DE PARIS A BOUGIVAL
Bertin était rentré chez lui absolument furieux.
Il trouvait que rien ne marchait à son gré et qu'une fatalité entravait toutes les combinaisons qu'il faisait.
C'était une cruelle déception qui venait de le frapper.
Quand il avait vu Miette partir pour aller voir le mariage du commandant de Salverne, il av.iit bien cru au succès de ses machiavéliques combinaisons.
11 lui avait bien semblé que la fille de Jane avait assez d'amour pour celui qu'elle avait considéré comme son fiancé, pour ne pas le laisser accomplir un mariage avec une fille telle que Luce.
Il était certain qu'elle reconnaîtrait, dans la liancéc du jeune officier d'élal-major, la joyeuse compagne qui avait réveillonné avec José et que, certaine alors de son indignité, elle qui s'était sacrifiée généreusement à celui qu'elle aimait, clic l'aurait prévenu.
MARIEE EN BLANC 14o3
Il pensait que Miette, révoltée par l'imposture dont Adrien de Salverne allait être victime, ne laisserait pas accomplir ce mariage, sans aller le trouver et sans lui dire tout ce qu'elle savait, afin de lui épargner la douleur et la honte, afin de le sauver.
Rien !
Miette avait reconnu Luce; Berlin, qui ne l'avait pas perdue un seul instant de vue, l'avait fort bien compris.
Il avait vu se refléter sur son visage la douleur qui lui poignait le cœur.
Un moment, il avait cru que Miette allait s'élancer dans la mairie, pour révéler au jeune officier tout ce qu'elle savait de l'indignité de Luce.
Elle n'en avait pas eu la force.
Elle s'était arrêtée.
Puis elle s'était éloignée et elle était revenue chez elle, brisée par la douleur, mais n'ayant rien fait.
Maintenant il était trop tard.
De par la loi, Adrien de Salverne avait donné son nom à Luce d'Azergues.
Le mariage était consommé.
Tous les efforts de l'ingénieux mailre-chanleur avaient été inutiles.
Il ne restait plus rien à faire.
Tel était le sujet de la colère qui agitait Berlin.
Cependant le misérable, en réfléchissant à la situation, sentait le besoin de lutter encore.
Luce avait épousé le commandant de Salverne, mais il y avait le divorce.
Oh ! cette fois, il n'y aurait plus rien à ménager.
Il faudrait at;ir avec décision et avec énergie.
II faudrait qu'Adrien sut la vérité, qu'on lui en fournît les preuves irréfutables pour qu'il n'eût aucun doute.
Alors il ne pourrait pas demeurer dans cette situation.
Il ne voudrait pas laisser son nom à la femme qui l'avait si indignement trompé.
Il ferait rompre son mariage par le divorce qui était rétabli en France depuis un an.
Il reprendrait à l'épouse indigne ce nom qui couvrait son infamie.
Berlin caressait ce projet maintenant.
Il ne lui restait pas autre chose à faire.
Mais, du moins, il convenait que le résultat serait absolument sûr.
Il connaissait assez les sentiments d'honneur du jeune officier d'étatmajor, pour n'avoir aucun doute sur ce qu'il ferait.
Ce serait lui-même qui agirait.
Déjà le misérable combinait tout son plan, et il l'exposait à Palmyre, le soir, à la veillée.
— Si José était un homme sérieux, si je pouvais avoir confiance en lui, dit-il à sa maîtresse, je n'aurais qu'à lui indiquer ce qu'il a à faire, et il irait trouver lui-même le commandant de Salverne.
— Il aurait là un très beau rôle, approuva Palmyre, car il serait excusé par l'amour que Luce lui a inspiré.
— Oui, mais je ne peux pas compter sur lui, répondit Bertin.
— Tu iras donc toi-même?
— Oui... avec lui.
— Avec José ?
— Sans doute. Celte fois je veux agir par moi-même, afin d'être sûr du résultat.
— Cette petite niaise, fit Palmyre, l'ai-je assez sermonnée cependant.
— Si j'avais donné suite à mon premier projet, au lieu de me fier à elle, ce mariage ne serait pas fait.
— Enfin, puisque tout peut se réparer.
— Les circonstances vont être on ne plus favorables, dit l'ancien mouchard. Seulement il faudra agir avec promptitude.
Aussitôt après la noce, lundi soir, le commandant et sa femme doivent partir pour Champlocé. Un coupé est retenu pour eux au train de huit heures quarante-cinq. J'irai chercher José et nous nous rendrons ensemble à Champtocé, par le même train.
Il faut que nous voyions le commandant ensemble et que nous ayons une explication devant elle.
C'est devant elle, que je défie bien de nier, que je dirai tout et que je fournirai toutes les preuves.
Le commandant qui n'aurait pas écoulé José, m'écoutera, moi, et je lui expliquerai les causes réelles de ce duel. Je lui dirai que c'est aveuglé par la passion et par la jalousie que José l'a provoijué, ne voyant en lui que l'homme qui lui enlevait la maîtresse qu'il adorait.
— Oui, c'est ce qu'il faut faire, approuva Palmyre, avec toutes les preuves que lu possèdes, M. de Salverne sera bien obligé de croire. Il répudiera sa femme, il divorcera et Luce sera libre.
— Il n'y aura même pas de scandale, ajouta le maître-chanteur, car on ne tiendra à en soulever ni d'un colé ni de l'autre. Les choses pouvant
se passer le plus discrètement du monde, avec les influences dont le duc dispose.
— Et José aussi pourra se marier sans apparat.
— L'occasion sera superbe, car avec les armes que je possède, je supprimerai tout marchandage. J'exigerai tout ce que je voudrai et je l'obtiendrai sûrement.
— Tu seras maître de la situation.
— Maintenant, reprit Bertin, il faut que je prépare cela, nousn'avons plus rien à faire ici. Demain matin je vais annoncer que je vais être obligé de repartir, pour longtemps, pour faire l'inspection d'assurances d'une région tout entière, et que comme mon absence sera longue, je t'emmène avec moi.
— Mais cet appartement?
— Qu'importe !... on laissera la clef à la concierge, sous le prétexte d'entretenir et dans quelque temps, on lui donnera congé et je ferai prendre les meubles par un marchand à qui je les vendrai.
— Alors nous partirons lundi ?
— Non, demain soir.
— Nous irons à Bougival ?
— Bien entendu. Lundi malin, après avoir quitté ce déguisement, j'irai prévenir José et le faire préparer à venir avec moi.
Bertin avait combiné bien nettement son plan de conduite et il commença aussitôt à le mettre à exécution.
Dans la matinée du dimanche, pendant que la concierge faisait le ménage, il lui annonça son départ, ce qui ne l'étonna guère, car elle était déjà habituée à l'existence nomade de son locataire.
Ce qui la contraria, ce fut la nouvelle que M"' Putot accompagnerait son mari.
Dame, on ne pouvait guère faire autrement.
M. Putot serait tenu deux mois au moins, loin de Paris, pour faire l'inspection de la nouvelle région que sa compagnie d'assurances venait de lui confier.
Ce serait une séparation trop longue.
Le soir, lorsque M"" Davoul et Miette furent revenues de la rue de la Tombe-Issoire, où elles avaient déjeuné, M. et M"" Putot leur firent leurs adieux.
Puis, à neuf heures, ils partirent pour aller prendre le train à la gare Saint-Lazare.
Ur,6 MARIEE EN BLANC
Berlin et Palmyre arriverainet ainsi de nuit à Bougival, et personne ne les verrait.
Le lendemain, la transformation serait accomplie.
La résolution que Bertin avait prise faisait joliment bien l'affaire de l'ancienne maîtresse de Rodolfo Chiavanti.
Elle y avait pensé dès le premier instant.
Pendant que Bertin irait à Champtocé avec José de Lizieux, elle pourrait voir Rodolfo.
Elle serait libre.
Alors elle écrirait à l'adresse qu'on lui avait indiquée, pour que son ancien amant puisse lui donner un rendez-vous.
Palmyre se sentait attirée vers lui, par le souvenir ravivé.des jours heureux qu'elle avait passés avec le comte Monte-Chiavanti.
A ce regain de passion, se joignait la perspective que Mouredu avait habilement fait briller à ses yeux : la fortune de Rodolfo.
Il était excessivement riche aujourd'hui, lui avait-on assuré.
Qu'importait à Palmyre la provenance de cette fortune !
Elle était de ces femmes que le besoin de posséder seul anime.
Toute sa vie elle avait agi ainsi.
Si la fille de la mère Putot était aujourd'hui propriétaire k Caen et à Cabourg, si elle avait de bonnes rentes, constituées par les valeurs de premier ordre qu'elle possédait, c'est que chaque aventure, chaque amour s'était traduit pour elle par de l'argent.
Si elle était attachée à Bertin, qu'autrefois elle avait seulement récompensé de ses services, c'est qu'elle le savait riche de la fortune volée à M. de Lizieux, dont il avait encore usurpé le nom; c'est qu'elle sentait qu'il y avait moyen pour elle d'accaparer une part de celle fortune.
Maintenant, sans quitter cet amant, elle irait à l'autre puisqu'il était si riche.
Avec lui, au nuiins, il y aurait ce qu'elle appelait de l'amour.
11 tardait à Palmyre d'être seule, d'être libre, pour revoir Rodolfo Cliiavanti.
Le hindi matin, M. de Lizieux, — car notre maitre-chanleur avait repris la peau de .son personnage, — déjeuna de bonne heure, alin d'aller à Paris dans la matinée, pour voir José et l'informer de ce qu'il comptait faire.
Le jardinier et sa femme n'avaient pas entendu rentrer leurs maîtres dans la nuit.
Il lui semblait entendre en elle une vois mystérieuse qui lui parlait d'espérance. (P. 1462.)
Nous savons que la propriété avait, en effet, une petite porte donnant sur un petit chemin, loin de leur logement.
La malle que M. et M-^'^ Pulot avait emportée de la rue de Clichy, avait été laissée à la Consigne, à la gare de Rueil.
Le jardinier reçut l'ordre d'aller la chercher, pendant que sa femme faisait les commissions, pour acheter ce qui était nécessaire et aidait Palmyre dans le ménage.
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Dès que son amant fut parti, Palmyre écrivit à l'adresse convenue.
Elle savait que M. de Lizieux, ne reviendrait pas avant le lendemain.
En repartant d'Angers le mardi matin, il ne pouvait être là avant midi, lors même qu'il prendrait le premier train.
Si Rodolfo avait sa lettre dans l'après-midi, elle pourrait le voir le soir même, ou dans la nuit.
Elle la porta elle-même à la gare de Rueil, après le départ de M. de Lizieux, afin qu'il n'y ait pas un instant de perdu.
Mouredu avait voulu profiter de son dimanche, pour vérifier ce qu'il avait appris.
11 tenait à se rendre compte de ce que Palmyre lui avait dit et c'est dans cette intention qu'il était venu le matin même à Bougival.
Il avait trouvé sans peine, dans le chemin de Viroflay, le petit portail que la maîtresse de Bertin lui avait indiqué, avec son fronton disparaissant dans l'entrelacement des glycines.
De loin, il avait vu toutes les fenêtres de la maison fermées.
Puis, notre ami avait pris quelques informations dans le pays.
M"' Putot ne faisait pas grand bruit, elle passait assez inaperçue, menant une existence très retirée; mais Tistin parvint tout de même à voir des personnes qui la connaissaient, des fournisseurs qu'il interrogea très adroitement.
Il était certain maintenant que Bertin et sa maîtresse étaient à Paris.
L'ancien maître de timonerie n'avait fait évidemment que simuler un voyage pour se soustraire aux recherches de M"= Mercier.
Maintenant que ses combinaisons étaient déjouées, il n'allait sans doute pas tarder à reparaître.
Il s'agissait de ne pas perdre de vue l'hôtel de la rue de Gourcelles et la petite maison de Bougival.
Bientôt, le lundi peut-être ou au plus tard le mardi ; Léon des Hoselles serait de retour.
Il apporterait les preuves formelles de l'identité du misérable, qui avait pris le nom de M. de Lizieux.
La lettre que iM"= Mercier avait reçue le dimanche matin, donnait toute certitude à cet égard.
Bertin pourrait être démasqué et livré à la justice.
L'essentiel en ce moment consistait à ne pas lui donner l'éveil, afin (lii'i! ne se méfiât pas de ce que l'on ourdissait contre lui.
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