calixle était arrivé à se faire une réputation spéciale et une clientèle comprenant presque tout ce qui appartient au plus grand monde.
Le placeur de la rue de l'Ancienne-Comédie gagnait ainsi une cinquantaine de mille francs par an.
Ce n'était pas tout.
JN'ous avons dit que M. Calixte était connu dans les bureaux de la Sûreté générale.
11 rendait, en effet, quelques services spéciaux à l'Aduiinislration, et^ comme de juste, ces services étaient largement rétribués.
Parfois la Sûreté générale, le ministère de la guerre, des andtassades étrangères même avaient besoin de faire exercer une surveillance occulte, de tous les instants, sur des personnes appartenant à la clientèle de M. Calixle, ou sur d'autres ayant avec elles des relations suivies.
C'était alors un a^ent de la Sûreté générale, — homme ou femme selon le cas, — qui était placé dans la maison désignée.
C'est ainsi qu'Etienne Bertin avait connu le placeur dont le duc d'.Azergues se servait, et il pensait que rien ne lui serait plus facile que de procurer à la fille de Jane la femme de chambre qu'il lui aurait choisie lui-même.