‹ Mariée en blancChapitre 121 sur 142 · NOUVELLE A SENSATION · texte numérisé non relu

NOUVELLE A SENSATION

A quelque distance de la porte du somptueux hùlel d'Azergues, un fiacre stationnait, ses stores baissés.

Au moment oii M"' Mercier, Paul des Roselles et Miette sortirent, une exclamation rauque s'échappa de la voilure.

— Elle!...

C'est Berlin qui était là.

C'est lui qui venait de jeter ce mot, comme un cri, en apercevant la fille de Léon des Roselles.

Le misérable blêmit sur le coup.

Que se passait-il ?

Comment Miette se trouvait-elle chez le duc d'Azergues?

Pourquoi M"' Mercier l'accompagnail-elle?

Il n'y pouvait rien comprendre, car il n'y avait que quelques instants à peine qu'il venait d'arriver.

L'ancien maître de timonerie, revenu à Bougival avec Palmyre dans la nuit du dimanche, avait dépouillé le costume sous lequel il s'était fait connaître à l'avenue de Clicliy.

M. et M""* Pulot qui, désormais n'avaient plus raison d'être, avaient disparu.

Le maître-chanteur avait repris le personnage qu'il s'était créé en usurpant le nom et en volant la fortune de M. de Lizieux.

Il se disposait à faire ce qu'il avait résolu la veille, à exécuter le plan qu'il avait combiné, qu'il avait communiqué à Palmyre et grdce auquel il était sijr de faire rompre, par le divorce, le mariage d'Adrien de Salverne pour rendre Luce libre et pour que José puisse onlin l'épouser.

Dertin ne doutait pas du succès.

C'est lui-mcmo (pii allait agir, — de concert avec José, il est vrai, mais se réservant pour lui le premier rôle.

MAIUÉK KN liLANC 1519

Il s'était muni de toutes les preuves qu'il possédait pour établir que Luce avait bien été la maîtresse de José.

Ces preuves, il les fournirait au commandant de Salverne lui-même, en présence de Luce, et il connaissait assez le jeune olficier d'état-major pour prévoir qu'il était incapable d'une transaction.

Furieux d'avoir été ainsi joué, honteusement trompé, Adrien de Salverne répudierait immédiatement sa femme.

Il ferait briser par le divorce le mariage qu'il avait eu le malheur de contracter.

Alors José serait forcément agréé par le duc d'Azergues, car, pour éviter le scandale, on préférerait siîrement consentir à ce mariage.

D'ailleurs, pensait le faux M. de Lizieux, tout pourrait se passer sans le moindre bruit, sans aucun retentissement.

Le procès en divorce, avec les influences dont la famille d'Azergues dispose, pouvait être conduit sans esclandre.

Le monde ignorerait les causes réelles de cette séparation.

José, au besoin, irait vivre pendant quelques années à l'étranger avec Luce.

Berlin ne voyait rien de capable de faire obstacle à ses projets et, aussitôt arrivé à la gare Saint-Lazare, il prit un fiacre et se fit conduire à la rue Marbeuf.

Son plan était minutieusement combiné.

11 avait calculé l'heure du train qu'il prendrait avec José pour se rendre à Champtocé, où il comptait précéder M. et M"= de Salverne qui ne partiraient que dans la soirée.

Il ne lui restait qu'à apprendre à l'amant de Luce le rôle qu'il allait avoir à jouer.

Il était plus de midi lorsque M. de Lizieux arriva chez Pélago.

La maîtresse de José était seule.

Elle s'ennuyait horriblement.

Quelque pressentiment de mauvais augure venait de s'emparer d'elle depuis que son amant était parti.

Les femmes sont des intuitives, gi'àce à la sensibilité que leur donne le nervosisme.

Pélago avait ri de bon cœur lorsque José était parti, voulant voir ce mariage auquel il ne pouvait croire.

Elle s'était moquée de lui.

Elle l'avait raillé sans pitié, mais non sans esprit.

Maintenant elle s'inquiétait.

Elle trouvait le temps affreusement long.

Elle se demandait ce que José pouvait bien faire à être si longtemps dehors.

Elle ne savait que penser.

Lorsque le timbre de l'antichambre résonna, elle courut ouvrir et arriva à la porte en même temps que sa camériste.

— M. de Lizieux ! fit-elle surprise.

— Moi-même, en effet, ma chère Pélago, dit le prétendu père de José en entrant.

— Vous êtes donc revenu de voyage? dit la jolie brune en l'introduisant dans le salon.

— Cette nuit, et ma première visite est pour mon fils, car j'ai hâte d'avoir de ses nouvelles.

— José!...

— Oui... 11 n'est donc pas ici?

— 11 est sorti.

— Sorti?

— Depuis deux heures.

— Il va donc tout à fait bien?

— Il se porte comme un charme.

— Où est-il allé? demanda M. de Lizieux qui déjà concevait quelque appréhension.

— Comment!... vous ne vous en douiez pas?

— 11 serait allé... à ce mariage ?...

— Précisément.

— Sapredieu!... jura le maître- chanteur qui voyait déjà tous ses plans contrariés. — Mais comment a-t-il pu savoir?... Je vous avais si instamment recommandé d'éloigner de lui les journaux, de voilier à ce qu'il n'apprenne rien.

— Mais c'est moi-même qui le lui ai dit ce malin, en riant, en me moquant de lui, répondit la piquante brune.

— Vous !...

— Oui. — Il n'y avait plus de danger maintenant. Le mariage est consommé depuis samedi.

— Je sais bien... Mais enfin, aujourd'hui c'est la cérémonie religieuse et José pourrait l'aire quelque bèlise... Ah ! vous avez été bien imprudente!

Pélago regrellait déjà ce qu'elle avait dit.

— José est à peine rétabli, ajouta le faux M. de Lizieux qui tenait à cacher son jeu, et cette nouvelle, la vue de ce mariage peuvent faire une impression trop violente sur lui...

Son sang bouillait dans ses veines. fP. 1526.)

LTV. 191. — HECTOR DE MONTPEB KEL'I . — MARIÉE EN BLANC. — J. BOUFF ET C", ÉD. UV. 191.

- — Oui... je le comprends, et je me le suis déjù reproché...

— Quand est-il parti?

— A dix heures et demie. ,

— Il est allé à Sainte-Glotilde ?

— Oui, il voulait voir... 11 ne croyait pas que c'était possible. Mon Dieu, pourvu qu'il ne soit rien arrivé !...

M. de Lizieux se leva.

Sa préoccupation et son inquiétude étaient visibles.

— Il devrait déjà être rentré, dit Pélago.

— Mais oui... Le mariage doit être fini.

— Il a pris sa voilure pour y aller.

— Il faut que je le rejoigne au plus tôt... Je venais justement le chercher, car j'ai besoin de lui... Je dois l'emmener avec moi..,

— L'emmener!...

— Pour quelques jours seulement.

Pélago n'insista pas.

Une défiance venait de s'emparer d'elle, mais elle ne voulait pas le laisser voir.

Elle comprenait que M. de Lizieux combinait des projets mystérieux qui tourneraient contre elle.

Elle résolut d'observer.

— Si je suis roulée, pensait-elle, ni l'un ni l'autre ne l'emporteront en paradis, j'en réponds!

Tout haut, elle fit seulement avec un cLonnemcut marqué :

— Ah!...

— Oui... une affaire, ajouta le maitre-chanteur. Une simple affaire... au sujet de mon écurie de courses que je veux lui repasser... j'en ai assez, ça me fatigue... Lui, il est jeune; ça le distraira... ça l'occupera...

Il croyait que Pélago était sa dupe.

La rusée avait, en effet, l'air de le croire.

— Pourvu qu'il n'ait pas fait quelque sottise!... dit encore le pseudo père de José. Enfin, ce que j'ai de plus court à faire est d'aller le rejoindre... J'y vais à l'instant...

Et, en traversant l'anlichambre, il dit encore :

— Une heure!... la cérémonie est sûrement terminée depuis longtemps... où peut-il être allé?...

La préoccupation de l'amant de Palmyre était telle que c'est à peine s'il entendit Pélago lui dire :

— Rassurez-moi au plus tôt en me le ramenant ou en m'envoyanl un mol.

11 répondit par une formule banale de salutation et descendit prestement l'escalier.

Un quart d'heure après, Berlin arrivait à l'église Sainte-Clotilde.

11 n'y avait plus aucun rassemblement, plus un seul groupe dans la rue Saint-Dominique ni aux alentours de l'église.

Les portes du temple étaient fermées.

Rien ne pouvait révéler l'événement qui s'était accompli plus de deux heures auparavant.

Une inquiétude dont il ne pouvait s'expliquer la cause agitait le pseudo de Lizieux.

Ignorant ce qui était arrivé, il se dit :

— En ce moment, la noce est certainement à l'hôtel d'Azergues où le repas doit se faire...

Puis, il se demanda :

— Et José?... Pourquoi n'esl-il pas revenu chez Pélago?... que fait-il?... où est-il?...

Le maître-chanteur était loin d'être rassuré. 11 voulut se rendre compte.

Il calculait :

— M. de Salverne et Luce vont partir ce soir vers six heures pour Champtocé... Je comptais prendre le train de quatre heures avec cet imbécile de José et il va me faire rater mon plan!...

Une inspiration lui vint.

— Qui sait s'il n'est pas allé rôder dans les environs de l'hôtel du duc, prêt à faire quelque sottise?

El aussitôt, Berlin eut pris une résolution.

Il donna les indications nécessaires à son coclier et il se lit conduire à la rue de Grenelle.

Ayant baissé les stores de son fiacre pour qu'on ne puisse le voir de l'extérieur, il attendit, épiant tout ce qui se passait, surveillant l'hôtel d'Azergues.

Il n'y avait pas cinq minutes qu'il attendait quand la porte, jusque-là obstinément close, s'ouvrit.

Il aperçut Miette avec M"' Mercier et le neveu de Léon des Roselles.

Alors le saisissement qui s'empara du misérable à la vue do la fille de Jane fut tel que, pendant quelques secondes, il sentit son sang-froid et sa présence d'esprit lui échapper.

Son trouble fut extrême.

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— Elle!... fit-il.

Il regarda mieux.

Il lui semblait qu'il se trompait.

Que s'était-il donc passé ?

Comment, à ce moment, pendant que devait se célébrer le repas de noces, Miette était-elle venue dans cette maison? Qu'était-elle venue y faire?

S'était-elle décidée à révéler ce qu'elle savait?

— L'idiote!... se disait Bertin avec rage. N'aurait-elle pas pu faire cela avant-hier?...

Puis il se demandait encore :

— L'institutrice!... pourquoi est-elle avec elle?... Est-ce qu'elle l'aurait reconnue?... Il n'y a pas de doute... C'est bien cela!... Damnation !...

Mais l'infâme voulait savoir ce qui était arrivé.

Il bouillait d'impatience.

La colère et la rage le brûlaient.

— Comment savoir?... à qui demander?...

M"' Mercier avait fait monter Miette dans sa voiture et elle y avait pris place auprès d'elle, tandis que Paul s'asseyait en face. Le coupé s'éloigna.

— Il se passe des choses extraordinaires!... se dit encore Bertin ne sachant ce qu'il devait faire. — M"= Mercier a assisté au mariage, c'est certain, sa toilette le dit,... le neveu de mon ancien commandant est en habit... et ils s'en vont tous deux!...

Mais qui me renseignera donc?

Alors, en proie à un trouble grandissant, l'ancien policier sortit de son fiacre.

Il donna l'ordre à son cocher de l'attendre, sans changer de place.

Il se rendit chez le marchand de vin où il était venu quelques jours auparavant sous le déguisement qu'il avait pris à l'avenue de Clichy.

Là, pensa-t-il, les domestiques des maisons voisines qu'il verrait, pourraient évidemment le renseigner.

Bertin n'eut aucune question à poser.

En entrant, avant même de s'être assis dans un coin oîi il comptait prendre une consommation, il entendit parler du mariage de la fille du duc d'Azergues.

La boutique était à peu près pleine.

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Devant le comptoir, debout, étaient une douzaine de larbins qui s'esclaffaient au récit fait par l'un d'eux.

Celui-ci avait assisté à toute l'affaire.

C'était le domestique que nous avons vu au premier rang de la foule, devant l'église.

M. de Lizieux se fit servir un café.

Son sang- bouillait dans ses veines.

— Ah! oui, disait le valet de chambre poursuivant son récit, elle a été jolie la mariée!... Tout à coup, je reçois une poussée dans le dos,... une jeune fille qui était derrière moi s'élance, elle saute sur la petite d'Azergues, et vlan! vlan! en deux tours de main elle lui arrache son voile et sa couronne d'oranger, en lui criant : « Tiens! v'ià pour toi!... Tu es une ceci!... tu es une cela!... t'as pas honle de le mettre en blanc avec de la fleur d'oranger dans les cheveux!... » Enfin, je ne sais pas tout ce qu'elle lui a dit, car sur ce coup de teinps-là, c'a été, comme vou.le pensez bien, un charivari général.

— Tableau!... fit l'un des larbins.

— Oui, je vois ça d'ici! dit un autre. Bertin avait tout compris.

La nouvelle n'était pas pour lui déplaire.

Le scandale que Miette n'avait pas faille samedi à la mairie, elle l'avait fait à l'église.

Le misérable se félicitait.

Maintenant il allait voir le parti qu'il avait à tirer de cet événement.

Il conjecturait même, revenu de son trouble, pendant que le narrateur continuait :

— Alors v'ià la duchesse qui tombe en })àmoison... Le duc qui bondit... tout le monde qui crie...

— El la mariée? demanda un des auditeurs.

— Ah! mon vieux, elle n'en menait pas large!

— 11 y a de quoi!

— On s'empare de la jeune fille, on l'entraîne dans l'église... Toute la noce s'y précipite... puis on ferme les portes... les sergols arrivent, ils font circuler...

Mais IJerlin en savait assez.

Il avait tout compris niainlenant.

Il voulait agir.

Etranger à ce qui se disait qu'il ne jugeail plus intcressani pour lui. il frappait avec une pièce sur le marbre de la table afin d'appeler le garçon et de s'en aller au plus toi.

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Il paya sa consommation et se leva. Mais au moment de sortir, il s'arrêta.

— Attends donc, disaille narrateur qui avait continué son récit, voilà le plus rigolo de l'affaire. Pendant qu'on s'expliquait sans doute dans l'église, moi je m'étais tiré du côté de la rue Las Cases, puisque les agents faisaient circuler, afin d'assister à la fin de la scène... qu'est-ce que je vois?... V'ià un coupé avec un petit négrillo sur le siège qui s'arrête devant la porte de la sacristie... un jeune homme brun, un type un peu mulâtre en sort... au même moment, la petite porte de l'église s'ouvre, c'est la mariée, M"= d'Azergues... Elle s'enfile dans le coupé, le jeune homme y saute après elle et fouette cocher au trot allongé!...

Alors, ce fut une exclamation de jurons comiques et de rires insensés de la part de tous les auditeurs.

Berlin fut littéralement cloué par la stupeur.

Il avait reconnu, à la sommaire description qui venait d'être faite, David, le jeune Abyssin, et José.

Maintenant, il s'expliquait tout.

Une joie diabolique brillait en ses regards et illuminait tout son visage.

Il s'éloigna.

— José aurait fait cela! se dit-il. — Je ne le reconnais plus!... Il aurait enlevé Luce !... Mais c'est un coup de maître!... Il faut que je sache si c'est vrai!... Oh! bravo alors!... Oui, bravo!... Le coup est fait!... Bravo!...

Le misérable exultait.

Que lui importait maintenant ce que Miette pouvait faire avec W' Mercier !

Il ne se souciait que de Luce et de José.

Il courut chez lui, rue de Courcelles, où ses gens furent tout surpris de le voir.

Il attendit le retour de David qui ne pouvait manquer de revenir.

Dès que le jeune Abyssin revint avec le coupé, M. de Lizieux l'interrogea et il eut ainsi la confirmation de ce qu'il avait entendu.

Il apprit en détail tout ce qui s'était passé.

II sut qu'après être allé aux magasins du Petit Saint-Thomas où Luce avait changé de toilette, José s'était fait conduire à la gare Montparnasse où il avait pris, avec M"= d'Azergues, le train de Versailles.

L'enlèvement était vrai.

— Luce s'est sentie perdue, conjectura l'habile gredin, elle a filé!

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Mais il eut un regret :

— Pour en venir là, se dit-il, elle aurait aussi bien fait de consentir au mariage!...

Cependant il ajouta philosophiquement :

— Enfin, ce qui est fait est fait... Le mariage de Salverne est brisé, c'est l'essentiel!... Quant à Luce elle est à José!

Le maître-chanteur ne séjourna pas longtemps chez lui.

Il recommanda à ses gens de ne pas dire qu'on l'avait vu et il repartit.

Il dîna dans les environs de la rue de Grenelle, voulant encore se rapprocher, afin de savoir ce qui se passerait. •

Vers sept heures, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit.

Un coupé sortit.

Berlin vit à l'intérieur le duc d'Azergues en costume de voyage.

Il Iressaillil.

— Où va-t-il?

L'hésitation du misérable ne fut pas longue.

Sa sagacité le servit à merveille.

Il comprit que le duc se lançait à la recherche des fugitifs.

— 11 faut que je sois là, se dit-il aussitôt.

Et il prit au plus tôt une voiture qui se lança sur la pi^le de celle du mari de Jane. .

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