RÉVÉLATION
Alors, à la vue d'Adrien qui pénétra le premier, accompagnant la comtesse de Bellegarde, les dispositions de Jane changèrent.
Sans voir Miette, M"' Mercier, Régina et Paul des Roselles, qui montaient lentement le somptueux escalier de l'hôtel, elle prit la main du jeune officier.
— Mon pauvre enfant !... dit-elle.
Adrien n'eut pas la force de prononcer un mot.
Jane le conduisit auprès de Claudius.
Le comte de Bellegarde ne l'avait pas quitté.
— Voyez!... dit la duchesse.
Elle montrait son mari qui n'avait pas fait un mouvement. Elle ajouta :
— Nous savons tout... nous connaissons l'étendue de notre malheur et de notre honte !
Voyez en quel état est le malheureux père de cette affreuse créature qui s'est aussi épouvantahlement joué de nous tous ! Adrien s'approcha du duc d'Azergues.
Il lui prit la main.
11 l'appela timidement :
— Monsieur le duc...
Puis tendrement et d'une voix émue :
— Mon père !. ..
Alors Claudius releva la tète.
Il vit le jeune officier et tout son corps tressaillit. Ses yeux s'ouvrirent démesurément avec une expression étrange. Il serra avec une force convulsive la main que le jeune homme avait placée dans la sienne, et l'attirant à lui :
— Mon pauvre enfant!... répéta-t-il comme Jane avait déjà dit. Mon pauvre enfant !
Et il fondit en larmes en posant sa tête près de celle d'Adrien qui s'était agenouillé devant lui.
Tels un père et son fils, dans une douleur commune, souffrent ensemble avant de se prodiguer leurs consolations mutuelles.
Le duc d'Azergues sentait se reporter sur le jeune homme toute l'allVriion qu'il avait eue pour sa fille indigne.
H .uiiiiil oublié, s'il eût été possible, sa douleur et l'cclaboussement de lionlf dont la miséralile l'avait couvert pour ne songer qu'à la souffrance d'Adrien.
Il semblait sentir que celui qu'il avait agréé comme ré|ioux de sa lille devait être plus cruellement outragé que tous par le déshonneur et l'imposture criminelle de celle qui porlail déjà .«on nom.
S'il avait pu parler, si ses soull'rances n'avaient pas éteint la voix
MARIÉE EN BLANG 1311
dan? sa gorge contractée, si les sanglots ne l'eussent étoulTé, il lui aurait dit quelle affectueuse compassion il éprouvait à son égard, comme s'il eût eu à se faire pardonner l'épouvantable trahison de la fiancée qu'il lui avait donnée avec tant de joie lorsqu'il la croyait digne de lui.
Mais Adrien qui comprenait ce qui se passait chez Claudius, voulut lui épargner cet effroyable surcroît de douleur.
Il se releva et, dans une chaleureuse pression des mains, appuyé^ par une éloquente expression des regards, il lui imposa silence.
Miette, du reste, arrivait à ce moment, accompagnée parM""^ .Mercier, par la comtesse de Bellegarde et par Paul des Roselles.
Alors, en présence de la jeune fille dont elle n'avait pu précédemment voir le visage à cause de la défaillance subite qui l'avait saisie, Jane fut frappée de la ressemblance prodigieuse que Miette avait avec sa sœur, et elle crut tout à coup, tant son trouble était grand, que c'était Mugali qu'elle avait devant elle.
Elle avait vu Magali une seule fois, le jour où elle l'avait rencontrée au Salon, accompagnée par M"= Mercier.
Elle en avait entendu parler bien des fois depuis par Paul qui avait fait à Claudius, son parrain et son tuteur, la confidence de son amour, pour obtenir son consentement au mariage qu'il projetait.
Jane, que l'on avait laissée dans l'ignorance de la vérité, qui croyait que ses filles étaient réellement mortes, trompée du reste par ces prénoms provençaux que Marie et Marguerite avaient reçus de .Mouredu, n'avait pu penser que la fiancée de Paul éi.iit l'une de ses filles.
Elle s'était forgée à son sujet une idée vague.
Elle pensait que Léon des Roselles et M"= Mercier avaient adopté une enfant pour donner quelque bonheur et un but affectueux à leur existence.
Elle n'aurait jamais osé interroger son amie qui, du reste, aurait eu recours, pour lui épargner une douleur terrible, <à un pieux mensonge.
.\lors, en voyant entrer celte jeune filie qu'elle crut recoiinuilre, et que Paul accompagnait, la malheureuse duchesse poussa un cri :
— Maga...
Elle ne put achever ce nom.
M"= Mercier intervint aussitôt.
— Voici M"' Yerneuil, dit-elle.
Ce nom ne pouvait rien révéler à Jane.
Et cependant, les regards de ses yeux agrandis par la stupeur demeuraient attachés sur cette jeune fille.
Elle revoyait en elle celle qui lui était apparue dans l'étrange vision qu'elle avait eue trois jours auparavant quand son esprit qui se reportait
vers le passé douloureux crut percevoir les filles dont elle avait été si crullement séparée.
Ni elle ni Claudius n'étaient en état de prononcer un mot.
Ce fut le comte de Bellegarde qui les suppléa.
il dit à Miette qu'il avait rapporté au duc et à la duchesse d'Azergues les accusations précises qu'elle avait élevées contre Luce.
Mais la jeune fille, secouant alors la timidité et l'émotion qui la paralysaient, s'approcha de Jane.
— Croyez, madame, lui dit-elle, que ce que j'ai fait a été plus fort que moi... que j'y ai été poussée par une force irrésistible que me donnait l'indignation à laquelle j'étais en proie, car s'il m'avait été possible de réfléchir, n'eusse été qu'une seconde, la perspective du mal que j'allais vous faire m'aurait sûrement arrêtée.
J'aurais souffert seule au moins et je vous aurais épargné ces souffrances et cet opprobre que je n'ose vous supplier de me pardonner. Miette s'arrêta un instant, haletante d'émotion. Puis, calmée, elle reprit :
— Vous savez quel lien... quel souvenir m'attachait à M. de Salverne... Eh bien! je m'étais sacrifiée à son bonheur!... je savais bien qu'il ne pouvait épouser une fille pauvre et sans famille comme moi... Mais poussée par une force contre laquelle je n'ai pu lutter, j'ai voulu le revoir encore une fois... de loin... sans qu'il me vît... j'ai voulu voir celle qui devait lui donner le bonheur dont la fatalité de la naissance m'empêchait d'être moi-même Partisane.
Je suis venue avant-hier d'abord à la porte de la mairie et, sans hésiter, j'ai reconnu la fiancée de M. de Salverne.
J'étais absolument sûre de ne pas me tromper... c'était bien elle qui était venue chez ma patronne, le soir de Noël, avec M. de Lizieux... elle pour qui l'on avait fait ce costume de bal auquel j'avais travaillé moi-même... elle que j'avais habillée de mes mains avec mon amie Alice...
Alors, je pensais que M. de Salverne savait la vérité... Je croyais qu'il l'aimait tellement qu'il avait pardonné le passé... Mais ce matin, lorsque j'ai vu celle qu'il conduisait à l'autel vêtue de blanc, couronnée de fleurs d'oranger, pareille à toutes celles qui apportent un cœur pur à celui qu'elles ont choisi, j'ai compris que le malheureux était la dupe d'une comédie indigne... qu'il était victime d'un mensonge criminel... Je n'ai pu maîtriser mon indignation... Je n'ai pu me contenir...
l'ourquoi alors ne vous ai-je pas vue, madame'?... Pourquoi n'ai-je pas songé à vous?... La colère m'aveuglait... Je ne voyais qu'elle... car, puisque je m'étais déjà sacrifiée au bonheur de M. de Salverne, j'aurais
— Elle!... (P. 151S.)
encore eu la force de faire taire mon indignation pour assurer le vôtre... C'est un malheur irréparable que j'ai causé et je souffrirai toujours de la douleur que je vous ai infligée...
Jane se sentait sous un charme ineffable et mystérieux pendant que Miette parlait.
Elle n'avait jamais éprouvé une sensation pareille. .
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Elle aurait voulu lui parler et, dans le trouble de son cœur, elle ne trouvait pas les mots pour exprimer sa pensée.
Claudius éprouvait un malaise affreux.
Cette jeune fille était l'auteur du scandale qui avait fait jaillir sur lui une honte ignorée, et cependant, tant était profond en lui le sentiment de justice, qu'il ne se sentait pas capable de la blâmer.
Il avait entendu parler par Raymond, par Paul, par le général d'Yrvoix, de cet amour qu'Adrien de Salverne avait eu pour une jeune fille d'une humble condition, pour qui il avait été prêt à démissionner.
Il comprenait ce qui s'était passé dans l'esprit de Miette et il sentait qu'elle était sincère.
Chez elle, il n'y avait eu ni calcul, ni intention malveillante; ses regrets l'attestaient.
Elle avait subi, comme elle le disait, l'impulsion irrésistible de la plus légitime indignation.
Le cœur droit et honnête du mari de Jane la pardonnait, malgré l'opprobre dont il souffrait.
L'indignation qu'il ressentait contre Lucc l'emportait et l'empêchait de ressentir autre chose que la honte qui lui avait été infligée par celte misérable.
Alors, Paul des Roselles prit la parole.
Son ignorance du passé ne lui perniotlait pas de sentir à l'avance la portée de ce qu'il allait dire.
Il voulait seulement concilier à Miette, qu'il aimait déjà connue une sœur, la bienveillance et le pardon de ceux qu'elle regrettait si amèrement d'avoir frappés.
Il pensait aussi à Adrien qu'il voulait en (pielque sorte juslilier aux yeux de tous de l'amom- qu'il avait voué à cette jeune fille en monlrunl qu'elle n'était pas indigne de lui maintenant que le secret de sa naissance était r('v(''lé.
C'est à Claudius qu'il s'adressa.
— M"'' Miette, lui dit-il, n'a jamais comiu sa lamillo... Toute jeime, elle a été cruellement séparée de son père cl de sa mère... Elle a été recueillie par un digne prêtre cpii a piis soin de son enlance et qui l'a élevée... Mais la Providence veillait sur elle et notre amie, M"' Mercier, l'a reconnue... Elle est la sœur de Magali, la siviir de celle (pie j'aime,... clic est ma Sœur aussi... Elles sont, l'une et l'autre, les filles de mon oncle Léon...
Ce fut un saisissement générai.
M"' Mercier aurait voulu pouvoir arrêter les paroles sur les lèvres du jeune homme; mais tous les regards étaient concentrés sur elle.
On attendait la confirmation de ce que Paul venait de dire.
Jane, haletante sous l'efTort d'une émotion immense qui venait de s'emparer d'elle, se demandait si elle avait bien entendu, si elle avait bien compris.
La vérité se faisait jour en elle au milieu de la confusion de son esprit.
Elle aussi, du regard, interrogeait M"' Mercier.
Léon des Roselles avait deux filles !...
Magali et Miette étaient ses enfants!...
Étaient-elles ses filles que jusqu'alors elle avait cru mortes ?
M"= Mercier hésitait à parler et elle sentait cependant qu'elle ne pouvait se taire maintenant.
Elle dit lentement :
— Oui, c'est vrai !...
Elle ne regardait que Jane en parlant.
Elle était prête à la secourir si elle succombait sous le coup écrasant de la révélation qui la frappait.
Elle veillait pour l'empêcher de se trahir, car, inoins que jamais, elle ne pouvait laisser accabler Claudius par l'épouvantable divulgation de ce passé que la malheureuse avait si cruellement expié.
— Le ciel, ajouta-t-elle, a permis que je sois là, que je vois celte jeiuie fille et que je la reconnaisse...
>'olre ami des Roselles a eu deux enfants, nées d'une persoime qu'il a aimée plus que tout au monde et qu'il a perdue avant d'avoir pu régulariser sa situation.
Ses deux filles avaient disparu pendant qu'il était à l'étranger et longtemps il les avait cru mortes.
Magali est l'une d'elles... M. Paul vous l'a dit.
L'autre, c'est elle, c'est Miette que je viens de retrouver, Dieu me permet de la rendre à son père qui la trouvera chez lui à son retour.
Jane se sentait défaillir.
Sa fille l'attirait et, en même temps, une force mystérieuse et puissante la retenait.
Son élan maternel était paralysé.
Elle souffrait horriblement et elle était contrainte de dévorer sa douleur, d'imposer silence à son cœur torturé pour ne pas compromettre en un seul instant tout le bonheur que depuis dix-huit ans elle s'était appliquée à donner à son mari.
Devant sa fille, elle était obligée de se taire.
Elle ne pouvait aller à elle, la saisir et la serrer contre son cœur.
M"« Mercier comprenait ce que l'infortunée devait souffrir et elle compatissait secrètement à son immense douleur.
Mais elle n'avait pu empêcher la cruelle révélation de se produire.
Un geste de protestation qu'elle aurait fait, un seul mot qu'elle aurait dit, aurait suffi peut-être à jeter un doute horrible dans l'esprit du duc d'Azergues déjà si cruellement éprouvé.
Paul aussi aurait peut-être compris la vérité.
Il aurait deviné que Jane était la mère de Magali.
Il aurait connu sa faute
Il aurait cru qu'elle avait agi, à l'égard de Claudius, avec la même impudence criminelle que Luce.
Alors elle avait résolu de parler.
Quel que soit le mal qu'elle allait faire à Jane, il était préférable à ce qu'elle aurait souffert sous la honte imméritée qui l'aurait accablée.
Elle était digne du respect de tous, car loin d'être une coupable, elle avait été une victime dont le martyre durait toujours.
Ainsi, au moins, elle ne serait pas privée de l'estime et de l'affection des siens.
Mais il fallait abréger le supplice de la pauvre mère.
Il fallait maintenant éloigner d'elle au plus tôt celte enfant qui ne devait pas la connaître, afin de laisser le calme revenir en elle.
Aussi iM"= Mercier abrégea l'entrevue.
Elle laissa répondre le comte de Bellegarde qui exprima, à la place de son beau-frère, les sentiments que chacun partageait, et aussitôt, elle
emmena Miette.
Alors, quand Jane put se soustraire à ceux qui l'entouraient, quand elle parvint à être seule, elle ressaisit ses pensées qui se heurtaient dans son esprit comme si elle était au moment de devenir folle.
Il lui semblait que ce qu'elle venait d'entendre était impossible.
Elle se reportail vers le passé et elle revoyait tous les douloureux événements écoulés.
— Ainsi donc, se dit-elle, mes filles n'étaient pas niorles, pas plus que Léon n'était marié!... J'ai été indignement trompée par cet homme que ma tante a employé à fa(;onner mon malheur!...
Mon malheur !... non, car Claudius est bon... car il m'aime!...
Mon Dieu, s'il venait jamais à savoir la vérité!... Oh! je préférerais
Il croirait que j'ai été coupable envers lui et que j'ai joué cette criminelle comédie... comme Luce!...
Jamais on ne pourrait lui persuader que j'ai tout fait pour empêcher ce mariage dont je me sentais indigne... que j'ai été contrainte à le tromper par les machinations les plus épouvantables...
Mes filles!... Elles vivent!...
Magali!... Miette!.., on leur a donné ces noms-là sans doute pour que je ne puisse les reconnaître.
Je les ai vues toutes deux et il m'a été défendu de leur dire que je suis leur mère!... Il ne faudra jamais qu'elles le sachent.
Elles vivront près de moi, je les verrai encore, et toujours je devrai imposer silence à mon cœur !
La malheureuse sanglotait en faisant ces cruelles méditations.
Elle revoyait le passé plein de douleurs et l'avenir lui apparaissait cruellement sombre.
Que lui arriverait-il encore ?
Quelle serait son existence désormais ?
Aurait-elle la force de supporter le martyre qu'elle entrevoyait.
Alors, en pleurant, elle demandait à Dieu de l'appeler à lui, de la délivrer de celte vie où aucun bonheur n'était plus possible pour elle, de mettre enfin un terme à cette épouvantable expiation d'une faute dont elle n'était pas coupable.
Mais tout à coup, Jane entendit des pas.
Elle reconnut la marche de Claudius.
Le duc d'Azergues frappa à la porte de l'appartement de sa femme et il entra.
Jane avait à peine eu le temps de se remettre.
Son émotion et sa douleur, dont les traces étaient visibles, pouvaient être mises sur le compte des événements de la journée.
Claudius était en tenue de voyage.
— Tu pars?... questionna la duchesse surprise.
— Oui, répondit Claudius d'Azergues d'une voix sombre. 11 le faut!.. Je ne veux pas laisser cette misérable tiuîner plus longtemps dans toutes les hontes notre nom et celui de cet honnête homme qu'elle a trompé comme nous !
Jane eut peur.
— Claudius... que vas-tu faire? s'écria-t-elle en le retenant.
— Je veux éviter un nouveau scandale.
— Un scandale!... lequel?... Que crains-tu donc encore?...
— Laisse-moi partir... ^
1318 MARIÉE EN ULANC
— Non... je t'en conjure !...
— Ma pauvre Jane, reprit Claudius en saisissant la duchesse en une étreinte pleine de tendresse et de douleur, ne me retiens pas!... Je ne pourrais vivre ainsi!... Tu souffres, moi je sens mon esprit s'égarer... Je deviens fou sous celte honte!... Je pars... laisse-moi partir!... au revoir!... à bientôt !...