CE BRAVE RODOLFO
Mouredu avait, en effet, obtenu la veille un résultat dont il se félicitait.
Il avait fait un grand pas.
Il avait découvert Palmyre.
Pendant qu'on célébrait à la mairie de la rue de Grenelle le mariage du commandant de Salverne et de Luce d'Azergues, Tistin était revenu s'installer à la brasserie de l'Espérance, sur l'avenue de la Grande-Armée.
Si Palmyre avait lu l'insertion publiée par le Petit Journal, elle pouvait venir au rendez-vous qu'elle croirait donné par son ancien amant.
1444 MARIÉK EN BLAMC
Elle n'était pas venue le premier jour, mais Mouredu ne désespérait pas pour cela.
L'ancienne maîtresse de l'aventurier italien pouvait être en province ou dans la banlieue, pensait-il.
Il lui fallait le temps d'arriver à Paris.
Du reste, l'annonce n'assis^nait pas un jour précis pour le rendez-vous donné; elle disait : « A partir de demain ». — Paimyre pouvait donc venir aussi bien le samedi que le lendemain dimanche.
Mais tandis que notre ami raisonnait ainsi, attablé devant un bock qu'il s'était fait servir, une femme s'approcha de la devanture de la bra-;serie.
Elle regarda un instant à travers les carreaux et elle entra aussitôt.
Cela il Paimyre.
Tistin ne la connaissait pas.
Il regarda cette personne à l'aspect bourgeois, à la mise simple; rien ne pouvait lui faire soupçonner qu'il avait devant les yeux celle qui avait été la maîtresse de Piodolfo Chiavanti, celle qui avait joué un rôle dans le procéb de Lizieux.
Cependant un pressentiment pénétra immédiatement en lui en la voyant jeler les yeux autour d'elle, comme si elle cherchait quehju'un.
— Si c'était elle?...
Il la vit hésiter, comme si elle voulait se diriger vers le comptoir pour demander un renseignement et comme si elle n'osait pas; puis, se décider à s'asseoir <à une table, précisément près de la sienne, au moment oii l'un des garçons de la brasserie s'approchait, ayant vu son embarras, pour lui demander ce qu'elle voulait.
— J'altends quelqu'un, lit-elle.
— Bien, madame, — laul-il vous servir quelque chose? demanda le garçon de café.
— Oui... une grenadine.
Tislin avait onli'udu.
— Oui, ce doit être elle, se dit-il avec plus de certitude.
Alors, tandis qu'on allait chercher la consommation, Paimyre tira do a poche de sa robe un excm])lairo du Pclil Jouniiil et clic l'ouvrit.
C'est sur la quatrième page que ses regards se portèrent.
Mouredu, qui suivait clianm di' ^i':i iiKUivements, u'i'Ut à l'iiislanl i)ln< aucun douic.
Il rouipiit (|uc cclli' fiMunii' l'Iail P.dmyre (|ui rcvnyail les termes do l'insertion poui- . -savoir si rljr t'iall ihms les ((indilion-; vunlncs.
Alors, dès (jue le garçon se fut éloigné après avoir servi la grenadine,
il s'approcha d'elle, glissant sur la banquette de moleskine, et il lui demanda :
— ■ Pardon, madame...
Palmyre se retourna surprise, ne connaissant pas celui qui lui adressait la parole.
— Vous attendez peut-être quelqu'un qui a fait une annonce dans ce journal? poursuivit notre ami :
— Oui... fit-elle stupéfaite. — Mais comment savez-vous?...
— Rodolfo Chiavanti, pas vrai? demanda Mouredu tout à fait à voix basse.
— En effet...
— Je l'ai compris en vous voyant, vous êtes madame Palmyre — moi, je suis un ami de Rodolfo.
— Alors...
— Il m'a envoyé à sa place... Vous comprenez que, dans sa position, il est tenu... comment dirais-je? à de la prudence.
L'explication était vraisemblable.
Palmyre pensait bien que son ancien amant pouvait avoir encore quelque chose à craindre de la police.
Mouredu triomphait intérieurement, dissimulant sa joie. Il reprit :
— Ce n'était pas commode de vous reconnaître, puisque je ne vous connaissais pas. Ce brave Rodolfo m'a bien fait votre portrait; mais, ijuand on n'a pas vu les personnes, c'est difficile tout de même. — Eiiliu, j'ai eu de la chance.
— Il est donc à Paris? demanda Palmyre.
— il se cache.
— Pourquoi?...
— On pourrait l'expulser. — En Italie, il a fini, il n'a plus rien à craindre; seulement il a voulu vous revoir... Je l'avais connu autrefois^ quand j'étais dans la marine, car nous sommes allés en Italie à l'époque de la campagne. Il était à Gênes. Nous étions de bons camarades.
Palmyre examinait curieusement Mouredu pendant qu'il parlait, et sa figure bonasse lui inspirait confiance.
C'était bien le type de l'ancien matelot.
— Justement, continua Tistin, la première personne que Rodolfo rencontre en arrivant à Paris, c'est moi. Nous nous reconnaissons et nous voilà à parler de l'ancien temps. Ce pauvre ami, il m'a raconté tout ce qu'il a eu à passer, car il a eu toutes sortes d'histoires; vous le savez bien, puisque
VOUS étiez avec lui à celte époque. 11 a payé pour les autres, on l'a condamné.
Enfin tout ça est passé, il est libre et il a de l'argent, vous pouvez le croire.
— Où est-il donc? questionna la maîtresse de Berlin.
— Pas loin d'ici, répondit l'ancien quartier-maître, dans les environs de Paris, parce qu'il y a moins de danger pour lui d'être reconnu.
Je vous mènerai auprès de lui, ajouta-t-il pour parer à l'avance à une nouvelle question.
Mouredu sentait approcher le moment le plus délicat de la mission qu'il s'était assignée et du rôle qu'il se disposait à jouer.
Il s'agissait d'être habile afin, non seulement de ne rien compromettre, mais encore d'obtenir les renseignements dont il avait besoin.
— Ce brave Rodolfo, dit-il avec une sincérité admirablement jouée, vous pouvez dire qu'il ne vous a jamais oubliée, vé!... Il me disait que ce qu'il souffrait, dans la prison de Milan, ce n'était rien en comparaison de ce qu'il s'ennuyait depuis qu'il était séparé de vous... Ce qu'il vous aimait!... Il m'a tout dit, comment il vous a connue, le voyage que vous avez fait ensemble en Italie, puis quand vous êtes revenus en France tous les deux... Ah! il était heureux, à celle époque!... Et quand il a été arrêté, la peur qu'il a eue qu'on ne vous mette aussi en prison!...
Tistin avait dit tout cela à voix basse.
11 pensa qu'il était utile à la vraisemblance de la comédie qu'il jouait d'ajouter, après avoir jeté des regards méfiants autour de lui :
— Mais on n'esl pas bien pour causer ici; dans un café, on ne connaît jamais les gens qui vous entourent... Il y a là des personnes qui nous regardent... Si vous voulez, nous allons sortir, car j'ai encore bien des choses à vous dire de la part de ce brave Rodolfo avant de vous mener auprès de lui.
La mise en scène était assez Rabile.
Palmyre avait connu ces méfiances de tous les instants à l'époque oîi elle était la maîtresse du faux comte Monle-Chiavanti. Elle dit :
— Oui, parlons.
Déjà Mouredu avait sorti une pièce de deux francs de sa poche et il frappait .sur le maibre pour appeler le garçon.
Il paya les deux consommations, laissa un pourboire et procéda Palmyre pour sortir.
Il la dirigea vers la |)orte Maillot.
Jusqu'au moment où ils eurent dépassé la barrière, Palmyre et notre ami demeurèrent à peu près silencieux.
— Sur l'avenue de Neuilly, dit Mouredu, nous n'avons rien à craindre pour causer, c'est large, on voit venir les gens de loin.
Alors, au milieu de l'une des allées latérales, que les becs de gaz distancés éclairaient assez mal, ils marchèrent à petits pas. L'ancien quartier-maître reprit :
— Mon ami Rodolfo, vous le comprenez, est payé pour se méfier, et il ne voudrait pas, après avoir passé si longtemps dans les prisons d'Italie, faire connaissance avec celles de France.
— il a bien raison de se méfier, répondit Palmyre, qui maintenant avait confiance.
Ce que Mouredu avait dit jusque-là suffisait pour la convaincre qu'il était réellement un ami de son ancien amant.
Ce ne pouvait être que grâce à cette amitié qu'il avait appris tout ce qu"il savait.
Il paraissait au courant de fout.
— On ne se méfie jamais trop, dit le mari de Norine. Oh ! ce n'est pas de vous, pechère! qu'il se méfie. Il me l'a bien dit; il a confiance en vous... mais c'est des autres.
— De qui?
— De tous, pardi!... ça rend méfiant, allez, d'avoir été pincé, d'avoir été trahi... car il a été dénoncé, il en est sûr.
— Vous croyez?
— Moi, je ne sais pas; mais d'après ce que ce brave Rodolfo m'a dit, je suis un peu de son avis. On ne connaît jamais assez les gens qui vous entourent. On a confiance et on parle trop; des fois ce son! des voisins dont on ne se méfie pas...
— Ah ! oui, vous avez bien raison.
— Alorse ce brave Rodolfo m'a dit comme ça de bien vous prévenir avant de vous mener auprès de lui, pour que vous ne commettiez aucmio imprudence...
— Oh! il peut être sans crainte, affirma Palmyre.
— Vous serez contente de le revoir, que?... demanda Tislin avec iionhomie.
— Oui... assurément. — Je l'aimais bien, allez !... il le sait, du reste.
— Oh! pechère, pour sur qu'il le sait!... Si vous saviez comme il me parlait de vous !
— Ce cher ami !
— Ce brave Rodolfo, vous pouvez le dire !...
— Je prendrai toutes les précautions qu'il faudra pour aller le trouver, dit Palmyre.
— Oh ! quant à ça, je m'en charge, répondit Mouredu. Je vous mènerai avec lui que personne n'en saura rien de rien. — Mais c'est d'un aulrc qu'il a peur... 11 se méfie de cet agent de la Sûreté que vous connaissiez... vous savez bien qui je veux dire?...
— Qui donc?
— Berlin, je crois... Voui, c'est bien Bertin qu'il m'a dit. — Vous ne connaissiez pas, dans le temps, quelqu'un qui s'appelait comme ça? questionna noire ami le plus nalurellement du monde.
— Berlin... oui, c'est vrai...
■ — C'est bien lui qui vous a prévenue avant qu'on arrête ce brave Rodolfo, pas vrai?
— C'est lui, en effet, répondit Palmyre; mais il n'y a rien à craindre de lui...
L'ancien quartier-maître sentait qu'il brûlait.
Il s'agissait plus que jamais de manœuvrer avec une extrême prudence.
II riposta aussitôt :
— Pourquoi? il n'est plus de la police?
— Oh! non... il y a longtemps.
— Mais il est toujours à Paris.
Palmyre regarda son compagnon du coin de l'œil avant de répondre :
— Ça ne fait rien... Il ne sait pas que Rodolfo est libre... et puis, il n'est plus rien.
— Il faut s'en méfier quand même... ceux qui en ont été, vé, on ne sait jamais s'ils n'en sont plus.
— Oh ! lui, je suis bien sûre que non.
— Cependant, fit Mouredu, d'après ce que ce brave Rodolfo m'a dit, il parait qu'il faut encore se méfier.
— De Bertin?
— Pardi!... avant de venir à Paris, mon ami a pris tous ses renseignements... Il sait tout...
— Que sait-il?
— Tout ce qui a rapport à Rertiii... Il s;iil qu'il a cliangc de nom, qu'il est riche aujourd'iiui... Il se l'ait appeler aujourd'hui monsieur de... Té, vé, je ne me rappelle plus le nom qu'il m'a dil... enfin, un nom de noble, vous devez bien le .savoir. — Enfin ça ne fait rien. — Alorsc, ce brave Rodolfo s'est dit comme ça que c'était sans doute pour moucharder dans le grand monde que Berlin avait pris ce nom-h'i... Il parait, d'après ce qu'on lui a dit, que c'est l'adminislralion qui le paye pour qu'il ait l'air
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Le jardinier^et sa femme n'avaient pas entendu rentrer leurs maîtres dans la nuit. (P. 1456.")
d'être un grand seigneur et qu'il puisse aller dans les salons... Ça se comprend, un simple Berlin, on ne le recevrait pas dans le grand monde ; tandis qu'avec un de... M. de Lizieux, té, voilà que je me le rappelle maintenant... C'est pour ça qu'il se méfie.
Tout en parlant, sans se départir de son attitude bon enfant, jouant admirablement son rôle, Mouredu n'avait pas cessé un seul instant d'observer très attentivement la maîtresse de Bertin.
SI.iRlEE E.N BLANC.
Elle n'avait pas protesté, ni par un mot, ni par une expression du visage, ni par un geste.
C'était une confirmation de la réalité de ses intéressantes découvertes.
Palmyre connaissait toujours Berlin.
Elle savait qu'il avait pris le nom de M. de Lizieux,
Elle était toujours sa maîtresse.
Palmyre n'osait répondre.
Elle ne voulait rien révéler et cependant elle n'osait discuter des faits qu'elle savait vrais.
Elle ne s'étonnait même pas de les voir à la connaissance de cet homme qu'elle croyait réellement l'ami de son ancien amant. Mouredu reprit :
— Vous comprenez que c'est de lui surtout que ce brave Rodolfo se méfie, que?... 11 sait tout ce qui s'est passé. 1! sait que Berlin vous a eue pour maîtresse... qu'il vous aime encore... et pechère, il n'a pas tort de se méfier; car avec les gens de police, on ne prend jamais trop de précautions.
Alorse, ajouta notre ami, il faut que je sois sîir que vous ne direz rien à Bertin.
— Soyez tranquille, répondit Palmyre.
■ — Vous êtes toujours avec lui? questionna Mouredu.
— Oui.
— Eh bé! vous n'avez pas remarqué des fois quelque chose de louche?
— Non... Jamais?
— Vous ne l'avez jamais vu aller à la Siireté?
— Jamais.
— C'est qu'il se cache bien alorse.
— Je crois que vous vous trompez.
— Moi ! Mais je ne sais rien; ce que je vous dis, c'est de la part de ce brave Rodolfo. — Il faut bien qu'il en soit sûr et qu'il ail eu des renseignements pour être si bien au courant.
Pardi, liodoUo sait bien que vous n'irez pas parler de lui à lîcrtin... ou à M. de Lizieux, enfin, puisqu'on l'appelle comme ça aujourd'hui; mais il se méfie de lui. S'il se doulail de quelque chose en vous voyant sortir!... S'il vous épiait, s'il vous suivait... s'il reconnaissait ce brave UodoUo, qui sait si la jalousie ne le pousserait pas à le dénoncer pour se débarrasser de lui... Il a besoin d'circ prudent!... Aussi il m'a bien chargé de m'informer de tout avant de vous dire où il est.
— Vous pouvez me conduire auprès de lui, dit alors Palmyre. Je serai si heureuse de le voir. Je vous assure que je ne dirai rien... Je prendrai
bien toutes mes précautions... Ainsi, ce soir, tenez, il ne sait pas que je suis sortie... Je suis venue sans rien lui dire...
Du coup, Mouredu apprenait que Berlin était actuellement à Paris.
Mais il sut réprimer toute manifestation de la joie que lui causait cette nouvelle.
Il s'agissait maintenant d'arriver à savoir où se trouvait l'ancien policier.
Tistin, qui avait jusque-là manœuvré très habilement, résolut d'amorcer mieux encore Palmyre en excitant sa convoitise.
— Aujourd'hui, poursuivit-il, ce brave Rodolfo est tenu à encore plus de précautions que jamais. Autrefois, il n'avait pas grand'chose à risquer, car il ne possédait presque rien. A présent, c'est autre chose!...
— Comment! fit Palmyre, il est donc riche!
— S'il est riche? Ah! bonne mère, je vous crois!... Une fortune!... Il a joliment bien réussi I... Aussi vous comprenez qu'il tient à en jouir en paix.
— Ce cher ami, il a été si malheureux !
— Écoutez, je vais le voir cette nuit; je lui dirai que je vous ai vue.
— Dites-lui bien qu'il n'a rien à craindre, que je prendrai toutes les précautions possibles, que personne ne saura rien. Je viendrai où il me dira d'aller,
— Vous habitez à Paris ? questionna Mouredu.
— Non, à Bougival.
— Est-ce qu'on peut v^nir sans crainte de le rencontrer, lui?
— Sans doute, surtout si je suis prévenue.
— 11 n'y est pas en ce moment?
— - Non.
— Alorse, c'est entendu : dès que j'aurai vu ce Rodolfo, je viendrai vous prévenir.
— C'est cela.
— Comment trouverai-je la maison?
— C'est sur le chemin de Yiroflay, une grille toute couverte de glycines; la deuxième porte à droite en venant de Bougival.
— Et pas un mot, que !
— Comptez sur moi.
— Vous aurez bientôt des nouvelles de ce brave Rodolfo. Il sera content de savoir que vous ne l'avez pas oublié.
— Tâchez que ce soit le plus tôt possible. Il y a si longtemps que je ne l'ai pas vu.
— Vous retournez à Paris? demanda Tistin.
— Oui, je suis pour quelques jours chez une amie.
— Il faudra que vous me fassiez savoir quand vous serez à Bougival,
— Je pourrai vous écrire, je suis assez souvent seule.
— Eh bé! c'est ça; écrivez-moi à la poste restante, au bureau delà rue d'Amsterdam, à côté de la gare Saint-Lazare. — Yous mettrez sur l'enveloppe R. C. les initiales de ce brave Rodolfo.
— C'est entendu : R. C.
— Eh bé! madame Palmyre, à bientôt, fit l'ancien quartier-maître en tendant la main à la fille de la mère Putot qui lui donna la sienne. C'est moi qui vous porterai la nouvelle.
— Au revoir, monsieur.
Ils se séparèrent.
Palmyre reprit la direction de Paris, tandis que Mouredu s'achemina encore quelques instants sur l'avenue de Neuilly.
— Maintenant, se disait-il, je suis fixé. Berlin est à Paris; je m'en doutais. Quand le moment sera venu, je saurai où le pincer.
A Bougival, chemin de Yiroflay, la deuxième porte à droite, répctat-il comme pour bien se graver cette adresse dans la tête.