CHAPITRE CV
LA NOUVELLE FEMME DE CIIAMr.RE
L'ancien agent de la Sûreté générale n'avait plus qu'à se préoccuper du choix de la femme qu'il destinerait à remplacer Camille, le jour où M"' d'Azergues s'en serait débarrassée.
II lui suffit d'y réfléchir quelques instants pour trouver la personne qu'il désirait.
Ce fut à Palmyre qu'il s'adressa.
II lui demanda :
— Sais-lu ce qu'est devenue cette petite Zoé que lu avais dans le temps ?
— Zoé !... répondit la fille de la mère Putot, cette petite que j'avais recueillie ?
— Oui, cette enfant de quinze ans à l'époque, qui était la fille d'une femme morte à la prison centrale de Clairvaux, si j'ai bonne mcniuire.
— C'est bien ça.
— Tu l'as gardée avec toi assez longtemps ?
— Oui, jusqu'à mon départ de Paris. Elle me servait de femme de chambre, de bonne à tout faire.
— Sais-tu si elle est placée quelque part?
— Je ne crois pas, car je l'ai aperçue, il y a trois semaines, à la gare Saint-Lazare, en prenant le train pour Bougival, répondit Palmyre. Elle a même été toute saisie de me voir, toute honteuse que je la rencontre en cet endroit, et elle s'est éclipsée dès qu'elle m'a vue.
— Ah !... toute honteuse.
— Oui.
— Pourquoi?... que faisait-elle donc?
— Elle faisait comme tant d'autres, des ouvrières sans ntolier, des bonnes sans places, qui cherchent parmi les voyageurs qui arrivent quelque bonne fortune.
— Alors tu ne sais pas où la trouver?
— Non. — Que veux-tu en faire?
— J'ai pensé qu'elle ferait bien l'affaire pour entrer comme femme de chambre chez la duchesse d'Azergues.
— Ah ! oui, pour la petite Luce ?
— C'est ça.
— En effet, avec elle ce sera commode... Mais où la dénicher?
— Je vais m'en occuper, dit Etienne Dertin.
Ce fut presque sans peine que l'ancien agent de la Sùrelé générale découvrit ce que Zoé était devenue.
D'abord, il se rendit à la gare Saint-Lazare, à différenles lienres, le soir surtout, et il ne la rencontra pas.
Alors, il s'adressa à l'une de ces filles qui fréquonliiil la salle des Pas-Perdus, et il lui demanda des nouvelles de l'ancienne renuiic de chambre de Palmyre.
Zoé avait eu des malheurs.
Elle avait été dernièrement a ramassée dans une ratle » et actuellement elle élail logée à la prison Saint-Lazare.
Selon son amie, elle devait être libérée dans quelques jours ; mais on pourrait comiailre cxactcmcul ré|)oque de sa sortie en s'adrcssanl à sa logeuse, M"" itenois: rue La Chapelle, 25.
Iterlin se reiidil à l'adresse indiqiu'e cl là il apiiril (pie Zoé serait libre dans ciiKj jours.
M""" lieuoisl, logeuse, débilanlc, niaicliaiide à la loilelle, proxénète
MAKIÉE EN BLANC 89o
et quelque peu receleuse, devait aller la voir le lendemain même à Saint- Lazare.
Elle se chargerait complaisamment des commissions que l'on pourrait avoir pour elle.
— Volontiers, accepta Berlin. — Dites-lui que M""-' Palmyre Putot, chez qui elle a servi longtemps, a besoin d'elle et désire la voir pour une affaire dans laquelle Zoé a le plus grand intérêt.
— Très bien, monsieur, répondit l'ignoble femme, la commission sera faite.
— Qu'elle vienne la trouver dès qu'elle sortira. — Elle n'a pas à avoir honte, ajouta le pseudo-gentilhomme; M'"-' Putot sait tout ce qui la concerne.
— Et l'adresse de cette dame ?
— A Bougival, villa Palmyre, sur le chemin de la Celle-Saint-Cloud.
Zoé se souvint d'autant mieux de Palmyre qu'elle l'avait reconnue à la gare Saint-Lazare.
Dès qu'elle sortit de prison, elle se rendit à Bougival.
Le faux Georges de Lizieux était absent ; elle ne rencontra que Palmyre.
C'est à dessein que cela avait été combiné ainsi entre les deux amants.
Palmyre savait ce qu'elle avait à faire.
C'était elle seule qui voulait favoriser les projets amoureux du fils de Jl. de Lizieux, son amant.
Elle lui expliqua ce qu'elle voulait d'elle.
Zoé n'aurait qu'à se présenter chez M. Calixte pour être aussitôt placée chez le duc d'Azergues.
Elle n'avait qu'à accepter toutes les conditions qu'on lui ferait, car, en sus de ses gages, José de Lizieux lui remettrait deux cents francs par mois pendant tout le temps qu'elle passerait à l'hôtel de la rue de Grenelle.
Zoé accepta.
Le lendemain elle vit José que son prétendu père avait envoyé à Bougival et qui lui traça ce qu'elle aurait à faire.
Enfin, elle se rendit chez le placeur de la rue de l'Ancienne-Comédie.
Pour la circonslance, le pseudo .M. de Lizieux avait dépouillé son personnage accoutumé, et il élait redevenu l'Élienne Bertin que M. Calixte avait connu dans ses rapports avec l'Administration de la rue des Saussaies.
La chambre que notre maili'e-clianteur avait conservée dans la iiiairon du boulevard Malcsherbes lui rendait encore de fréquents services.
Le placeur du quartier de l'Odéon, doué d'une excellente mémoire, reconnut sans hésiter l'ancien agent de la Sûreté générale.
Ignorant sa révocation, il le crut employé à quelque service important, le jugeant sans doute sur sa mise absolument irréprochable.
Il l'accueillit donc avec égards et, après quelques courts inslanls de conversation banale, comme entre gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps, il demanda lui-même ;
— Qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir?
Au lieu de répondre, l'amant de Paimyre questionna à son tour:
— Vous avez parmi vos clients la famille d'Azergues, n'est-ce pas?
— Oui, en ell'et, M. le duc d'Azergues, rue de Grenelle, répondit M. Calixtc.
— C'est bien ça.
— Le placeur comprit tout de suite ce que l'on attendait de lu;. 11 avait l'habitude de ces transactions.
— C'est pour une femme de cluunbre, fit le prétendu père de José de Lizicux.
— Très bien.
— .l'ai une affaire très sérieuse pour laquelle j'ai besoin de quelques renseignements de di'iail. .
— Cela suffit, monsieur Derlin, dit M. Calixte avec des gestes qui témoignaient son ]ieu de curiosité. C'est votre affaire.
— Pardon, insista l'ex-agcnt de la Sûreté générale, si je vous donne ces explications c'est que l'affuire dont il s'agit nie concerne seul.
— Ah ! ah !
— Uui, une affaire d'oidre privé, que je dirige en dehors de l'Administration... et j'ai pensé que vous voudriez bien, moyennant une juste rénuméralinn, me n'udre ce petit service.
L'opération était faisable.
Qu'iuqiorlait au jjlaceur d'agir pour lu C0Mq)le de l'Administration ou ]iour celui d'un tiers.
Du reste, il ne pouvait guère refuser, du moment que Berlin était au courant de .ses li.ilMtiides.
Il ne tenait pas à se rali('ner.
Il n'y avait plus qu'une question de prix à déhallro, et pui-qiie c'élail im inlérèt |irivi'' rjui l'iait enjeu, il exigerait une commission un peu plus importante, voilà toul.
Mais nous savons que le gredin tiui s'était emparé de la foiluue de
Maladroite! — Tiens, vous lerez attention une autre fois! (P. 809.)
M"' de La Possonnière et de celle de M. de Lizieux ne comptait guère lorsque les sommes dépensées n'étaient que les semailles faites en vue d'une abondante récolte.
Il laissa faire le prix par M. Calixte qui demanda mille francs et l'accepta sans marchander.
Il versa même la moitié de la somme acompte, et s'engagea à acquitter
le solde le jour où la femme de chambre de son choix serait ealnJc au service de la fille du duc d'Azerçues.
Entre coquins, on s'entend toujours.
Il n'y avait plus qu'à attendre que Camille eut quitté le service de M"= d'Azer^ues.
Déjà difficile à contenter à cause de son caractère hautain, capricieux et despotique, Luce avait su rendre la vie absolument insupportable à sa camériste, et il fallait que Camille fît des prodiges de patience et de résignation pour être demeurée jusqu'alors à l'hôtel de la rue de Grenelle.
Depuis qu'elle s'était mise en tète cette romanesque passion inspirée par le fils de l'aventurière espagnole, depuis qu'elle briilait du désir d'avoir son intrigue amoureuse à l'exemple de tant d'autres, l'indigne fille de Jane, exaspérée par la contrainte en laquelle elle était tenue, avait rendu l'existence absolument insupportable à tous ceux qui l'entouraient.
Camille, plus que tout autre, avait à supporter sa mauvaise humeur de chaque jour.
Elle s'y résignait cependant, quoique avec peine, car elle avait su apprécier la bonté et la douceur de ses maîtres, de Jane et de Claudius surtout.
Elle endurait tout sans se plaindre, sans élever une seule protestation.
Elle supportait jusqu'aux injures dont Luce l'accablait chaque jour, à tout propos, et le plus souvent même hors de propos.
Si elle avait pu trouver une autre place, équivalente comme gages, qui étaient fort beaux, elle n'aurait pas hésité et depuis longtemps elle aurait rendu son tablier.
Mais si Camille patientait si longtemps, c'était principalement dans l'espoir que sa jeune maîtresse se marierait bientôt, et qu'elle pourrait rester au service de la duchesse d'Azergues ou de la comtesse de Dellegarde qui l'avaient en grande estime.
Un jour, cependant, elle n'y put plus tenir.
Luce qui l'avait déjà malmenée avec la dernière dureté, qui, le malin même, l'avait accablée de sottises, était plus nerveuse, plus exaspérée que d'habitude.
Ce soir-là, M. et M"" de La Faloisc, avec leur fils, étaient invités à dîner.
Luce devait mettre une superbe toilette de moire rose, tpn' la couturière ne livra qu'au dernier moment, lorsqu'elle s'imp;iliriit;nl dijà en lattendant.
Enfin la robe était arrivée, portée par une apprentie qui accompagnait la première chargée de l'essayer une dernière fois.
C'était une toilette ravissante, d'une fraîcheur inouïe et d'une richesse réelle.
Jane avait voulu que sa fille fut belle afin qu'elle plût à Gaston de La Faloise, le fils de son excellente amie Diane, car les deux mères avaient secrètement comploté un projet de mariage entre leurs enfants.
Luce était revêtue de sa robe qui lui allait à merveille, qui était de tous points irréprochable, et elle se regardait dans la psyché de son cabinet de toilette, allant à petits pas, pour juger de l'effet du retroussé et voir si la traîne tombait bien gracieusement.
Autour d'elle étaient la première de la maison de couture, l'apprentie et Camille qui l'admiraient et qui, sachant son faible pour l'adulation, lui prodiguaient les compliments les plus flatteurs sur sa grâce, sur sa distinction, sur sa beauté.
La sotte s'admirait.
Tout à coup, en se retournant, la dentelle de sa Iraîne demeura retenue par une épingle qui traînait sur le lapis.
Elle tira et la dentelle se déchira.
Croyant que Camille, qui se trouvait derrière elle, venait de mettre le pied sur sa traîne, Luce, subitement furieuse, s'emporta contre sa femme de chambre et la souffleta en criant :
— Maladroite! — Tiens, vous ferez attention une autre fois!
La pauvre fille, écrasée par l'humiliation de cet outrage immérité, ne trouva pas la force de répondre.
Elle savait bien qu'elle n'était pas la cause de cet accident.
Mais comment l'expliquer à une fillu comme Luce qui, pour ne pas se déjuger, pour ne pas avouer son tort, l'aurait insultée et peut-être brutalisée de plus belle.
Elle devint toute rouge et elle sortit en pleurant.
Dans l'antichambre, d'autres domestiques la questionnèrent.
On lui conseilla de s'adresser à M. le duc qui était si bon et si juste.
Elle ne voulut pas.
Elle préféra partir, et elle partit, en effet.
C'est tout ce que Luce demandait.
Deux jours après, Zoé, présentée par M. Calixte, entrait au service de M"= d'Azergues.
900 MAnif:F: RN hi.ang