CHAPITRE CLXXXII
FRAITE AU CŒUR
La malheureuse Jane, frappée dans tout ce qu'elle avait de plus cher, était tombée sans connaissance.
On l'avait transportée, évanouie, dans une maison voisine pour lui donner les soins que son état exigeait.
Longtemps, le médecin qui avait été appelé en toute hâte, avait tenlé vainement tout ce que la science mettait à sa disposition.
L'infortunée duchesse avait été très longue à recouvrer ses sens.
Revenue à elle, elle se trouvait plongée dans une torpeur intellectuelle que dénotait l'hébétude de ses regards et les visibles efforts qu'elle faisait pour ressaisir le fil si brutalement interrompu de son existence.
Elle cherchait à se ressouvenir.
Lentement elle y parvint.
AIois elle interrogea les amies qui étaient auprès d'elle. M"' Mercier et Diane de La Faloise les premières.
Mais on ne voulait pas renouveler ses douleurs.
On lui dit ce que chacun pensait à ce moment et on s'efforçait de l'encourager, de la consoler.
Le docteur put administrer une potion cordiale énergique qu'il avait fait préparer chez le pharmacien le plus proche et la pauvre Jane sentitaussitôt son état s'améliorer et son esprit recouvrer toute sa lucidité.
Elle pleura abondamment.
Elle sanglota en s'entretennnt avec les personnes qui l'entouraient et qui ne pouvaient parvenir à la consoler.
Elle pressait la main de Claudius qu'elle sentait lirmir dans la sienne et elle ne voyait pas, sans épouvante, la pâleur atfreuse de son visage et le feu sombre de ses prunelles.
Elle s'crtVayait de le voir ainsi, allerré, muel, insensible à tout ce qu'on lui disait.
Elle comprenait qu'il se passait en lui des choses terribles qu'il lui sciait impossible de conjurer.
Llle pensait, comme tout le monde, que l'acte commis par cette jeune fille inconnue était le l'ait d'une lollo.
Il n'était pas possible de voir en elle une maîtresse abandonnée, une rivale déçue qui se venge.
C'était peut-être le résultat d'une méprise, une erreur de personne, une confusion.
Jane n'avait pas môme l'idée que sa fille pouvait être coupable.
Cepemlanl le scandale avait été produit.
Qu'allait-il se passer mainlenant?
La inalhcurcusc duchesse retrouvait des forces dans son tidublo cl dans .sa surexcilalion.
Elle voulut, ir plus tôt possible, rcnlrer chez elle. Elle avait le besoin d'être seule.
MAHIÉE EN BLANC 1503
Elle avait hâte de revoir sa fille.
Déjà elle s'en était inquiétée vivement.
A peine revenue à elle, Jane avait demandé à sa belle-sœur ;
— Où est Luce?... Que lui est-il arrivé?... Pauvre enfant, où estelle?... Comment n'esl-elle pas ici/...
Réqina, ionorant à ce moment la fu^ue de son indigne niùce, lui répondit :
— Elle a été ramenée à l'hôtel... ne te tourmente pas?... Si je ne suis pas auprès d'elle, c'est que tu avais besoin de moi.
Mais, quand la duchesse et Claudius furent à l'hôtel de la rue de Grenelle, ils ne trouvèrent pas leur fille.
Alors les accusations de .Miette s'étaient produites, nettes, caractéristiques, appuyées par des preuves irréfutables.
Alors la honte de l'abominable créature avait éclaté brutale et indiscutable.
.\lors Luce, se sentant découverte et irrémédiablement perdue, s'était enfuie avec son amant.
Jane, ne la voyant pas, demanda encore :
— Où est ma fille?...
On avait résolu de lui cacher l'horrible vérité pour lui épargner le plus lon.utemps possible l'épouvantable déchirement qui devait l'atteindre. Le comte de Bellegarde répondit lui-même à sa belle-sœur :
— Ne t'inquiète pas d'elle.
Mais ses regards démentaient l'assurance qu'il avait réussi à donner à sa voix.
Jane redemanda :
— Où est-elle?
— Elle est chez des amis, répondit Régina. On va la ramener Claudius ne fut pas dupe de ces bienveillants mensonges.
11 était demeuré sombre et taciturne jusque-là, concentrant sa colère qu'il ne pouvait parvenir à étouffer.
Tout à coup des éclairs fauves s'allumèrent en ses yeu,\.
Son front se plissa en une ride profonde, énergique, qui le barrait transversalement, abaissant les arcades sourciiières.
Sa bouche aux lèvres pâles se contracta aux commissures des lèvres sous l'eflort de ses dents serrés avec force.
Son cou se gonfla.
Le timide qu'il élail disparaissait subitement pour faire place à l'homme violent que la colère la plus furieuse soulève et transporte.
Ce fut lui qui cria :
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— Où est-elle?... Je veux la voir!...
Le son de sa voix effraya ceux qui l'entendirent. Jane ne l'avait jamais vu ainsi.
— Mon ami!... supplia-t-elle s'attachant à lui.
— Dites-moi oïi elle est, je le veux! reprit le duc en s'adressant à son beau-frère et à ses amis.
On lutta.
On essaya encore de déguiser la vérité en s'efforçant de le calmer.
Tout fut inutile.
Il voulait partir à la recherche de Luce.
On s'épouvantait, ne sachant pas ce qu'il voulait faire dans ces dispositions effroyables.
Edme de Bellegarde et Jane s'attachèrent à lui plus fortement pour le retenir.
Ils le suppliaient tous deux de se calmer.
Mais la vérité, portée par une subite et mystérieuse intuition, se faisait jour en lui.
Claudius devinait aux réticences qu'il sentait qu'on ne lui disait pas ce que l'on savait.
Enfin le comte de Bellegarde parvint à l'entraîner dans sa chambre, où Jane aussi l'accompagna.
II voulait être seul avec lui pour lui apprendre ce malheur et celte honte qu'il était impossible de lui cacher plus longtemps.
Ce ne fut qu'avec les plus aflectueux ménagements, avec la prudence la plus habile qu'il parla.
Mais tandis que la malheureuse duchesse tremblait de tous ses membres, Claudius s'impatientait.
Il s'irrilait davantage.
11 avait pressenti ce qu'on allait lui dire.
Pourtant, fort et maître de lui, il sut calmer sa voix pour dire à Edme qu'il aimait comme un frère véritable :
— Pourquoi ne pas me dire ce que tu sais...
— Claudius... Je t'en prie... dit le comte de Bellegarde. Le mari de Jeanne ne le laissa pas parler
— Tu as vu celle fille? dit-il.
— Oui...
— Tu l'as interrogée? ,
— Oui...
— El elle l'a dit... voyons, qu'a-l-ellcdit?... Parle, je l'en supplie!... lu vois bien ce que je soufl'rc!...
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— Voici M"" Verneuil, dit-elle. (P. 1511.)
Edme prit la main de son beau-frère et l'attira à lui en la serrant vigoureusement.
Us se regardaient l'un et l'autre dans les yeux, Claudius cherchant à lire ses pensées, Edme redoutant de parler.
— Claudius, sois calme, sois fort!... je t'en conjure!... dit le mari de Régina.
— Parle... parle...
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— Un aiïreux malheur nous frappe tous à la fois, aussi cruellement, je te le jure, car tu sais quelle affection j'ai pour toi...
— Alors... c'est vrai, dis?... Ce que cette fille a dit est la vérité?., demanda le duc les dents contractées.
■ — Oui... c'est vrai!... Luce est une misérable!
— Mais les preuves... les preuves!
— Ces preuves existent... Je les connais...
— L'infâme!... s'écria Claudius brandissant son poing serré avec une force terrible.
— Oui, bien infâme et bien misérable!... dit le comte de Bellegarde.
Jane, couverte de bonté, brisée de douleur, ne put retenir plus longtemps ses sanglots.
— Mon Dieu!... s'écria-t-elle, ayez pitié de moi!
— Les preuves, me demandes-tu? reprit Edme. Une seule suffit...
— Laquelle?
— Luce est partie.
— Partie!... s'écrièrent à la fois le duc et la ducbesse d'Azergues, l'un avec rage, l'autre avec désespoir.
— Enfuie!... elle est partie avec celui qui était son amant, avec ce José de Lizieux.
— Oii! l'abominable créature!... le monstre!... nous infliger cette honte!... Nous tromper aussi indignement!...
La malheureuse Jane se sentait mourir.
Elle se sentait saisie par les afl"res les plus douloureuses, en proie à des angoisses mortelles.
Elle songeait à elle-même.
Elle pensait à cette imposture, semblable à colle de Luce, qu'on i"avait conlrainlc à commettre quand elle avait épousé Claudius, elle (jui déjà appartenait tout entière à un autre.
Malgré sa douleur, malgré la différence des situations, elle ne pouvait se défendre d'un senlimenl d'indulgence.
Elle condamnait sa fille, mais elle avait pitié d'elle en souvenir de sa piopre laute.
Cependant elle n'osail implorer pour elle. ,
Claudius, en ])roie à une fureur indicible, n'cnlendait plus rien des consolanles exhortations que son beau-frère lui adressait.
Si Luce eî^il été là, il l'eût broyée sans iiilié cnlie ses mains douées en cet inslant d'une force herculéenne.
MAHIÉE EN BLANC )o07
— Ah! elle s'est enfuie!... grondail-ii avec rage. Elle nous laisse avec la honte et le scandale qu'elle a jetés sur nous!... Maudite!... Infâme!... Elle a eu peur de ma colère!... elle a fui lâchement!...
Jane retrouva un peu de forces..
L'état de son mari l'épouvantait de plus en plus.
Elle redoutait les pires malheurs.
Elle se joignit à son beau-frère pour essayer d'apaiser la fureur de Glaudius.
Mais lui ne voulait rien entendre.
Rien n'était capable de le fléchir.
Il continuait à lancer des anathèmes épouvantables et des malédictions contre l'indigne fille.
Puis, épuisé par la violence même de sa colère, il se tut.
Il redevint sombre comme tantôt.
Il s'éloigna de sa femme et de son beau-frère.
Il vint près de la fenêtre et demeura un instant plongé dans une méditation farouche.
Ni l'un ni l'autre n'osaient l'interrompre.
Tout à coup le duc releva la tête.
Il se dirigea vers la porte dont sa main soulevait déjà la tenture.
Jane, qui ne l'avait pas perdu de vue, l'arrêta.
Elle avait lu sur son visage qu'il venait de prendre une détermination efTroyable.
— Où vas-tu? lui demanda-t-elle.
— Laisse-moi!
Claudius la repoussait.
— Non, je veux savoir ce que tu vas faire!...
— Laisse-moi, te dis-je!
— Non!... non!..,
— Jane... Je t'en supplie!...
— Dis-moi où tu vas?
— Où je vais?... fit alors le malheureux d'une voix sombre. Je vais venger notre honneur!... Je vais étouffer la honte qui rejaillit sur nous!...
Il était effrayant en parlant ainsi.
Le comte de Bellegarde intervint aussi.
— Claudius!... supplia-t-il en même temps que Jane.
— Laissez-moi!... répondit l'infortuné. Je veux la tuer!...
— Malheureux! dit le comte de Bellegarde, mais cette honte qui nous est jetée par cette misérable va devenir publique!...
liiOS MARIEE EN BLANC
— Tu n'y penses pas, Claudius!... dit Jane à son tour. Mais le duc ouvrit la porte.
Jane et le mari de Régina échangèrent un regard. Edme suivit son beau-frère.
— Je vais avec toi, lui dit-il. Ton honneur est le mien!... viens! 11 l'entraîna et ses yeux en quittant Jane lui dirent :
— Ne craignez rien... je veille sur lui!
A ce moment, Régina arriva.
Jane lui raconta en pleurant tout ce qui s'était passe.
Puis, elles rejoignirent Claudius, inquiètes toutes deux, épouvantées» pleines d'horribles angoisses.
Claudius s'était arrêté dans le petit salon rouge qui séparait son appartement de celui de la duchesse.
11 avait cédé aux pressantes et affectueuses objurgations de son beau-frère.
Il avait compris les conséquences du meurtre qu'il avait résolu dans un moment d'affolement.
11 y avait renoncé.
Anéanti, il s'était laissé tomber lourdement sur un fauteuil.
Le malheureux fut en proie aussitôt à un état de prostration complète.
La tète basse, les regards sombres, il répétait des mots hachés, au milieu desquels on ne percevait que ceux-ci.
— Misérable!... infâme!... maudite!... la honte!...
Edme de Beliegarde ne pouvait plus rien lui faire entendre.
Une hébétude affreuse s'empara de Claudius.
On aurait dit que l'intelligence venait d'abandonner son esprit.
Il était étranger à tout, accablé par son immense douleur, écrasé par la catastrophe qui venait de fondre sur lui.
Jane et Régina arrivèrent.
Claudius ne les vil ni ne les entendit.
Llles lurent épouvantées.
Alors, la duchesse, enroulant ses bras autour du cou de son mari, l'embrassant avec ferveur, le supplia de lui répondre.
Claudius ne paraissait même pas reconnaître sa voix.
Il demeurait insensible.
Il paraissait frappé d'une folie sombre.
Régina et son mari joignirent leurs efforts à ceux do Jane.
MARIEE EN ni.ANC 1309
Ils n'obtinrent rien.
Alors l'épouvante les gagna tous à la fois. I Que faire?
Jane demanda à son beau-frère :
— Où est cette fille que vous avez vue... Celte fille qui a accusé Luce?
— Elle est encore à l'église, avec le curé de Sainte-Clotilde, répondit le comte de Bellegarde.
— Que veux tu faire? questionna Régina.
— Je veux la voir.
Claudius n'entendait pas ce qui se disait.
11 demeurait cloué par la prostration et la stupeur horribles qui l'avaient saisi.
— Je veux la voir, répéta la duchesse. Je veux entendre la vérité de sa bouche... Je veux tout savoir...
El plus haut, se tournant vers son mari :
— Je veux m'assurer, ajouta-t-elle, qu'elle ne parlera pas... Que rien ne transpirera de ce qu'elle sait!...
Elle poursuivit, parlant plus bas, s'adressant alors à Régina et à son mari seulement.
— 11 faut cela pour conjurer ce que je redoute... Il faut que Claudius la voie!... Il faut qu'il entende tout de ses lèvres!... Le coup qui l'a frappé sera plus rude, mais ce sera fini quand il saura tout.
Nous n'avons plus de fille!... dit-elle encore d'une voix brisée. Il faut au moins qu'il nous reste celui que nous aimons.
Elle montra Claudius.
La surexcitation qui se produirait, pensait Jane, tirerait peut-être son mari de cette torpeur effrayante au bout de laquelle elle ne voyait que la folie ou la mort.
Régina comprit.
Elle partit elle-même pour aller chercher Miette et elle la ramena avec M"= Mercier, Adrien de Salverne et Paul des Roselles.