UNE LETTRE DE DARCELONE
Pendant ce temps, une lettre était arrivée à la villa de Cormeilles.
Léon des Roselles avait écrit à M"= Mercier.
Sa lettre annonçait les résultats heureux de ses recherches en Espagne.
Voici les faits :
L'oflicier de marine avait bien combiné ce qu'il devait faire, grâce aux renseignements qu'il avait pu se procurer.
Nous savons qu'il avait pris directement le train pour Barcelone.
C'est là, avait-il ajipiis, que vivait M""' de Lizieux.
La première démarclie que lit le père de Miette et de Magali consista à se rendre au Consulat de France, car le consul était précisément un ami de l'école navale qui avait renoncé à la carrière maritime pour entrer dans la diplomatie.
Grâce à lui, Léon des Uoselles eut tous les renseignements dont il avait besoin.
Le consul mit à sa disposition un agent qui était allaolié au Consulat pour surveiller les réfugiés français, cl (jiii avait appartenu à la Sûreté générale.
Cet agent se nommait Loubct.
11 était à Barcelone (lejiuis ni'ufans et il connaissait à fond la ville, les environs et toute la province ipi'il avait parcourue bien des fois à la
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recherclie de criminels dont le gouvernement français demandait l'exlradilion.
Loubet devait être un précieux auxiliaire pour l'ancien officier de marine.
Quand il connut la nature des renseignements que Léon des Roselles désirait, il l'accompagna et, du premier coup, il apprit la mort de M""' de Lizieux.
L'aventurière espagnole avait conservé le nom de son mari, d'abord à cause de son fils, ensuite parce que, le divorce n'existant pas à cette époque, elle n'était que séparée judiciairement.
Il n'y eut qu'à consulter les archives, mises par le chef de la police à la disposition de Loubet, pour retrouver la relation de l'assassinat de Carmen.
L'affaire n'avait été classée que bien des années après le crime, car l'on avait tenu pendant longtemps la piste de l'assassin de M'"^ de Lizieux, dont on avait enfin appris la mort à Mostaganeni.
Ce fut tout d'abord une déception pour notre ami qui avait espéré trouver en Carmen Pabla un témoin qui l'aurait aidé à démontrer l'identité du misérable qui avait pris le nom de son mari.
Mais une découverte fut faite par l'agent du Consulat dans les pièces qu'il examinait.
Une de ces pièces portait la signature de M. de Lizieux.
C'était une décharge donnée à l'alcade des valeurs qui avaient été saisies comme pièces à conviction lorsqu'elles avaient été retrouvées dans un hôtel où l'assassin, traqué par la police, n'avait pu venir les reprendre.
Tant d'années s'étaient écoulées que Léon des Roselles ne put reconnaître, dans cette signature, l'écriture de Berlin, qui était, du reste, parfaitement dissimulée.
Mais il crut voir dans ce fait la preuve que M. de Lizieux était venu à Barcelone, et, aussitôt, il fit avec Loubet les recherches nécessaires pour retrouver les traces de son passage.
11 fut impossible de découvrir l'hôtel où le mari de Carmen avait logé ; mais sur les listes des voyageurs qui avaient passé dans une fonda à cette époque, on trouva le nom de Raoul de Chabertin.
Bertin était donc venu à Barcelone.
Il s'y était trouvé en même temps que M. de Lizieux, pensèrent Léon des Roselles et Loubet.
Aussitôt, ils résolurent de savoir ce que le mari de Carmen Pabla était devenu.
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Berlin, cela ne faisait aucun doute pour notre ami, avait bien pris aujourd'hui le nom de M. de Lizieux.
11 fallait donc que le père de José fut mort, car le gredin était trop habile pour s'être approprié un état civil que l'on aurait pu un jour lui contester.
Au collège de Madrid, où José de Lizieux était élevé à cette époque, on pourrait avoir quelques renseignements, car le fils de Carmen devait en avoir été retiré aussitôt après la mort de sa mère, puisque c'est l'année suivante qu'il avait été placé au collège d'Oullins.
Loubet accompagna Léon des Roselles à Madrid et, pendant le voyage, il apprit tout ce que le père de Miette et de Magali ne lui avait pas encore dit sur le but qu'il poursuivait.
Quand il entendit le nom de Berlin, quand il sut qu'il s'agissait de l'ancien agent de la Sûreté générale, il dit :
— Berlin, je le connais !... Nous étions ensemble à Paris en 1864. J'étais aussi à la Sûreté générale. C'est un agent qui a été révoqué, n'estce pas ?
— C'est cela même, répondit Léon des Roselles ravi de cette nouvelle.
— Un ancien marin ?
— Oui, il avait été maître de timonerie.
— C'est bien lui, fit Loubet qui donna en même temps, de son ancien collègue, un signalement d'une précision remarquable.
— C'est un véritable bonheur que j'ai de vous avoir rencontré, dit l'ancien officier de marine.
— Mais, s'écria tout à coup l'agent du consulat de Barcelone, Berlin est mort !...
— Mon!... c'est impossible !...
— Oui, dans la catastrophe de Cerbère... à la même époque, c'est-àdire en 1869... Ou, du moins, je comprends ce qui s'est passé, maintenant que je sais tout... Oui, ce doit être cela... Oh ! mais nous ne tarderons pas à savoir toute la vérité, je vous en réponds.
Loubet expliqua alors à noire ami comment, la première année qu'il était à Barcelone, il eut un jour entre les mains le dossier de la catastrophe de Cerbère, où il avait vu, parmi la liste des victimes, le nom d'Éliennc Berlin, son ancien collègue de la Sûreté générale.
Avec le ilair et l'habitude de déduction qu'il possédait, il comprit co qui devait s'être passé.
Ce devait être M. de Lizieux (|ui avait péri dans ce terrible accident de chemin de fer.
Berlin se trouvait peut-être aussi dans le train et il avait eu la vie sauve.
Il devait venir en Espagne à l'occasion de la mort de Carmen Pabla.
C'est ainsi, parbleu ! que l'idée lui était venue de se substituer à M. de Lizieux et de se faire passer pour mort.
C'était une révélation importante qui promettait, dès qu'elle serait contrôlée, une solution rapide.
L'affaire était autrement intéressante désormais pour le policier.
Il la poursuivit avec une véritable passion professionnelle.
Au collège de Madrid, les renseignements que l'on obtînt confirmèrent l'opinion de Léon des Roselles, que Loubet partageait maintenant.
Ce n'était pas M. de Lizieux ; c'était bien Berlin, d'après les indications qui furent fournies, qui était venu retirer le jeune José.
Le signalement que l'on en donna correspondait de point en point à celui que Loubet et Léon des Roselles connaissaient.
Il n'y avait que l'addition du lorgnon qui n'était pas faite pour dérouter un vieux policier comme l'agent du Consulat de Barcelone.
L'enfant n'avait presque pas connu son père.
Pendant les quelques années qu'il avait passées au collège de Madrid, ses souvenirs s'élaient effacés.
Il n'y avait rien d'extraordinaire à ce qu'il crut ce que lui disait cet homme qui lui témoignait sans doute une affection parfaitement simulée et qui l'appelait son fils.
Maintenant, Loubet et Léon des Roselles avaient hâte de revenir à Barcelone.
Ils comptaient revoir le dossier de la catastrophe de Cerbère où l'on trouverait les photographies des victimes.
En effet, ils virent la reproduction des débris sanglants qui avaient été retrouvés lors de la .terrible catastrophe.
La tête seule de M. de Lizieux, — nos lecteurs s'en souviennent, — avait été retrouvée.
Le mari de Carmen, bien que n'étant âgé alors que de quarante ans, avait l'air d'un vieillard.
Il avait la barbe et les cheveux gris.
Sur la photographie de celle tête, le nom d'Etienne Berlin était pourtant inscrit.
La reconnaissance était signée « Georges de Lizieux ».
Ce portrait ne pouvait en aucune façon s'appliquer à Berlin que
l'agent de la Sùrclé générale et l'ancien officier de marine connaissaient à merveille.
La preuve de la substitution était faite.
Désormais on savait, par déduction, en reconstituant aisément les faits, tout ce qui s'était passé.
Berlin, qui était au courant des affaires de -AI"'* de Lizieux, avait été informé de sa mort.
Il était venu aussitôt à Barcelone.
M. de Lizieux, qui habitait dans les Pyrénées, ainsi que l'avait dit -Al' Grandcbanip, qui avait été son avocat dans le procès en séparatg^n, y était venu aussi pour faire les formalités funéraires et pour reprendre ses droits paternels dont un jugement inique l'avait privé.
Le malheureux avait trouvé la mort dans la catastrophe de Cerbère.
Berlin en avait été témoin.
11 l'avait reconnu.
Aussitôt, il avait eu l'idée de se substituer à lui, afin d'accaparer sa fortune qui était, assurait-on, très importante.
Mais la découverte qui venait d'être faite et la conviction qui s'était formée chez Léon des Roselles et chez Loubet ne suffisait pas pour démasquer l'imposture.
Il fallait des preuves formelles.
Ces preuves, c'est dans le pays où M. de Lizieux avait vécu qu'il fallait aller les chercher.
Avec la photographie parfaitement ressemblante de la tête de M. de Lizieux, il fallait aller dans les Pyrénées-Orientales, au Vernel, y découvrir les gens qui avaient connu cet infortuné et leur montrer ce portrait pour qu'ils le reconnussent.
C'est à cela que Léon des Roselles se décida immédi;ilemont.
Loubet s'intéressait si vivement à celle alfaire qu'il lui proposa de l'accompagner.
Le consul lui accorda facilement un congé.
C'est alors, avant de partir pour Perpignan, que le père de .Magali écrivit à M"' Mercier pour lui apprendre ce qu'il avait déjà découvert et pour lui faire partager l'espoir ((u'il avait d'arriver bientôt à confondre le misérable (pii élait l'auleur de toutes les soulïVances qu'il avait endurées.
Celle Icllrc causa une joie iuuncnse à l'amie de Jane.
Kllc senlait (|ue le \cnt Iduriiait et ipie la fatalité épouvantable qui n'avait jamais cessé de poursuivre Léon des Iloselles, qui l'avait impitoyablement frappé dans ses all'eclions les plus chères, se calmait enlin.
Palniyre regarda son compagnon du coin de l'œil avant de répondre.(P.144S.)
LiV (81 — HECTOR DE UONTPERHEUX. — UARIÉE EN BLANC. — J. BODFF BT c'% ÉD. UV. 181.
Qui sait ce que l'avenir réservait ?
Alors, M"' Mercier se mettait à espérer.
Comme Léon, qui n'avait jamais pu se faire à l'idée de la mort de celle des deux filles qui manquait à sa tendresse, elle se disait que Dieu réservait peut-éire à ce malheureux père une compensation à son trop long martyre.
La sœur de Magali n'était peut-être pas morte.
Bertin savait sans doute ce qu'elle était devenue.
Lorsqu'il serait démasqué, on l'obligerait bien à avouer ce qu'il avait fait de cette enfant !
Quelle joie pour ce pauvre père qui l'avait si longtemps pleurée !
Quel bonheur pour tous !
L'ancienne institutrice s'empressa de communiquer cette bonne nouvelle à Mouredu.
Elle lui fit lire la lettre de Léon.
Tistin jubilait.
Les découvertes faites par son commandant stimulaient son activité.
Il voulait arriver de son côté à retrouver Bertin pour pouvoir le livrer lui-même à Léon des Roselles lorsqu'il reviendrait avec toutes les preuves nécessaires pour l'accabler.
Il avait bon espoir.
— Coquin de bon sort ! dit-il, je sens que je brûle !... Espère, espère, je ne serai pas long à lui mettre le grappin dessus ! . . . vous verrez ça.