JOSE TRIOMPHE
Nous avons essayé de suivre, en narrateur fidèle, les faits qui viennent de se passer avec une rapidité qu'il est plus aisé de concevoir que de rendre, et nous sentons, après ce récit forcément haché comme les événements eux-mêmes, le besoin de donner quelques brèves explications.
Nos lecteurs ne s'attendaient certainement pas à voir apparaître José de Lizieux au moment où allait se célébrer à Sainte-Clotilde ce mariage que son père avait résolu de lui cacher.
Les choses ne vont pas toujours ainsi qu'on les désire ni même telles qu'on les prépare.
Nous savons dans quel but M. de Lizieux avait voulu cacher à José le mariage de Luce d'Azergues et du commandant de Salverne.
Il redoutait l'intervention intempestive et la maladresse notoire du fils de Carmen.
Il avait peur que José, en faisant une démarche maladroite auprès de Luce, n'empêchât l'exécution du plan qu'il avait combiné.
Nous avons vu avec quels artifices habiles, admirablement secondé par Palmyre, il avait suggéré à Miette la résolution d'aller voir, à la mairie de la rue de Grenelle, le mariage d'Adrien de Salverne, certain qu'elle reconnaîtrait, en sa fiancée, la jeune fille qu'elle avait habillée pour le cotillon et que, poussée alors par le désir de reconquérir celui qu'elle aimait
1488 MARIEE E>" BLANC
toujours, elle révélerait au jeune officier l'indignité de celle dont il allait faire sa femme et qu'ainsi le mariage serait rendu impossible.
M. de Lizieux était certain de trouver chez Pélago une auxiliaire dévouée.
L'intérêt de la maîtresse de José était garant de sa connivence.
Ignorant les machinations du père de son amant, Pélago devait faire tous ses efforts pour que José ne conniît pas l'approche de la célébration du mariage de Luce d'Azergues.
Elle était sûre ainsi de se le conserver.
Pélago n'avait donc rien dit à José.
Elle avait eu toin de le distraire par les fêtes, les dîners et les réunions qu'elle donnait chez elle.
Elle avait éloigné de lui les journaux qui parlaient du prochain mariage dont toute la haute société se préoccupait.
José, confiant en l'assurance que son prétendu père lui avait donnée, était convaincu que ce mariage ne se ferait pas.
11 en avait parlé plusieurs fois à sa maîtresse.
11 revint encore sur ce sujet le lundi matin, en prenant le chocolat avec Pélago.
Le fat ricanait et plaisantait.
Alors, Pélago n'y tint plus.
La veille même elle avait lu dans le Fiijaro la nouvelle de la célébration du mariage du commandant de Salverne avec la lille du duc d'Azergues.
Elle étailhcurcuse de se moquer de José.
Elle éclata de rire.
— Ce mariage ne se fera pas !... répéla-l-elle ironiquement après lui. — 0 mon pauvre José, ce que tu le gobes tout de même !
— Je sais bien ce que je dis ! riposta le bellâtre.
— Non, écoute, tu me fais de la peine!... Tu le figures que, parce que M"' d'Azergues a eu un instant un béguin pour loi, elle va s'enchaîner jiour la vie!...
— Je sais bien (|u'elle m'aime! lit José presque en colère.
— Oui!...
— Rien sûr!
— Tiens, grand idiot, lis donc ça dans le journal!... fit alors Pélago en prenant le Figaro sur un guéridon.
Elle l'ouvrit et, du doigt, elle montra le passage à son amanl.
— Lis, mais lis donc, ajoula-l-elle.
José était pille de rage.
Tues roulé, va, avoue-le! (P. 1489.)
— « Hier, » — lut Pélago, — « a été célébré à la mairie du YII° arrondissement le mariage de la fille du duc d'Azergues... »
Tu es roulé, va, avoue-le!
— Non, ce n'est pas possible!... dit le fils de Carmen Pabla consterné et furieux.
— Pas possible!... C'est donc une blague qu'on a imprimée?... Tu te montes tellement le coup que tu ne crois même pas ce que tu vois!... Mais
vas y donc, lu en seras sûr comme ça. Le mariage religieux va avoir lieu ce matin à Sainte-Clolilde... Tiens, c'est annoncé là.
« La bénédiction nuptiale sera donnée aux nouveaux époux demain lundi en l'église Sainte-Clotilde... »
José proféra alors un juron épouvantable.
— Sale fille!... vocil'éra-t-il.
Pélago s'esclaffait.
— Oh!... c'est trop fort tout de même!...
— Ta Luce d'Azergues en roulera encore d'autres que toi!... II y a longtemps que je l'ai jugée pour ce qu'elle vaut.
— Et mon père qui m'assurait...
— Elle a roulé ton père comme les autres... comme elle roule en ce moment ce pauvre commandant de Salverne en se mariant en blanc sans doute, car elle n'a pas plus de pudeur que la dernière des dernières!
— En blanc!... fit alors José.
— Parbleu!... Je te parie tout ce que tu voudras.
— Ah ! c'est tordant !
Le fils de l'Espagnole riait maintenant d'un rire forcé.
— Elle en est bien capable, dit-il.
— Pour sijr!
— II faut que je voie ça !
José sonna avec force.
— Dites à David d'aller atteler, commanda-t-il à lu femme de chambre qui se présenta.
Puis il s'habilla, pendant que le jeune Abyssin courait à la rue de Courcelles pour exécuter l'ordre de son maître.
Pélago, impitoyable, ne cessait de l'accabler de ses sarcasmes cl de ses railleries tout en assistant à sa toilette.
José, maintenant, n'avait plus aucune colère.
11 plaisantait lui-même.
II riait du cas d'Adrien de Salverne et il l'tait heureux de pouvoir se moquer de cet homme qu'il exécrait.
Il se promenait bien de rire encore à ses dépens.
Le commandant avait épousé Luce, soit; mais c'était lui qui 4'avail possédé le premier.
Il se flattait de l'avoir de nouveau (juand il voudrait.
On annonça (jiie le coupé était prcl.
— Amnse-toi bien, dit encore PiMago à son amant.
Et, de son balcon, elle regarda la voiture s'éloigner. '
Il ne fallut pas plus de dix minutes pour franchir la dislance qui sépare la rue Marbeuf de l'église Sainte-Clotilde.
En débouclianl dans la lue Sainl-Dominique, José avait déjà passé la tête à la portière.
Il avait peur d'arriver trop tard.
De loin, il vit une foule de personnes autour de la grille.
Quand il fut près, il constata que les portes de l'église étaient fermées.
Il y avait des rumeurs confuses dans la foule,
— Que s'est-il passé? se demanda le fils de Carmen.
Il ouvrit la portière après avoir frappé à la vitre de devant et sauta sur le trottoir.
■ — Attends-moi là, dit-il à David.
L'Abyssin rangea sa voiture devant la façade du .Ministère de la Guerre.
José s'approcha des personnes qui étaient là.
Il écouta les conversations.
On racontait et on commentait le scandale qui venait d'avoir lieu.
Alors, il interrogea.
Il voulut tout savoir et on le renseigna complètement.
C'est le valet de chambre qui était là depuis le commencement, qui avait tout vu, qui lui raconta tout.
— Si vous aviez vu cette débandade de la noce!... fit-il. La duchesse s'est évanouie.
— Et la mariée?
— Ah!... elle n'en menait pas large...
— Où sont-ils donc?
— Toute la noce est dans l'église... C'est pour ça qu'on a fermé les portes.
José résolut de pénétrer.
Il voulait voir de plus près.
Il voulait s'offrir le spectacle des suites de ce scandale dont il n'avait pu jouir.
Il fit le tour de l'église et il se glissa par la porte de service, bien qu'un sacristain la gardât.
Lorsqu'il fut à l'intérieur, il se dissimula, car il ne voulait pas que les personnes qui le connaissaient pussent le voir.
Il cherchait Luce et Adrien de Salverne.
C'est eux seuls qu"il voulait apercevoir.
Alors, guidé par ce qu'il entendait, il vint à la petite chapelle où Luce était entourée de ses parents et de ses amis. '
Il la vit, et elle l'aperçut aussi du premier coup.
1492 MARIEE KN BLANC
Luce s'était sentie perdue.
Malgré tout son aplomb et son ellronterie cynique, sa faute démasquée publiquement ne pouvait pas être niée.
Miette qu'elle avait reconnue, Miette qu'elle savait être sa rivale avait les preuves de son déshonneur.
Poussée par son amour pour Adrien dont elle venait de donner une preuve si éclatante, elle ne reculerait devant rien.
Sa honte allait être prouvée publiquement.
Que faire?
Luce eut peur.
José lui apparut subitement comme le salut.
Avec lui, elle pouvait fuir.
Elle le savait assez lâche, assez fat et assez bête pour tout accepter.
En fuyant, elle se dérobait à l'opprobre qui allait fondre sur elle.
Perdant la tête, elle vint à lui et elle lui dit :
— Emmenez-moi !
Alors une folle passion s'empara du fils de Carmen. 11 fut pris du désir insensé de posséder Luce avec cette blanche toilette de mariée.
Il accepta sans hésiter.
— Oui, lui dit-il tout bas. J'ai une voiture.
Il courut chercher son coupé pendant que Luce s'apprêtait à le rejoindre.
Que disait donc Pélago?. ..
Roulé, lui!... Jamais de la vie!
C'est le commandant de Salverne qui était roulé !
José savourait ce qui se passait avec autant de bonheur que d'orgueil.
11 triomphait.
Le héros de ce scandale c'était lui.
— Demain, se disait-il, tout Paris saura ce qui s'est passé!... On saura que j'étais l'amant de la fille du duc d'Azergues!... C'est ça qui me posera au cercle!... Toutes les femmes courront après moi!...
A moil... Elle est à moi, encore!... Roulé de Salverne!... roulés tous!... Je l'enlève, je l'emmène, je la garde!
On le saura aussi!... On dira : « C'est avec M. José de Lizieux que la fille du duc d'Azergues est partie!... Il l'a enlevée vêtue de sa robe blanche, en mariée!... » Non, il n'y a que moi pour avoir de ces vcines-là!
A l'instant même où la voiture approchait de la petite porte de l'église, Luce parut.
MAUIEE EN BLANC 1493
José ouvrit la portière et descendit rapidement.
— Vite! lui dil-il.
L'indigne tille de Jane se précipita dans le coupé.
— File! commanda José au jeune Abyssin. Je te dirai tout à l'heure où nous allons.
Et dès qu'il eut pris place à côté de Luce, le cheval partit.
C'est en passant dans la rue Las Gazes que M"= Mercier, qui sortait de l'hôtel où Jane avait été transportée, aperçut Luce dans le coupé.
Elle reconnut David sur le siège.
Ni José ni Luce ne la virent.
Ils étaient bien trop préoccupés.
José avait bien trop de choses à dire.
Luce était en proie à une trop vive émotion pour s'inquiéter de ce qui se passait au dehors.
José voulait tout savoir.
Il la questionnait sur ce qui s'était passé.
Luce n'avait pas la force de répondre.
Alors, transporté de bonheur, le jeune fat l'enlaçait et la serrait contre lui.
— Tu es à moi! disait-il. — Tu seras ma femme!... Je t'adore toujours!... Tu vois que tu as eu tort de me refuser... Tout cela ne serait pas arrivé!... Enfin c'est un mal pour un bien... Je l'aime toujours... oui, toujours!...
Luce demanda :
— Qu'allons-nous faire?
— Ce que lu voudras.
— Où m'emmenez-vous?
— Veux-lu que nous partions?... Veux-tu que nous allions à l'étranger?
— Non... pas loin... Je veux savoir ce qui se passera.
— Dans la banlieue?
— Oui.
— Je louerai une villa.
— Mais ce costume, dit Luce, je ne peux pas sortir comme ça.
— Ne t'inquiète pas, répondit José, à Paris, il y a toutes les ressources possibles. Je vais te trouver une toilette.
— l\lais on me verra ]
— Laisse faire... on ne le connaîtra pas... on pensera ce qu'on voudra.
— Eh bien, oui!... allons!
José abaissa la glace de devant.
— Allons au Petit Saint-Thomas, dil-il à David.
C'était le magasin de nouveautés le plus près, car la voiture roulait sur le boulevard Saint-Germain.
Il était sûr d'y trouver des costumes tout prêts.
Les vendeuses furent intriguées à la vue de cette jeune femme en toilette nuptiale, encore que pendant le trajet Luce eut ackevé de détacher les fleurs d'oranger qui garnissaient sa jupe et son corsage.
Rougissante, elle entra au plus tôt dans le salon d'essayage.
José choisit lui-même une toilette.
Luce s'habilla.
Le costume lui allait à ravir, sans aucune retouche.
Elle choisit ensuite tous les compléments nécessaires : chapeau, voilette, gants, bottines.
Elle fit placer la robe blanche qu'elle avait quittée dans un grand carton et José donna les indications nécessaires.
Il dit:
— Vous enverrez cela chez M. de Lizieux, rue de Gourcelles. Il paya et ils repartirent tous deux.
— Maintenant, dit le fils de Carmen à son cocher, à la gare Montparnasse.
Luce lui demanda :
— Où allons-nous donc!
— Allons à Versailles... Personne ne nous y connaît. Un quart d'heure après ils prenaient le train.