‹ Mariée en blancChapitre 115 sur 142 · LE SCANDALE · texte numérisé non relu

LE SCANDALE

Miette, semblable à une furie, les yeux élincelants, les lèvres crispées, avait fait justice, ainsi qu'elle l'avait dit.

Personne n'avait eu le temps de s'opposer à ce qu'elle avait fait, tant le saisissement avait été grand et la stupeur profonde, en présence de cette scène inattendue et exécutée avec une rapidité prestigieuse.

La plume du narrateur est incapable de suivre l'action de la vitesse avec laquelle elle s'accomplit et de dépeindre tout ce qui se passa simultanément chez tous les spectateurs de cet acte qui apparut tout d'abord comme le fait d'une folle.

Dans la foule, ce fut un cri qui s'éleva unanimement de centaines de poitrines.

Dans le cortège nuptial ce fut un mélange d'indignation, de révolte, de consternation, d'épouvante, de stupeur atterrée, et de saisissement complet.

Deux des garçons d'honneur, Gaston de La Faloise et Robert d'Apremont, s'élancèrent les premiers et saisirent la jeune fille que les valets de pied voulaient écharper.

Les gardiens de la paix chargés du service d'ordre qui se trouvaient les plus rapprochés durent la protéger contre les représailles que l'on s'apprêtait à exercer, et ils l'entraînèrent dans l'église.

Luce avait subitement pâli, puis rougi.

Elle avait eu un cri, véritable rugissement de rage.

Un flot de colère et de honte avait blêmi et incendié son visage dépouillé de la couronne virginale, encadré par les débris de son voile

lacéré et par les lambeaux de sa dentelle mêlés aux pétales des fleurs arrachées.

Claudius d'Azergues avait bondi.

Sa main s'était levée et elle s'était abattue sans avoir pu saisir celle qui venait d'infliger à sa fille cet afl'ront public et cet épouvantable outrage.

Jane s'était évanouie entre les bras d'Adrien, pâle lui-même comme un mort, car il venait de reconnaître à l'instant Miette dont l'amour n'avait pas disparu de son cœur trompé par la plus perfide illusion.

Chez tous, le désarroi était complet.

Le cortège s'était précipitamment réfugié dans le temple, afl'olé, comme si l'on avait à échapper à un danger immense.

Dans la foule, il y eut une poussée, une bousculade, car tout le monde voulait voir, car les badauds avides de scandale s'efforçaient de pénétrer dans l'église pour avoir le mot de cette scène mystérieuse.

Ce fut à grand peine que l'on contint le flot pressé de tous ces gens et que les griUes purent être fermées.

Luce avait été conduite dans une petite chapelle latérale.

— Celte femme est folle!

C'était le cri de tout le monde.

El l'on se demandait aussi bien dans l'église que sur la place :

« Qui est-elle?

« Personne ne la connaît!...

« Elle est toute jeune !

« On voit bien qu'elle est folle!...

« Il faut qu'il y ail une méprise!... »

Miette s'était laissé entraîner sans proférer un mot, indilTérente aux menaces et aux injures qu'elle n'entendait même pas.

On l'avait poussée dans la sacristie.

On l'entourait.

On la questionnait de tous côtés à la Ibis.

On l'injuriait.

Raymond de Goursades, arrivé un des premiers auprès d'elle, l'avait reconnue.

Il le dit à voix basse 1\ son oncle, le général d'Vrvoi.'v :

— C'est cctle jeune fille qu'Adrien voulait épouser.

— Alors, c'est une maîtresse qui se venge?... fit le général. Cola avait déjà éli! dit dans la foule.

Rien des gens avaient pensé ainsi.

Miette ne répondait à aucune question.

Elle demeurait immobile, maintenue par ceux qui la tenaient. •

Le duc d'Azergues, qui avait été entraîné par ses amis et par son beaufrère, était auprès de Jane dont l'évanouissement se prolongeait.

M"' Mercier était aussi auprès de son amie, lui prodiguant ses soins.

En voyant Miette, elle avait eu une inspiration subite.

Elle avait été frappée par la ressemblance frappante que cette jeune fille inconnue avait avec Magali, sa sœur jumelle.

Elle n'avait pas hésité.

Elle avait dit :

— Miette!...

Mais vainement elle avait cherché à comprendre ce qui se passait.

Quand un médecin fut auprès de la duchesse d'Azergues que l'on transporta dans une maison voisine pour lui donner les soins que son état réclamait, quand elle la vit accompagnée par toutes ses amies, M"= Mercier vint à la sacristie où elle avait vu conduire la fille de Léon des Roselles.

il n'y avait que des hommes.

Le premier qu'elle vît fut Paul, le fiancé de Magali.

Elle lui dit tout bas, le prenant par le bras :

— Miette!... c'est elle, elle que nous croyions morte, la sœur de Magali!...

Ravmond de Coursades avait entendu.

Luce était entourée par ses amies et par ses parentes.

Elle pleurait maintenant.

Ses larmes étaient des larmes de rage.

On essayait de la consoler.

— C'est une folle, lui disait la marquise de Varades. On va la faire enfermer.

— Mais quel scandale!... répondit tout bas l'indigne fille de Jane. Que va-t-on penser?...

— Que voulez-vous qu'on pense de l'acte d'une folle?

— Est-ce que la fille du duc d'Azergues n'est pas au-dessus de tout soupçon? dit M"' de La Faloise.

Mais Luce était loin de se rassurer.

En voyant Miette, en entendant sa voix, elle avait reconnu la jeune ouvrière de la rue du Quatre-Septembre.

Cette jeune fille la connaissait.

Elle savait qu'elle avait été la maîtresse de José de Lizieux.

Elle n'était pas une folle, comme on le disait, comme on le croyait.

Elle était, Luce venait de le comprendre, l'amante déçue à qui son fiancé est enlevé!

Elle était une rivale !

Cette Miette, c'était celle qu'Adrien avait aimée avant elle.

Luce avait vu pcàlir son fiancé.

Elle avait lu sur ses lèvres ce nom qu'il avait prononcé d'une voix indistincte.

Alors elle se sentait perdue.

Le scandale qui venait d'avoir lieu aurait un retentisseinenl épouvantable.

Miette préciserait ses accusations.

Elle dirait la vérité.

Elle fournirait des preuves.

Elle l'accuserait hautement, car ce qu'elle venait défaire prouvait bien qu'elle ne reculerait devant rien.

Alors son déshonneur serait publié !

Alors sa faute serait connue de tous!

Alors tous ceux qui la consolaient maintenant, la croyant victime d'une erreur, l'accableraient de leur mépris!

Adrien lui-même se détournerait d'elle!

Luce voyait et sentait tout cela.

Alors, au milieu du désarroi efl'royable de son esprit, n'entendant plus rien des consolations qu'on lui prodiguait, elle songea au passé.

Elle pensa à José.

Elle le vil, stupéfaite.

Oui, le fds de raventurière espagnole était là.

Il avait pénétré dans l'église.

Il avait pu se glisser jusqu'auprès de Luce, dans la petite chapelle latérale où on l'entourait.

Luce se leva, galvanisée.

Elle perdait la tète dans l'affolement de la honte.

.losé lui apparut tout à coup comme le salut.

— Où allez-vous?... lui demanda Diane de La Faloise.

Elle ne répondit pas.

Elle écarta tout le monde sur son passage.

Personne ne comprit ce qui se passait en elle.

Mais Luce, avec une résolution subite, alla droit h José de Lizieux.

Elle lui dit à voix basse ;

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Je sais tout, leur dit-il à tous deux. (P. li~7.)

— Emmenez-moi!...

Personne, parmi les dames qui étaient là, ne connaissait le fils de Carmen.

On n'avait pas pris garde à lui jusque-là.

C'est à peine si on le vit.

José répondit à Luce sans que personne ne puisse l'entendre, sans qu'on se doutât même qu'il lui avait parlé.

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Puis il disparut.

Blanche d'Yrvoix, qui se trouvait en ce moment la plus rapprochée de Luce, lui demanda :

— Où allez-vous?

La fille du général était très inquiète.

— Je veux aller retrouver ma mère, répondit la maîtresse de José,

— Venez avec moi, Luce.

— Non, laissez-moi !... Je veux être seule!

Luce quitta ses amies qui n'osèrent la suivre que de loin.

Elle se dirigea vers la sacristie.

On crut qu'elle allait retrouver cette jeune fille qui lui avait infligé cette inconcevable injure, afin de venger l'affront qu'elle avait subi.

On marcha à sa suite pour la protéger contre elle-même.

Mais Luce arriva la première à la petite porte du chœur et elle pénétra dans le corridor qui conduit à la sacristie.

A sa gauche, derrière une porte recouverte de moleskine, elle entendit des voix confuses.

En face, il y avait une sortie donnant sur le côté de l'église.

C'est de ce côté que Luce se dirigea.

Elle franchit cette porte.

José accourut en la voyant.

Il précédait une voiture que conduisait David, son petit nègre.

— Viens, dit-il.

L'endroit était désert.

Tout le monde s'était porté sur le devant de Sainte-Clotilde. Luce monta dans le coupé suivie par José et le cheval partit au grand trot.

Dans l'église et dans la sacristie, tout le monde la cherchait.

On fut étonné de ne plus la voir.

On pensa qu'elle était allée rejoindre la duchesse d'Azergues et quelques-unes de ces dames se rendirent aussitôt dans la maison où Jane avait été transportée.

Pendant ce temps, on continuait à interroger Miette, afin d'avoir l'explication de sa conduite.

Il avait été impossible de lui arracher un mot.

Galvanisée par l'indignation et par la fureur, Miette était incapable de rononcer une parole.

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Elle était pâle et frémissante au milieu de toutes les personnes qui l'entouraient.

Le comte de Bellesarde était au premier rang, tout près d'elle, soucieux avant tout d'atténuer autant que possible le scandale.

Le curé de Sainte-Glotilde, mis au courant de ce qui s'était passé, venait d'arriver et on l'avait laissé prendre l'initiative de l'interrogatoire que Miellé devait subir.

11 lui posait les premières questions, pour savoir qui elle était, pour lui faire avouer à quel mobile elle avait obéi, lorsque la fille de Léon, attirée par la bienveillance de son visage patriarcal fit un pas vers lui, comme pour se mettre sous sa protection et pour échapper aux objurgations qu'on lui adressait de toutes parts.

— Oui, je vous dirai tout, monsieur le curé!... fit-elle. Mais à vous seuil... Ce n'est pas un scandale que j'ai recherché, je vous le jure!

Le curé prit Miette par la main et il l'entraîna dans la pièce affectée aux enfants de chœur.

— Laissez-moi faire, dit-il au comte de Bellegarde.

Alors, quand la porte fut refermée, sans attendre une question nouvelle, Miette reprit :

— Maintenant que je comprends ce que j'ai fait, je suis désolée... Non pas pour cette misérable fille. Non !... elle n'a que ce qu'elle mérite... Mais pour ses parents, pour sa mère que j'ai peut-être tuée... car je l'ai vu tomber...

Gela a été plus fort que moi!... L'indignation qui m'a saisie quand j'ai vu cette impudente créature tromper tout le monde en étalant effrontément les emblèmes dont elle est indigne, a été plus forte que ma raison... Je n'ai pas été maîtresse de moi-même!...

Le prêtre se disait :

— Mais cette jeune fille n'est pas folle !

Pour lui laisser le temps de se calmer cependant, car il sentait bien qu'elle était encore sous le coup d'une très vive surexàtation, il la questionna :

— Vous connaissez la famille du duc d'Azergues?

— Non, monsieur le curé, répondit Miette. Je ne connais que cette fille, M"= Luce d'Azergues.

— Vous vous trompez peut-être?

— Non.

• N'êtes-vous pas le jouet d'une ressemblance?

— C'est bien elle !

— Où l'avez-vous connue?

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— Je l'ai vue dans la maison où je travaille, rue du Quatre-Septembre, chez M"= Duvernoy, couturière.

— Vous en êtes bien siîre?

— Oui, bien sûre.

— Qui êles-vous donc?... Comment vous appelez-vous ?... demanda le curé de Saint-Ciotiide.

— Je me nomme Miette Verneuil.

— Vous avez une famille?

— Je suis orpheline... J'ai été élevée par un saint prêtre qui m'a recueillie quand j'étais toute jeune, M. l'abbé Verneuil, l'ancien curé de Montlhéry, qui était chanoine de ^'otre-Dame à Paris... Je n'ai pas d'autres parents que lui!...

Le prêtre se sentait ému.

Non seulement cette jeune fille n'était pas folle, mais il comprenai qu'elle était sincère.

Miette pnVisa son accusation.

— Je connais M. de Salverne, dit-elle rougissant à cet aveu. Et tout bas elle ajouta :

— Je l'aime!...

Puis, s'enhardissant, elle reprit plus haut :

— Je l'ai aimé la première!... mais je me suis sacrifiée pour son bonheur, sachant bien qu'il ne pouvait pas épouser une pauvre fille comme moi... Je croyais si bien qu'il serait heureux en épousant la fille d'un duc... une jeune fille riche, de grande famille, noble comme lui, qui l'aimerait autant qu'il le mérite et qui lui aurait donné comme moi un cœur qui n'aurait jamais battu que pour lui!...

J'ai voulu voir celle qui allait être sa femme, afin de juger si elle était capable de lui donner tout le bonheur et toute la tendresse dont il est digne et celle que j'ai vue, celle que j'ai reconnue sous cette toilette blanche, sous cette couronne de fleurs d'oranger, c'est justement cette fille qui était venue chez ma patronne, celle pour qui nous avions lait un costume de bal, celle que j'ai habillée moi-même quand son amant l'a amenée la veille de Noël pour la conduire au réveillon!...

Alors l'indignation m'a emportée et m'a aveuglée!... Je n'ai plus vu qu'un honncli' homme dont une coquine se jouait... qu'un homme confiant et loyal trahi par une fille effrontée qui osait se parer de la toilelte des vierges pour cacher son indignité!...

Je n'ai songea rien et j'ai démasqué cette éhontée pour sauver celui qu'elle trompait... celui que j'aime toujours!...

Voilà ce que j'ai fait, monsieur le curé!... oui, voilà tout!,.. C'est la vérité, je vous le jure!

Miette sanglotait en achevant.

Le vénérable prêtre était fort embarrassé.

II sentait s'imposer à lui une confiance absolue en ce que cette jeune fille venait de lui dire.

11 avait reconnu dans sa voix l'accent indubitable de la sincérité.

Mais d'autre part, que pouvait-il faire?

Quelle solution donner à ce scandale?

Comment révéler la vérité aux parents de Luced'Azergues?

La porte de la pièce où il se trouvait avec Miette s'ouvrit au moment où la fille de Léon et de Jane venait d'achever. C'était l'appariteur de l'église.

— Monsieur le curé, dil-ii, voilà deux messieurs... deux officiers... Il ne put pas en dire plus.

Raymond de Coursades et Adrien entrèrent.

Le jeune commandant était pâle comme un cadavre.

En face de Miette, il s'arrêta, comme rivé au sol, en proie à une sensation inanalysable.

Raymond le soutint, croyant qu'il allait chanceler.

Puis, éprouvant le besoin de donner au curé de Sainte-Clolilde l'explication de ce qui se passait chez son ami, il dit, saisi lui-même p;ir une vive émotion :

— Monsieur le curé,... mon ami de Salverne connaît celte jeune fille...

Le prêtre voulut épargner des paroles pénibles. D'un geste, il interrompit le jeune officier. ■ — Je sais tout, leur dit-il à tous deux. Et prenant la main d'Adrien :

— Mon cher enfant, dit-il avec une réelle compassion, ayez confiance en Dieu... il vous soutiendra dans cette épreuve.

Et Miette, les yeux encore pleins de larmes, ses regards ne pouvant se détacher de celui qu'elle aimait, murmurait si bas que personne, pas même lui, ne pouvait l'entendre :

— Adrien... c'est parce que je vous aime toujours que j'ai fait cela... C'est pour vous sauver !

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