‹ Mariée en blancChapitre 116 sur 142 · CHAPITRE CLXXIX partik · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXXIX partik

Il serait impossible de décrire exactement ce qui s'était passé chez Adrien de Salverne au moment où il avait reconnu Miette.

Tant de sentiments opposés s'agitèrent à la fois avec soudaineté et avec violence en lui qu'il serait difficile de les analyser et même de les définir.

Son esprit, bouleversé par le scandale qui venait d'éclater, était partagé entre deux objets principaux.

II ne voyait, en quelque sorte, que la duchesse d'Azergues et que Miette inopinément retrouvée dans les circonstances dramatiques qu'elle venait de créer.

Ce n'est qu'après elles qu'il pensait à Luce.

Jane s'était évanouie et il l'avait soutenue, retenue dans ses bras.

Il se sentait pris pour elle d'une compassion aussi affectueuse et aussi profonde que si c'eût été sa propre mère qu'il eût vue ainsi.

A la vue de Miette, son cœur horriblement torturé, avait été pris dans un revirement inexplicable, par une émotion dont la nature contrastait étrangement avec les sentiments que les circonstances pouvaient lui inspirer.

L'estime qu'il avait conservée pour cette adorable jeune fille, dont la plus douloureuse fatalité l'avait séparé, était telle qu'il ne pouvait concevoir aucune suspicion contre elle.

Adrien s'était reproché bien souvent de s'être laissé entraîner loin de Miellé.

Il s'était dit qu'il avait mal agi envers elle; mais s'il avait blâmé sé- 7cn'nienl sa conduite, il ne s'était pas senti la force de la réparer.

Il n'avait pas osé revenir pour lui expliquer la dure nécessité en laquelle il se trouvait de renoncer à elle, afin de pouvoir suivre cette carrière militaire dont une tradition sacrée et une vocation irrésistible lui faisaient un devoir imprescriptible.

Il ne s'était pas senti la force de la revoir parce qu'il comprenait bien qu'il l'aimait toujours et parce qu'il avait peur d'être définitivement repris pnr iHc s'il se retrouvait en sa présence.

Il la connaissait et il avait su apprécier les merveilleuses qualités de son cœur et de son âme d'élite.

En la voyant surgir devant lui au moment où il allait devant Dieu se

donner à une autre, Adrien de Salverne n'avait pas eu un seul instant la pensée que Miette obéissait à un horrible sentiment de jalousie et de vengeance .

Elle en était incapable.

Quel mobile l'avait donc poussé ?

Gomment cette indignation avait-elle surgi en elle, si douce, si résignée, si timide?

En même temps, le jeune commandant d'état-major avait été frappé par l'expression du visage de Luce au moment où Miette arracha son voile et sa couronne de fleurs d'oranger.

Il ne vit en ses regards que la colère suscitée par l'affront qui lui était publiquement infligé.

Il n'y avait aucune protestation de l'innocence injustement outragée.

Son cri avait été celui de la coupable saisie par la main vengeresse de la justice.

Miette avait-elle raison ?

Luce était-elle coupable?

Adrien s'était aussitôt demandé cela et cette préoccupation effroyable assiégeait son esprit pendant qu'il soutenait dans ses bras la duchesse d'Azcrgues évanouie, pendant qu'il la transportait, aidé par quelques personnes, pendant qu'il demeurait auprès d'elle, que l'on tentait de la rappeler à la vie.

Lorsque Jane avait commencé à reprendre ses sens, Raymond était survenu.

Il avait entendu le nom de Miette prononcé par M"= Mercier.

Il avait reconnu la jeune fille que son ami avait aimée.

Le neveu du général d'Yrvoix entraîna Adrien qui se laissa conduire.

— C'est elle!... lui dit-il.

— Oui, Miette!... C'est elle!... fit le fiancé de Luce. — Mon Dieu, que se passe-t-il ?... que sait-elle?...

— Quelles idées te mets-tu dans la tête?...

— Oh !... mon cher Raymond... Tu ne sais pas... tu ne la connais pas comme moi !...

— Que veux-tu dire ?

— Où est-elle?... Il faut que je la voie!...

— Viens.

Raymond de Coursades conduisit alors son ami à la sacristie où il avait laissé la jeune fille au milieu de tous ceux qui cherchaient vainement à lui faire expliquer ce qu'elle avait fait.

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Il ne la vit plus.

On lui dil qu'elle était dans la pièce voisine avec le curé de Sainlo- Cloliide.

il y vint aussitôt avec Adrien.

En présence de celui qu'elle aimait toujours, Miellé se sentit en proie à un trouble douloureux.

C'était la première fois qu'elle le revoyait ainsi, la première fois qu'eiie se retrouvait en sa présence et qu'elle allait lui parler depuis qu'il s'était éloigné d'elle.

Mais elle réagit sur elle-même.

Elle calma son émotion par un puissant offert de sa volonté, trouvant à l'instant même des forces surprenantes dani son amour.

— Monsieur .\drien... murmura-t-elle.

Le curé de Sainte-Clotilde intervint de notiveau.

— Je viens d'entendre tout ce que cette jeune fille avait à dire pour expliquer sa conduite, fit-il, et...

— Pardonnez-moi, interrompit Miette en levant vers .\drien de Salverne des regards suppliants, je n'ai pas été maîtresse de mon indignation et de ma colère...

Adrien ne savait quelle contenance tenir.

Il se trouvait placé entre l'affront infligé à celle qu'il avait épousée, afiront qui rejaillissait sur lui, et l'amour qui, à la vue de l'adorable jeune fille, renaissait en son âme si cruellement abusée.

— J'ai reconnu celle dont vous alliez faire votre femme, poursuivit la sœur de Magali avec effort. Oui, je l'ai reconnue et j'ai compris qu'elle se jouait de votre loyauté et du votre confiance en se parant de ces emblèmes virginaux dont elle est indigne, en se mariant en blanc pour cacher le déshonneur qu'elle vous apporte.

Miette s'animait en parlant.

— Je ne suis pas une folle, comme je l'ai entendu dire autour de moi, ajouta-t-clle. — Je ne suis pas une rivale délaissée qui se venge, car je m'étais sacrifiée à votre bonheur, vous croyant aimé comme vous le méritez. — Je ne suis pas non plus le jouet d'une ressemblance et je n'ai commis aucune erreur en arrachant à M"' d'Azergues celle couronne de fleurs d'oranger qui ne lui sied plus, car pour vous sauver, s'il en est encore temps, je veux dire tout ce que je sais et je veux donner des preuves.

M"' d'Azergues est une effrontée coquine!... Je connais son amant !... Il se nomme José de Lizieux !

— La voici! (P. 1487.)

LIV. 186. — HECTOR DE MONTPER REUX . — MARIÉE EN BLANr. — I. EOUFF ET C", ÉD. LIV. IS

Ce fut une révélation épouvantable.

Adrien de Salverne sentait qu'il ne pouvait douter de la parole de Miette.

Mais il éprouvait un horrible sentiment de honte et de confusion en même temps que le besoin de tenter une justification.

Il aurait voulu', pour lui-même, que Luce fui là pour se défendre et pour se justifier. 11 n'osait même pas prononcer son nom.

Miette continua :

— Je comprends maintenant le mal que j'ai fait et, cependant, je ne puis le déplorer, car d'est un acte de justice !

Ah ! s'il n'y avait pas à côté de cette fille un père et une mère que je plains de toute mon âme, je vous demanderais de me ramener en sa présence pour que vous voyiez qu'il lui serait impossible de se défendre contre mes accusations.

Alice, mon amie Alice que vous connaissez, sait tout ce que je viens de vous dire. — Elle a vu, comme moi, M"'= d'Azergues avec M. de Lizieux, le soir du réveillon...

Adrien souffrait terriblement sous le coup de ces révélations écrasantes.

Raymond de Coursades sentait aussi, à son accent et à son attitude, que la jeune fille disait la vérité.

Mais il pensait en ce moment non seulement à son ami, mais encore au duc et à la duchesse d'Azergues.

11 comprenait quelle allait être leur douleur, quel serait leur désespoir.

11 fallait songer à atténuer la violence de ce coup qui ne les avait pas encore complètement atteints.

— Laisse-moi faire, dit-il à Adrien.

11 revint dans la sacristie.

II chercha le duc d'Azergues.

On lui dit qu'il était auprès de la duchesse dont l'état inspirait les plus vives inquiétudes.

Mais il y avait en ce moment, parmi toutes les personnes qui se trouvaient là, un désarroi encore plus lamentable que tout à l'heure.

Toutes les personnes de la noce, les dames et les demoiselles qui avaient entouré Luce dans la petite chapelle où elle s'était réfugiée^ étaient accourues.

On se demandait ;

— Où est Luce ?

— N'est-elle pas avec sa mère?

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Diane de La Faloise, qui venait de quitler Jane, répondit :

— Non, elle n'y est pas... J'en viens.

— Qu'est-elle devenue ?

Raymond de Coursades prit le comte de Bellegarde par la main.

— Venez, lui dit-il.

Régina et le général d'Yrvoix, qui étaient auprès de lui, le suivirent.

Pendant que l'on continuait à causer avec cet émoi indescriptible et à chercher à savoir ce que Luce était devenue, le jeune officier entraîna son oncle ainsi que le comte et la comtesse de Bellegarde dans l'inlériour de l'église.

— Il faut préserver le duc et la duchesse, leur dit-il, du malheur épouvantable qui va les atteindre.

— Quel malheur!... demandèrent à la fois Régina et son mari.

— Ah ! je ne sais comment vous dire...

— Cette fdle...

— Ce qu'elle a dit, hélas!... est la vérité...

— Quelle imposture ! cria le comte de Bellegarde.

— Non, mon cher comte, riposta Raymond. Je viens de l'entendre... elle est là, avec le curé... J'y étais avec de Salverne... Devant lui, elle a toul dit... Luce est coupable...

— Mon Dieu !... gémit la comtessi^ ..

— Souvenez-vous de ce duel, reprit le capitaine do Coursades.

— Le duel... avec M. de Lizieux?

— Oui...

— Eh bien?

■ — Ce de Lizieux était son amant.

— C'est un mensonge ! cria encore Edme de Bellegarde.

— Je voudrais pouvoir en douter comme vous.

— Mais celte fille... tu la connais donc? demanda le général d'Yrvoix qui cherchait à s'expliquer la confiance que son neveu avait en Miette.

— Oui, mon oncle, je la connais... C'est elle que de Salverne voulait épouser en quittant l'armée.

— Elle... une ouvrière, n'est-ce pas?

— Oui... celle qu'il aimait... celle que nous lui avons fait quillcr...

— Mais ce qu'elle dit...

— C'est la vérité, je vous le répète... il est impossible d'en douter... Ellea vuM"'d'Azergues avec .M. de Lizieux... Elle s'était échappée de l'iiolel pendant la nuit du réveillon...

— C'est affreux !

— Elle l'a reconnue... c'est elle-même qui a habillé votre nièce, chez sa patronne, une couturière de la rue du Quatre-Septembre, où M. de Lizieux l'avait conduite...

— Luce!... s'écria Régina. Oh! non, je ne peux pas croire cela!... c'est une calomnie infâme...

— Où est cette fille? demanda le comte de Bellegarde.

— Je vous l'ai dit, répondit Raymond de Coursades ; elle est là, avec M. le curé et avec de Salvernc.

— Où est Luce?... il faut que je confonde celte calomniatrice!...

M"^ Mercier apparut.

Elle avait enlendu les paroles prononcées par le comte de Bellegarde.

— Ne la cherchez pas, dit-elle.

— Que voulez-vous dire ?

— Ah! mon cher comte... ma chère comtesse... quel malheur épouvantable pour ma pauvre Jane!...

Régina, frémissante et rougissante de cette honle qui lui paraissait maintenant certaine et qu'elle sentait rejaillir aussi bien sur son frère, sur sa belle-sœur et sur son mai'i que sur elle, questionna avec l'impétuosité subitement stimulée de son caraclèrc.

Elle voulait savoir quand même.

— Dites, je vous en conjure! dit-elle. — Où est cette malheureuse' M"= Mercier prit la main de la comtesse.

— Partie !... lui dit-elle presque sans voix.

— Partie !...

Edme, Raymond et le général répétèrent ce mot comme un cri de consternation et de révolte :

— Partie!...

— Oui, elle s'est enfuie, dit l'ancienne institutrice. — Oh ! ma pauvre Jane, quand elle va savoir...

— La misérable!... fit le comte de Bellegarde. — Ainsi donc, c'était vrai !... cette fille n'a pas menti !

— Hélas !

— Malheureux que je suis ! pensa le général d'Yrvoix qui s'accusait d'être la cause de ce mariage.

— 11 faut bien le dire puisque c'est vrai, reprit M"= Mercier. Je l'ai vue... Je viens de la voir... Au moment où je quittais Jane pour revenir ici, en traversant la rue Las Cases, je l'ai aperçue dans un coupé qui filait à toute vitesse... Sur le siège, j'ai reconnu le petit cocher de M. de Lizieux...

— L'infâme!... gronda encore le mari de Régina.

Mais Raymond reprit le premier possession de son sang-froid.

— Ce n'est pas à elle qu'il faut penser maintenant, dit-il, c'est aux autres, à son pauvre père, à la duchesse !...

— Oui, dit le général, je frémis en pensant au coup qu'ils vont recevoir.

— Qui aurait pensé ça? fit Régina. Comme elle nous a trompés.

— Ah ! je comprends maintenant, ajouta le comte de Bellegarde, je comprends l'assurance de M. de Lizieux quand il est venu demander la main de Luce pour son fils !...

— Et nous ne nous doutions de rien !...

— Et ce duel!... fit M. d'Yrvoix.

— Mon pauvre de Salverne !... dit Raymond de Coursades.

— Hélas!... dit alors M"^ Mercier, vous ne savez pas tout encore.

Ils demeuraient tous frappés de stupeur et d'épouvante, interrogeant avec des regards qui redoutaient ce qu'on allait apprendre.

— Ce M. de Lizieux, dit l'amie de Jane,... c'est un aventurier, un criminel, un scélérat que le bagne attend et réclame!...

— Ciel !... fit Régina.

— Oui, oui, un monstre !... Il n'y a pas longtemps que je sais tout cela... C'est le commandant des Roselles, l'oncle de Paul, qui a fait cette découverte !... Il est absent, mais il va revenir les mains pleines de preuves pour confondre cet homme qui a volé à la fois un nom et une fortune à travers les plus abominables forfaits!...

Ah ! si je pouvais tout vous dire !... Mais non, non, c'est trop horrible !...

Ma pauvre Jane!... C'est d'elle qu'il faut s'occuper, c'est sur elle qu'il faut veiller, car vous ne savez pas encore combien elle est à plaindre.

Restez auprès d'elle, ma chère comtesse, dit .M"' Mercier à Régina, et empèchez-la de savoir ce qui se passe.

Et vous, mon cher comte, éloignez la vérité de votre beau-frère, car ce coup le tuerait !

— Pourtant, il faudra bien ((u'il sache, dit le général, quand il ne verra plus sa fille...

— Oui... et c'est assez de ce mnllieur!... Mais qu'il n'apprenne rien autre chose !...

— Il est auprès de Jane, n'est-ce pas?

— Je l'ai laissé avec elle, courcz-y... Moi, il faut que je voie celle jeune lille !... Mon devoir est de la protéger.

Ces paroles jetèrent un éionnemenl subit sur tous ceux qui les entendirenl.

MAHllili: EN HLANC 1487

— Elle !... dit Raymond de Coursades. — Vous la connaissez?

— Oui, je la connais!... répondit M"'' Mercier. Pauvre fille !.. . Mais je ne peux pas vous dire... laissez-moi faire... Ayez confiance en moi!...

Où est-elle ?

— Venez, dit le neveu du général.

Le comte de Bellegarde et Régina allèrent rejoindre Jane et Claudius, pendant que le général d'Yrvoix retournait à la sacristie où tout le monde était réuni pour prendre toutes les dispositions possibles afin d'étouffer le scandale qui frappait si cruellement ses amis.

Raymond conduisit M"^ Mercier dans la salle des enfants de chœur où se trouvait Miette avec Adrien de Salverne et le curé de Sainte-Glotilde, et lui montrant la fille de Léon, il lui dit :

— La voici !

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