DEVANT SAINTE-CLOTILDE
Après une nuit passée dans un sommeil accablant, nécessaire pour réparer ses forces épuisées par tout ce qu'elle avait souffert, Miette s'était levée l'esprit plein de la résolution qu'elle avait prise de quitter le monde et d'aller sous l'habit religieux porter dans un couvent le deuil de son amour.
Maintenant la pauvre enfant ne savait comment faire part de son projet à cette bonne M""^ Davoul qui allait être si affligée de se séparer d'elle.
Elle se sentit gênée, contrainte, timide lorsqu'elle vint, comme chaque malin, lui souhaiter le bonjour.
Mais l'excellente femme connaissait déjà la résolution de Miette.
La veille, avant de la quitter, Alice avait fait part à sa mère dos tristes confidences et du douloureux désespoir de son amie.
Elle lui avait dit que Miette ne se sentait ni la force ni le courage de vivre dans ce monde où elle était exposée à revoir le commandant do Saiverne et qu'elle avait résolu, puisque tout était fini pour elle, d'aller s'oafermer à jamais dans un couvent.
Alice Lion avait fait cette communication à sa mère, dans rinlérôi même de Miette.
Elle voulait que M"' Davoul essayât encore, en lui témoignant toute l'affection réellement maternelle qu'elle avait pour elle, de la dissuader de son projet.
Elle désirait que Miette comprît qu'elle avait en elle, en Pierre et en M"" Davoul, une sœur, un frère et une mère d'adoption, qui lui constitueraient, mieux encore que par le passé, une véritable famille dans laquelle tout le monde l'aimerait; qu'elle sentît qu'elle n'était plus seule sur la terre et que si le bonheur ne lui paraissait plus possible, il lui restait du moins l'affection et les tendres consolations qu'elle inspire.
M""' Davoul devait mettre toute l'éloquence de son cœur dans les pressantes objurgations qu'elle s'était promis d'adresser à Miette.
Dès qu'elle la vit, elle l'embrassa avec une effusion plus grande que de coutume, avec une tendresse qui n'était pas exempte d'émotion.
Elle lui dit qu'elle connaissait son projet qu'Alice lui avait révélé,
pour qu'elle tentât de l'en dissuader et l'excellenle femme le fit avec tant d'affection que Miette n'osait plus lutter contre elle.
M"' Davoul trouva dans les inspirations de sa tendresse les arguments les plus convaincants et des accents irrésistibles.
Elle démontra à Miette ce que serait pour elle la vie du cloître dans laquelle elle trouverait sans doute quelques consolations mystiques, mais oîi l'oubli ne viendrait pas.
Elle lui représenta, au contraire, quelle serait son existence si elle voulait venir vivre à Vincennes, auprès d'Alice et de Pierre, auprès d'ellemême, formant avec eux une famille où tous seraient unis par la plus solide affection.
Elle parvint même, tant elle avait à cœur de réussir, à verser sur la pauvre Miette quelques faibles rayons d'espoir, tant il est vrai, ainsi que l'a dit un de nos grands poètes, que
... l'on espère encore alors qu'on désespère.
La mère d'Alice dit, en effet :
— Qui sait, ma chère enfant, ce que l'avenir nous réserve?... qui S'ait si les vœux de votre cœur ne finiront pas par être exaucés un jour!...
Et comme Miette la regardait avec stupéfaction en entendant ce langage, elle ajouta :
— M. de Salverne épouse aujourd'hui une fille indigne de lui, indigne de son amour; mais le mariage n'est pas éternel. Cette fille peut mourir...
Peut-être Dieu ne permetlra-t-il pas que ce brave garçon soit longtemps malheureux. Il voudra peut-être le délivrer de cette chaîne qu'on lui a fait contracter dans un instant d'aveuglement et il le séparera de celle à qui il va donner son nom.
Alors si M. de Salverne est libre un jour, moi, je suis sûre qu'il ne vous oubliera pas. L'amour qu'il avait pour vous, je le sais bien, était trop grand pour avoir disparu tout à coup.
Il a souffert, je l'ai bien compris, quand il a vu qu'il était obligé de renoncer à vous, parce que vous étiez l'un et l'autre sans fortune et que les règlements militaires lui interdisaient de vous épouser; il a été en proie A un affolement de l'esprit et à un égarement du cœur. On l'a grisé, on l'a fasciné, on a posé sur sa liberté en évoquant le souvenir de son père qu'il a tant aimé cl dont la mémoire lui interdisait de renoncer ;\ l'armée.
Ou a jeté entre ses bras cette fille qui s'est prêtée au rôle qu'on lui destinait et (pii est parvenue à s'emparer de son esprit.
MARIÉE EN BLANC Ufil
Mais M. de Salverne vous aime toujours!
Alors, s'il devient libre, Miette, si sa femme meurt un jour, ou s'il se sépare d'elle, ce qui est bien possible, puisque le divorce existe aujourd'hui, s'il reconquiert sa liberté, Dieu ne vous le ramènera-t-il pas?
Croyez-moi, fit la mère d'Alice en terminant, renoncez à votre projet. Ajournez-le, au moins, car j'ai confiance, car j'ai de l'espoir, car je sens que vous devez être encore heureuse.
Vous le savez, ma chère enfant, ce n'est pas une amie, c'est une mère qui vous parle!... Je vous dis tout cela comme je le dirais à Alice elle-même, car je vous aime autant qu'elle, tant la compassion m'a doiiné de l'affection pour vous,
N'est-ce pas, Mielte, vous ne nous quitterez pas, fit-elle encore en serrant la jeune fille sur sa poitrine? Vous ne laisserez pas cette bonne maman Davoul toute seule?... Vous ne me causerez pas ce chagiin de vous voir part ir pour le couvent, comme on part lorsqu'on quitte le monde pour sa demeure dernière... car il me semblerait que je vous perdrais à jamais et nous pleurerions sur vous comme si vous étiez mortel...
Miette se sentait brisée par une émotion intense.
Elle n'avait plus de voix pour répondre.
Elle penchait sa tête sur l'épaule de M"" Davoul et elle pleurait doucement.
La mère d'Alice reprit, questionnant avec cette ineffable tendresse des mères et tutoyant maintenant pour la première fois la jeune fille, comme si elle la faisait ainsi véritablement son enfant :
— Dis, tu ne partiras pas ?
Miette, d'une voix faible, répondit :
— Non.
— Tu ne me quitteras pas?
— Non.
— Tu me le promets?
— Oui... Je vous le promets!...
— Ah!... ma fille... ma chère enfant!... s'écria l'excellente femme en un réel transport d'allégresse.
— Ma bonne maman Davoul, répondit Miette.
— Oui, ta mère...
— Ma mère!...
Elles s'embrassèrent toutes deux, longuement, en une étreinte qui puisait sa force dans leurs cœurs.
Puis Miette se releva.
— Que vas-tu faire aujourd'hui?
La fille de Jane hésita un court instant avant de répondre. Elle dit ensuite :
— Je veux aller au cimetière.
— A Passy?
— Oui.
— Pourquoi?
— Pour prier sur la tombe de mon père vénéré..
— Et pour revoir l'endroit où lu l'as connu... lui?
— Oui... C'est vrai!
Et plus bas encore, d'une voix qu'il fut impossible d'enlendre et qui agita à peine ses lèvres :
— Je veux lui dire de là-bas, ajouta Miette, que je l'aime toujours, que je me garde à lui pour la vie et que je serai là le jour où il sera malheureux, lorsqu'il souffrira dans l'affreuse désillusion qui l'attend, pour le consoler et pour l'adorer!...
— Va, lui dit M"= Davoul; va, ma chère enfant: Et elle l'embrassa encore avant son départ.
Miette prit sur le boulevard de Clichy le tramway qui va au Trocadéro et dont le parcours se termine au bas de l'escalier qui monte au cimetière de Passy.
Elle avait apporté une couronne d'immortelles, sur laquelle elle attacha un petit bouquet de myosotis en porcelaine coloriée qu'elle avait acheté en même temps, et elle déposa ces fleurs de l'amour qui survit et du souvenir impérissable sur la tombe du prêtre vénérable qui lui avait servi de père.
Elle s'agenouilla sur la dalle funèbre et, sans une larme, elle pria.
Les paroles de M""' Davoul avaient fait une profonde impression sur l'esprit de la jeune (ille.
Son désespoir était calmé.
II lui semblait entendre en elle une voix mystérieuse qui lui parlait d'espérance.
Elle sentait on son cœur revivre avec dos forces nouvelles cet amour qu'elle avait juré éternel à celui qu'elle avait considéré comme son liancé.
Puis, sans transition, sous le souille de cet amour régénéré en elle avec une telle puissance, Miette sentit naître tout à coup une haine atroce, furieuse, implacable.
Cette haine, c'est à Lucc qu'elle allait.
MARIEE EN BLA.NC U63
Elle étail suscitée par la pensée horrible que Luce d'Azergues se jouait de la confiance loyale d'Adrien de Salverne.
C'est l'indignation qui la soulevait et, sous ses efforts violents, la poitrine haletante de Miette bondissait en soubresauts précipités.
Le tromper, lui !
Cette créature indigne lui avait'parlé de son amour!
Cette fille méprisable, qui avait appartenu à un autre, lui faisait croire qu'elle se donnait à lui et qu'elle serait seule à lui !
Elle lui apportait dans ses baisers des lèvres souillées dans les viles débauches des cabarets de nuit et des bouges réservés aux orgies!
Elle lui faisait présent d'un cœur gangrené déjà par les plus vicieuses passions et d'une âme vile et menteuse!
Et lui, comment avait-il pu l'aimer?
Comment n'ayait-il pas découvert sur son front les stigmates de la honte ?
Cette Luce ne rougissait donc pas!
Puis, Miette, pleine de pitié pour le malheureux qu'elle savait si indignement trompé, se sentait prise d'une égale compassion pour le duc et pour la duchesse d'Azergues.
Elle les avait vus, un seul instant, l'avant-veille, lorsqu'ils entrèrent à la mairie de la rue de Grenelle, accompagnant leur fille, et cet instant lui avait sulfi pour comprendre qu'ils étaient comme Adrien, comme tout le monde, les dupes de cette effrontée.
Il était impossible que le duc et la duchesse d'Azergues fussent les complices de leur fille.
Et Miette plaignait sincèrement ce père et cette mère, cette mère surtout — la sienne — vers qui elle se sentait attirée par un sentiment qui, en toute autre circonstance, lui aurait certainement paru plus tendre que la compassion qui l'inspirait.
Mais en quittant le cimetière de Passy, en descendant le long du boulevard qui traverse le Trocadéro et qui rejoint le pont de l'Aima, la fille de Léon des Uoselles et de Jane sentit peu à peu la nature de ses impressions se modifier.
Elle aimait si profondément Adrien de Salverne, elle désirait si ardemment pour lui le bonheur dont elle le savait digne, qu'elle éprouvait ie besoin de lutter contre les atroces pensées qui déchiraient son âme.
Elle était si pure, si honnête, tellement incapable d'une action indigne comme celle de Luce, qu'elle se disait : .
— Je me trompe peut-être... Adrien doit savoir la vérité... celte fille qu'il aime n'aura pas eu le cynisme élionté de le tromper de la sorte.,. Elle doit lui avoir avoué sa laule... Elle a obtenu son pardon et Adrien, aveuglé par sa beauté, l'aime quand même!... Il l'aime... oui, il faut bien qu'il l'aime, s'il lui a pardonné!...
La pauvre fille s'était si généreusement sacrifiée au bonheur d'Adrien, que c'est à peine si elle se disait :
— Moi aussi je l'aime... Je l'aime plus que cette Luce d'Azergues assurément, et moi, au moins, je n'ai jamais aimé que lui!...
Son esprit n'avait pu faire cette comparaison.
Mais alors. Miette voulut revoir celle qui allait être proclamée au pied de l'autel l'épouse d'Adrien comme elle l'avait été déjà parle représentant de la loi.
Sur l'autre rive de la Seine se dressaient les deux flèches de Sainle- Clotiide qui dominaient la masse lourde du palais Bourbon.
C'est là que, dans quelques instants, le mariage d'Adrien et de Luce d'Azergues allait être béni.
Miette se dirigea de ce côté.
La Seine traversée, il lui resta peu de chemin à parcourir cl elle le franchit d'un pas rapide, impatiente d'arriver et de voir.
La rue Saint-Dominique et le petit S(|uarc qui précède l'aristocratique église du (jiiai lier Saiiil-Gcniiain ('laicut déjà pleins du monde.
Un service d'ordre avait été commandé et les agents avaient peine à luainlenir la foule pour laisser un passage libre aux voitures amenant les invités.
Le porche gotlii(|iie de Sainte-Clolilde était décoré de lourdes tentures de velours rouge à crépines d'or retombant d'une élégante marquise.
Un éjiais lapis parsemé de fleurs descendait le long des marches, encadré des deux côtés par des piaules exotiques.
Par la grande porte ouverte à deux battants, on voyait au bout de la nef le maître-autel constellé de lumières nombreuses, orné de fleurs magnifiques, et sous un dais de salin blanc, soutenu par des cordelières d'argent et llancpié des armes réunies des maisons de Salvcrne et d'Azergues, les fauteuils cl les prie-dieu, en bois doré et en velours cramoisi, attendant les nouveaux époux.
Sous le porche, les deux suisses, velus de rouge et galonnés d'or, majestueux avec leurs hautes hallebardes cl leurs larges baudriers, allendaienl les invités.
Miette s'était laissé entraîner sans proférer un mot. (P. 1470.)
Miellé s'élail glissée pelit à petit à travers la foule pressée et elle était parvenue au second rang.
Elle était haletante d'émotion.
Autour d'elle on causait.
Elle écoulait.
Devant était un homme dont le visage glabre, aux lèvres et au menlon
rasés et le gilet à manches permettaient de reconnaître un domestique de grande maison.
Il connaissait tout le monde.
Il nommait à ses voisins les personnes qui descendaient des superbes équipages :
Le marquis de Varades et la marquise, en robe de velours vert et damas gris-argent à ramages, garnie de pierreries sur passementeries d'argent.
M. de La Faloise et Diane, l'amie intime de la duchesse d'Azergues en robe de moire couleur héliotrope foncée, délicatement brodée de perles aurore.
M. et M"" de Larnange, avec leur fils Maurice et Andrée, leur fille; TVI. et M""' de Pontier, Balthilde, Marthe et Albert de Pontier, leurs enfants; M. et M"" de Tiercé; M. et M"' de Sorgues, dont Claire et Julia, leurs filles, étaient, avec Madeleine de Varades et Éliane de Tiercé, les demoiselles d'honneur, étaient déjà arrivées et avaient pris place dans l'église.
D'un élégant coupé capitonné de satin mauve descendirent de nou velles personnes.
Le domestique qui était devant Miette les nomma :
— Le comte et la comtesse de Perraycourt.
La comtesse, toute jeune et ravissamment belle, avait une robe de tulle blanc brodé reposant sur une jupe en taffetas rose.
Un nouvel équipage succéda à celui-ci dès qu'il se fui éloigné.
— Le baron et la baronne de la Pommeraie et M. Edouard, leur fils, dit le cicérone que nous avons déjà entendu.
Et la foule admirait la merveilleuse toilette de grenadine verte, garnie d'un riche volant de Chantilly et de ganses perlées, que portait la baronne de la Pommeraie.
M"' Mercier descendit d'un coupé de louage qui était venu la prendre à la gare Saint-Lazare.
Elle portait une toilcllc riche et sévère en broché pain brûlé et dentelles espagnoles noires. ,' ' '
Puis vinrent M. et M"" de Saint-Mamcrt, dont la robe de velours crème et de satin rose fut fort remarquée; la lillc du général d'Yrvoix, M°" de Montrenault, en salin lilas richement brodé d'argenl ; la baronne de Chemillé, en faille noire garnie de drap d'or ; M. el M™* d'Apremonl, loutc habillée de dentelles d'Angleterre sur un iransparenl de soie jaune; Georges el Victor de Maubel, avec leur père et leur mère; M. el M"" de liluchen avec leurs deux enfants, WilllVid el Aimée.
Les témoins d'Adrien de Salverne, — le général d'Yrvoix et le colonel Dommarlin appartenant à l'arme du génie et portant l'aiguillette distinctive des officiers d'état-major, — ainsi que les témoins de Luce d'Azergues; — le comte de Bellegarde, son oncle et le marquis de Varades, — arrivèrent bientôt, précédant de peu les dernières voitures, et ils attendirent à l'intérieur de l'église, près de la grande porte, pour se joindre au cortège qui allait bientôt se former.
Bientôt un mouvement se fit dans la foule.
On annonçait l'approche de la voilure nuptiale.
Miette sentait ses jambes trembler sous elle, comme si elles allaient devenir incapables de la supporter.
Elle allait voir Adrien.
Elle allait voir aussi cotte Luce d'Azergues.
Les quatre demoiselles d'iionneur, uniformément vêtues de faille rose et portant d'identiques parures de perles superbes, — présents du duc d'Azergues, — vinrent se placer au bas des marches de l'église pour attendre la mariée.
Paul des Roselles, Raymond de Coursades, Gaston de Lr Faloise et Robert d'Apremont, les quatre garçons d'honneur, se placèrent auprès d'elles.
Alors, d'une calèche armoriée descendit Adrien de Salverne, superbe dans son uniforme qu'ornait la croix de la Légion d'honneur, puis le baron et la baronne de Coursades qui remplaçaient pour lui les parents qu'il avait perdus.
Miette le vit.
Il était affreusement pâle.
Une nuissante émotion l'envahissait sans doute.
La fille de Léon des Roselles avait tressailli à. sa vue.
Elle se dissimulait derrière les personnes qui se tenaient au premier rang.
Ses regards ne pouvaient se détacher d'Adrien et elle sentait son cœur battre avec une violence telle que chaque coup semblait être capable de le briser.
Adrien vint au devant de la somptueuse berline tendue de salin blanc, portant les armes d'Azergues et la couronne ducale, que les suisses de l'église firent avancer devant la grille.
De ce superbe équipage, dont un valet de pied en grande livrée ouvrit la portière, le duc d'Azergues descendit le premier.
Puis, Régina, la sœur de Claudius, la ravissante comtesse de Bellegarde, qui semblait toujours aussi jeune, et qui plus en beauté que jamais