LA PREMIERE SORTIE
Le tapissier auquel José et Pélago s'étaient adressés avait tenu rigoureusement parole.
Bien avant le jour promis, l'appartement de la rue Marbeuf était eomplèlement installé.
11 n'y a rien do tel que l'intérèl pour assurer l'exacliUide des fournisseurs et, comme les trente-cinq mille IVaiics à loucher à la livraison devaient permettre à l'industriel du faubourg Saint-Antoine de parfaire son échéance de fin octobre sans recourir à des retraits des fonds déposés chez son banquier, il s'était liàlé et il avait livré le tout quatre jours avant l'expiration de la quinzaine convenue.
Pélago avait de la sorte huit jours devant elle pour s'installer dans son appartement et pour préparer la fête qu'elle s'était promis de donner le 7 novembre à l'occasion de sa crémaillère.
Le déménagement de la rue Blanche à la rue Marljeuf avait été fait dans une demi-journée.
Deux malles et quelques paniers prêtés par le déménageur avaient suffi pour transporter le linge, les toilettes et les divers objets que la maîtresse de José emportait dans son nouveau domicile.
Le mobilier, nous le savons, demeurait la propriété de Berlha à qui son amie l'avait vendu.
Les invitations étaient faites.
11 devait y avoir à la crémaillère de Pélago tout un lot de jolies et agréables croqueuses de ponuues, leurs amants, — des amis de l'aiicienne lille de brasserie ou de José, — deux chanteuses de café-concert, une danseuse de l'Opéra, et un jeune comique des théâtres des quartiers excentriques.
Paul des BoscUes n'avait pu refuser à José de Lizicux d'y assister, et s'il n'y avait guère tenu dès le principe, il en était bien aise maintenant, afin d'accompagner son ami Adrien de Salverne, qu'il avait eu de la peine à décider en joignant ses instances à celles de Pélago, de Berlha et de Bayniond de Coursades.
Adrien, en effet, était bien chatigi; depuis qurhpies jours, grAce à Tiiifluence de son ami itaymond et du neveu de Léon des Iloselles.
MARIÉE EN RLANC 901
Il n'avait plus remis les pieds chez M""= Davoul et c'est à peine s'il avait vu une seule fois Miette qu'il avait rencontrée un soir avec Alice lorsqu'elles regagnaient l'avenue de Clicliy.
Le capitaine de Coursades et Paul s'étaient concertés pour l'absorber entièrement.
Adrien avait essayé de résister d'abord, mais il n'avait pas eu l'énergie de persister dans ses refus et il avait cédé.
Bertha avait été charmante, lorsqu'il s'était laissé conduire chez elle par Raymond qui lui rapporlall le joli bracelet acheté rue de la Paix.
Un diner au rcslaïuant de la Cascade du bois de Boulogne avait été organisé pour le lendemain, et le jeune oflicier s'y était laissé conduire.
Paul des Roselles y était, du reste, ce qui l'avait décidé et l'on s'était follement amusé jusqu'à minuit.
Adrien était d'abord pensif, quelque peu mélancolique ; mais bientôt il s'était senti entraîné par la conimunicative bonne humeur de ses amis et par la verve endiablée de Bertha qui donnait assez spiriluelicnient la réplique à son amant.
La veille, il avait diné chez la mère de Raymond qui avait pour lui la plus grande estime et qui lui avait fait promettre d'assister à une soirée qu'elle donnait le mardi suivani, lorsque le marquis de Coursades serait revenu à Paris.
En outre, Raymond avait fait inviter son ami à une fêle qui avait lieu chez ^le général de C***, invitation qu'il lui avait été impossible de décliner.
On avait fait encore, le dimanche, une partie à Fontainebleau, avec des camarades de proiiiolioii qui célébraient leur anniversaire.
Quelques jours après, Adrien s'était laissé entraîner à une chasse organisée par la marquise de Brévannes, et enfin Raymond l'avait encore conduit à une représenlalion de gala donnée à l'Opéra au bcnélice des pupilles de la marine.
Paul des Roselles et le capitaine de Coursades s'étaient en somme si bien arrangés que leur ami de Salverne n'avait plus été maître de son temps.
Il s'agissait d'abord de le détourner habilement de cette petite ouvrière dont il s'était épris, de l'éloigner d'elle le plus possible, de l'accaparer de telle sorte qu'il lui fut obligé de la négliger.
Ils avaient réussi jusque-là.
La fête qui devait avoir lieu chez Pclago compléterait le programme.
Adrien s'y laissa conduire.
Le dîner, le concert, la sauterie furent, comme on le pense, d'une gaîté folle.
Le Champagne des plus grandes marques avait été sablé à pleines coupes.
Presque tous les convives de Pélago étaient d'une gaîté caractéristique; les femmes surtout étaient grises.
Seules, trois personnes avaient conservé quelque mesure dans les libations : c'étaient Raymond de Goursades, Paul des Roselles et Adrien de Salverne.
Raymond s'amusait énormément, sans avoir besoin d'y être exalté par l'ivresse.
Paul était écœuré.
Le neveu de Léon avait l'esprit ailleurs.
La douce et radieuse image de Magali ne cessait d'être présente à son esprit.
Depuis quinze jours qu'il ne l'avait revue, l'amour subitement éclos en son cœur, avait poussé des racines profondes.
Il aimait maintenant l'adorable jeune fille de toutes les force? de son âme et il n'aspirait qu'au bonheur de la revoir cl de lui faire l'aveu des tendres sentiments qu'il avait conçus.
C'est parce qu'il avait l'esprit absolument envahi par sa pensée délicieuse qu'il ne s'amusait pas à cette fè<e d'un monde qui n'avait jamais eu de grands attraits pour lui.
Dans ces salons où toutes les senteurs des parfums de toilette se mêlaient et se confondaient, qu'emplissaient les rires fous et les bruyants éclats de voix, les mots d'amour qu'il entendait parfois sortir de ces lèvres peintes, frémissantes d'ivresse, lui semblaient do révoltantes profanations.
Les serments échangés par ces amoureuses professionnelles sonnaient à ses oreilles comme des blasphèmes,
il s'ennuyait.
11 lui tardait que celte fêle fui Unie pour retrouver dans la solitude le suave recueillement que demandait son esprit plein de la passion la plus pure.
Adrien de Salverne semblait avoir |)erdu la f.nullé de penser.
Il écoutait ce qu'on lui disait, il répondait parfois sans savoir au juste ce que ses lèvres prononçaient, il riait avec les aulrcs, cnlrainé par l'exemple.
Raymond m- le cpiitlait pas.
l'ci;it;o avait voulu danser avec lui cl il n'avait osé roluscr.
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Puis Bertha lui avait, à son tour, demandé une valse, et la danseuse de l'Opéra avait également désiré l'avoir pour cavalier.
La danse avait abasourdi le jeune officier, non qu'il ne fut un danseur élégant, mais parce qu'il dansait ce soir-là sans conviction, sans volonté, machinalement, n'osant se soustraire à l'empressement qu'on lui témoignait de toute part.
Enfin la fête s'était terminée.
Il était quatre heures du matin quand on quitta la maison de la rue
Marbeuf.
Le lendemain, Adrien de Salverne souffrait d'un violent mal de tête.
Ce n'étaient pas les suites d'une orgie à laquelle il n'avait pris qu'une si petite part; c'étaient les premiers symptômes d'un mal qui venait de se déclarer en lui, déterminé par une nostalgie profonde, par un ennui qui, sans qu'il s'en rendît compte, s'était lentement emparé de lui.
Lorsque Raymond de Salverne, étonné de ne plus le revoir, vint chez lui, il fut vivement surpris de le trouver malade.
Une sorte de fièvre de langueur s'était déclarée et Adrien était alité, ayant auprès de lui son ordonnance qui le soignait.
Dès lors le capitaine de Salverne vint chaque jour voir son ami.
Il passait de longues heures auprès de lui, essayant de le distraire, mais s'apercevant bien qu'il n'y parvenait pas.
Paul des Roselles, prévenu par Raymond, vint également visiter Adrien.
Leur amitié assidue opéra mieux la guérison que le traitement prescrit par le major qui lui donnait ses soins.
En quelques jours, Adrien de Salverne fut rétabli.
Dès sa première sortie, le jeune officier se rendit à l'avenue de Clichy.
C'était un dimanche.
Raymond devait venir le chercher à onze heures, pour l'emmener chez lui, où il devait di'jeuner.
Mais, dès le matin, Adrien s'était habillé et il était allé chez M"" Davoul.
11 y avait près de trois semaines qu'il n'avait pas vu Miette.
La malheureuse jeune fdle, ignorant ce qui se passait, incapable de soupçonner ce que l'on tramait contre son amour, ne sachant pas seulement qii'Adrien avait été malade, ne pouvait comprendre les causes de son éloignement.
Elle sentait qu'une menace de malheur planait sur elle.
Une atmosphère de tristesse l'enveloppait, l'alanguisant, l'étreignant, la torturant lentement.
Pas un instant elle n'avait douté de celui qui lui avait si loyalement donné son cœur.
Elle avait confiance en lui.
Elle se sentait soutenue par cet amour auquel elle croyait comme en Dieu.
Mais elle ne pouvait se soustraire aux appréhensions indéfinies que son esprit avait conçues.
Il lui semblait qu'elle ne serait jamais heureuse?
Elle jetait les regards en arrière, passant en revue toute sa vie pourtant si courte encore, et dès son berceau elle ne percevait que douleurs.
Comment pouvait-elle être heureuse.
Cet amour qui avait paru un instant lui apporter le bonheur était déjà menacé.
Elle l'avait bien compris à la tristesse qu'Adrien n'avait pu lui cacher le jour qu'il avait dîné avec elle chez M™" Davoul.
Cette résolution de démissionner, dont elle ne pouvait comprendre la cause, coûtait évidemment au jeune officier.
Ce n'était pas un projet conçu et accepté volontiers; c'était une mesure nécessaire à laquelle il se résignait douloureusement.
La pauvre enfant sentait que ce sacrifice pénible était causé par elle.
C'est pour elle qu'Adrien renonçait à l'avenir brillant qu'il s'était tracé.
Peut-être, pensait-elle, c'est parce (ju'il n'osait pas revenir sur ce qu'il avait dit qu'elle ne l'avait plus revu.
Enlin, il était là.
Mais quel changement s'était opéré en lui !
Son visage était maigri, ses joues étaient pâles.
Il avait donc été malade?
Adrien l'avoua.
Alors ce furent de doux reproches.
Pourquoi ne lui avait-il pas lait savoir sa nialailie?
Si elle n'avait |)U aller le soigner, ce (pii n'aurait pas été convenable, la mi're d'Alice serait allé le voir et lui aurait rapporté de ses nouvelles.
Enlin, elle était si heureuse de le voir (|u'ellc ne demandait (pi'à oublirr ci; mauvais songe.
il l'aimait toujours et elle l'avait retrouvé!
Alors Miette ne songeait plus qu'à son bonheur reparu, oubliant les
Vous irez lui porter vous-même la bonne nouvelle. (P. 903.)
angoissées des jours passés sous les suaves effluves de l'amour qui l'inondait.
Elle souriait parce qu'elle voyait Adrien sourire.
Elle abandonait avec délices sa main à ses caresses.
Elle se senlail heureuse, parce qu'elle se sentait aimée... Aimée d'un amour que l'absence paraissait avoir animée d'un souille plus puissant.