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Obligé partir immédiatement par mesure prudence. — Te donnerai moi-même rendez-vous prochainement. — Merci pour ton bon smivenir.
RODOLPIIO.
Celait une déception pour Paimyre.
Mais cela ne préoccupait en aucune façon Mouredu.
Il avait tenu à savoir quand Berlin reviendrait et il était renseigné. C'est tout ce qu'il lui fallait.
Cependant, le tempérament méridional de notre ami, peu disposé à la patience et aux longues attentes, le poussait à agir, à faire quelque chose, à chercher d'un autre côté en attendant le moment venu de se rendre à Bougival.
D'après ce que Paimyre lui avait dit, Mouredu savait que Berlin devait être à Paris.
Cela lui avait donné à réfléchir.
11 avait compris que l'ancien policier se méfiait et qu'il avait probablement pressenti ce que l'on médiloit contre lui.
M""^ Mercier, à qui il avait écrit, ne l'avait pas trouvé chez lui.
Le faux M. de Lizieux avait précipitamment quitté son hôtel de la rue de Courcelles.
Il avait disparu
Assurément il se cachait.
Malgré le succès qu'il se promettait, Tistin était quelque peu inquiet.
Il lui paraissait certain d'arriver à metlre la main sur Berlin qui ne manquerait pas de revenir auprès de sa maîtresse el qui, s'il ne croyait plus son domicile de Paris sûr pour lui, viendrait à Bougival où il pensait èlre en sûreté, puisqu'il habitait chez Paimyre dont le nom seul était connu.
Mais il aurait bien voulu le trouver sans attendre le lendemain.
En outre, Mouredu était intrigué par ce que l'amant de Paimyre pouvait faire à i*aris.
Sa dépèche expédiée, Tistin se dirigea vers la rue de Courcelles.
Instinctivement, il éprouvait le besoin de jeter un coup d'œildece côté.
Au moment où il aniva, le coupé que conduisait le jeune Abyssin rentrait à l'hôlel.
La voilure était vide.
— Capon de bon sort! se dit aussitôt le mari de Norine, esl-ce que mon Berlin serait revenu par ici?...
Il fallait se renseigner.
Mais à qui s'adresser sans éveiller les soupçons?
— C'est une robe de mariée, répondit celui-ci. (P. 1540.)
Mouredu ne voulait même pas se faire voir par les gens au service de M. de Lizieux.
Il pensa à la maîtresse de José.
Il lui avait dit qu'il reviendrait; sa visite ne paraîtrait donc pas le moins du monde surprenante.
— Voui, se dit-il en se décidant, cette brave fille doit savoir ou est le prétendu père de son « chien-chien », comme elle l'appelle.
Ti:?lin vint à la rue Marbeuf.
Du coin de la rue, il reconnut Pélago sur son balcon. Elle le vit et il la salua.
Puis, il lui sembla que la maîtresse de José lui faisait un signe, comme pour l'appeler et l'inviter à monter.
— Té vé! ça tombe bigrement bien! pensa notre ami qui répondit d'un geste de tête.
11 escalada l'escalier comme il grimpait autrefois dans les haubans de son mât de hune.
Pélago avait ouvert elle-même la porte de son appartement et le reçut.
Elle ne le laissa pas questionner.
— M. de Lizieux est à Paris, lui dit-elle.
Le visage de Wouredu s'épanouit subitement dans l'explosion d'une vive allégresse.
— A Paris!...
— Oui.
— Pardi, je le savais bien.
— Je l'ai vu, ajouta la maltresse de José. Il est venu ici ce matin.
— Ce malin?
— 11 était là il y a deux heures environ.
— Troun de l'air! fit Mouredu, c'est pas de chance!... .\h! si j'avais su ti'avuir le plaisir de le rencontrer chez vous, je serai venu ce matin.
Puis, entré dans le petit salon rose où Pélago le conduisit, l'ancien quartier-maître ajouta :
— Je l'ai su par un ami, que M. de Lisieux était à Paris, et en pas- Miiil prés de chez lui, j'ai vu, en elTcl, sa voiture qui rentrait.
— Quelle voilure'/ questionna vivement la maîtresse de José.
— Un coupé.
— Conduit par le petit nègre?
— Voui, c'est bien ça... Le petit nègre que j'ai vu l'auin' jour ici répondit Mouredu.
— Oui était dans ce coupe?
— Personne... il était vide.
Le visaj;e de Pélago venait de se transfigurer suhitemcnl. L'nc soudaine colère brillait ilans ses prunelles noires. Elle avait attendu avec impatience le retour de José. L'attente se prolongeant, une anxirh- mystérieuse s'était emparé d'elle, lin prcsscnliinent secret l'avertissait fpi'il se |>assait des choses qui riiili'ressajcnt au |ilus liaul pninl.
MAlill'l-: EN FîLANG l?i30
Elle dit :
— Ce n'est pas M. de Lizieux qui vient de se servir de cette voilure, c'est son lils.
— M. José !
— Oui ; il a fait atteler pour aller voir le mariage de la fille du duc d'Azergues à Sainte-Clotilde.
Puis, coiiune se parlant à elle-même:
— Où est-il allé?... ajouta-t-elle. — Que se passe-t-il ?... Oh ! il faut que je le sache !...
Pélago ne se rendait pas compte du sentiment instinctif aucjuel elle obéissait.
11 lui aurait été impossible de deviner les événements qui venaient de s'accomplir.
Elle était tout habillée.
Elle sonna.
— Voulez-vous venir avec moi? demanda-l-elle à Tistin. Il faut que je voie M. de Lizieux ; vous le verrez aussi.
Mouredu aurait bondi de joie s'il l'avait osé.
— Bien volontiers, madame Pélago, répondit-il en dissimulant son exallalion intérieure.
La camérisle se présenta.
— Donne-moi vile un chapeau et une voilette, commanda-l-elle. Puis, quand elle fut prête :
— Venez ! fil-elle.
Pélago prit un fiacre sur les Champs-Elysées et y monta avec Mouredu. Elle donna au cocher l'adresse de l'hôtel de Lizieux. Puis, en quelques mots, pendant ce court trajet, elle expliqua à peu près ce qui la tourmentait.
— José, dit-elle, est allé voir ce mariage auquel il ne voulait pas croire, parce qu'il comptait épouser M"= d'Azergues qui a été sa maîlresse... Quelque temps après son départ, son père est venu et je lui ai dit ce que José avait fait.
11 faut que je voie David. Il me dira ce qui s'est passé.
— Eh bé ! dit Mouredu, qui ne tenait pas à se montrer, je vous attends dans la voilure, que?
— C'est ça.
Dès que Pélago fut descendue, Tistin abaissa les stores du fiacre afin qu'on ne pût le voir.
— Aon, c'est pas de chance, vé ! répéla-t-il. Berlin était là, capon de
Io40 MARIEE EN BLANC
bon sort!... Ah! je sentais bien quelque chose qui me le disait I... Mais j'ai pas compris... Enfin, cette brave Pélago va peut-être me donner le coup de main décisif.
Pélago était entrée dans l'hôtel.
C'était la première fois qu'elle y venait.
David, qui venait de retirer sa livrée, causait avec le cocher de M. de Lizieux quand elle arriva.
— Où est Monsieur? lui demanda-t-elle à brûle-pourpoinl. Le jeune Abyssin parut interdit.
Il n'avait pas prévu cela.
José, en le quittant à la gare Montparnasse, lui avait dit :
— Tu diras à Pélago que je suis obligé de m'absenter quelques jours avec un ami.
Son trouble était tel qu'il ne se souvenait plus de cette recommandation.
— Eh bien! voyons, veux-tu me répondre?... reprit la maîtresse de José avec impatience.
— Monsieur... dit alors David, monsieur... est parti...
— Parti...
— Avec un ami... Il est obligé de s'absenter quelques jours... Les pressentiments de Pélago se confirmaient.
Son anxiété et son impatience se changeaient en une vive irritation.
— Tu as vu M. de Lizieux? demanda-t-elie.
— M. de Lizieux...
— Oui ; le père de M, José?
— Non.
— Tu ne l'as pas vu ?
— Non, madame.
— Il est pourtant venu à ce mariage... 11 allait rejoindre son fils...
— J'assure à madame que je ne l'ai pas vu.
— Tu mens !
A ce moment, un employé en livrée dont la casquette galonnée portait l'inscription du magasin du Pelit Sainl-Tlwmas, se présenta. Il jiortait sous le bras un immense carton. Sur l'étiquette, le nom de M. de Lizieux était écrit. Pélago était intriguée.
Elle questionna l'employé.
— Ouest-ce que cela '(
— C'est une robe de mariée, répondit celui-ci.
— Une robe de mariée !...
— Oui, madame.
— Qui l'envoie?
— Je ne connais pas ces personnes, dit l'employé du Petit Saint- Thomas, car je les ai vues... J'étais au rayon quand elles sont venues. La dame portait ce costume et elle en a acheté un autre. Le monsieur a dit à la vendeuse de faire porter celui-ci à cette adresse.
Ce fut une révélation brutale comme un coup de foudre. Pélago comprit tout.
Elle devina ce qui venait de se passer. Celte robe de mariée, c'était celle de Luce d'Azergucs. Mais comment cela se faisait-il?
Luce avait donc abandonné son mari pour fuir avec son aniani ! Cela paraissait incompréhensible.
Quand l'employé du Petit Saint-Thomas fut parti, l'élago questionna de nouveau le jeune Abyssin.
— Dis-moi la vérité, fit-elle. Cette robe de mariée, c'est celle de M""^ d'Azergues.
David liésila un instant. Puis :
— Puisque vous l'avez compris... dit-il.
— Il est parti avec elle, alors ?
— Oui.
— Le lâche !... Que s'est-il donc passé ? Alors, David parla.
Il fit entrer Pélago dans la loge du concierge qui lui céda la place et il raconta le scandale qui avait interrompu le mariage de la fille du duc d'Azergues.
Le jeune nègre s'était renseigné pendant que son maître était allé dans l'église.
Pélago était furieuse d'être abandonnée ainsi.
Elle grommelait avec rage :
— Lâchée!... le saligaud, il m'a lâchée comme ça!... oh ! je me vengerai !...
Elle questionna encore.
Elle voulait tout savoir.
— Alors, ils sont partis ensemble?
— Oui, madame.
— Comment cela s'est-il fait?
— Monsieur est entré dans l'église, répondit David, puis au bout d'un moment il est revenu... II m'a fait approcher avec le coupé d'une petite
io42 MARIÉE EN BLANC
porle qui donne sur le derrière ; la mariée est sortie, elle est montée dans la voilure...
— Et tu les as conduits au Petit Saint-Thomas?
— Oui, madame.
— Là, cette fille a quitté sa toilette blanche et elle a acheté un autre costume ?
— Oui, madame, une robe grise.
— Et puis, où sont-ils allés?
— Ils sont partis.
— Où?
— Je ne sais pas.
— Tu sais bien où tu les as conduits?
— Oui...
— Eh bien?
• — A la gare Montparnasse.
^ C'est bon !...
Tiens, voilà pour toi, ajouta Pélago en donnant sans compter [ilusieurs pièces d'or qu'elle puisa dans sa bourse. Elle rejoignit son liacre.
— A la gare Montparnasse ! commanda-t-ellc. Elle voulait savoir où Luce et José étaient allés.
Elle éprouvait le besoin de se venger, car elle sentait qu'elle était définilivement abandonnée par son amant.
Quand la voiture fut partie, Pélago, que la colère ne ccv^siil d'animer, qui éproLivail le besoin de se soulager, laconta à Mouredu tout ce (luelli' venait d'apprendre.
Elle n'en voulait pas seulement à José.
Elle était encore furieuse contre M. de Lizieux (ju'elle soupçonnait d'approuver ce qui s'était passé.
Elle sentait qu'elle avait été aussi jouée par lui dont l'ambition avait désiré ce lidic mariage.
Tislin apprit ainsi ces événements qui l'inléressaienl au plus haut point.
11 était enchanté des di.-posilions de Pélago.
Il la laissait parler tout en conjciluiant à l'aide des renseigiiemenis qu'il possédait.
l'iii,'-, (piand la lll,■lill(■^^(• dr Jui-f >"arrcta, a\;ml exhalé dans son récit
.MARIEE EN ULANG i;i;3
toute la colère et le violent dépit qui l'animaient, il songea à s'en faire une auxiliaire.
— Alorse, dit-il, vous vouiez vous venger, que ?
— ■ Oh! oui!... oui!... et je me vengerai, je vous le jure !... Je ne mérite pas qu'on se conduise avec moi de la sorte!... Je ne suis pas mariée avec José et il est libre comme moi... Mais je ne veux pas être lâchée pour cette fiUe-là!... Non, je ne le veux pas !
— Eh bé, té, écoutez, madame Pélago, fit Tistin en changeant de ton,
je vais vous dire quelque chose et peut-être vous verrez que je peux
vous donner le moyen de vous venger de la belle manière, vé !
Pélago regarda notre ami avec surprise.
— Je vais vous dire la vérité, continua l'ancien quartier-maiire. Ce M. de Lizieux ne s'appelle pas plus M. de Lizieux que je m'appelle le grand turc, moi, ou le pape !
— Lui 1
— Voui, lui !
— Que me dites-vous là ?...
— La vérité pure 1
— Alors...
— lise nomme tout bonnement Dertin... Etienne Certin!... Voui, c'est lui (jue je cherche, madame Pélago. lui, Bertin, et je ne pouvais pas vous le dire, parce que vous comprenez, dans ces choses-là, il faut être prudent, que!...
Ce Berlin est une canaille comme il n'y en a pas; ça, je vous le prouverai.
Il a pris ce nom de M. de Lizieux et il a volé la fortune qui appartenait au véritable M. de Lizieux, au père de M. José...
— José n'est donc pas son (ils !
— Pas plusse !
Ah ! vous ne savez pas tout ce qui s'est passé, poursuivit Mouredu, tout ce que celte canaille de Bertin a fait... tout le mal qu'il a causé!...
Il n'y a pas longtemps que j'ai découvert le nom qu'il a pris et que je le cherche, mais je ne tarderai pas à lui mettre le grappin dessus maintenant.
Tenez, si vous voulez, nous allons manœuvrer ensemble.
Ce que je ferai vous servira aussi à vous venger, vous verrez.
Laissez-moi faire! nous saurons bien ce que M. José et son prétendu père sont devenus.
— Oui, répondit Pélago, j'ai confiance en vous.
— Espérez un peu, vous allez voir !
1544 MARIÉE EN BLANO
A la gare Montparnasse, Mouredu, accompagné par Pélago, prit luimême les renseignements nécessaires auprès des employés.
Grâce au signalement exact que l'on put donner de José et de Luce, grâce à l'heure exacte de leur arrivée à la gare que l'on sut indiquer, un employé préposé à l'entrée des salles d'attente se rappela les avoir vus.
Il dit :
— Ce monsieur et cette dame ont pris le train d'une heure cinq pour Versailles.
— . Merci, dit Pélago.
Et dehors, elle entraîna Mouredu au bulïet.
— Venez par ici, dit-elle; vous allez voir ce que je vais faire ! Un garçon se présenta pour servir.
— Donnez-moi ce qu'il faut pour écrire, dit Pélago. Et à Tislin :
— Faites-vous servir ce que vous voulez.
— Vous ne prenez rien ? demanda noire ami.
— Non, merci.
— Pour trinquer, madame Pélago.
Malgré sa colère, la maîtresse de José sourit.
— Soil, fit-elle. — Un madère.
— Et moi, mon bon, dit Mouredu, une arsintke. Alors Pélago écrivit :
«, Monsieur le Duc,
« Si vous ne savez ce que votre lille est devenue, je vais vous l'apprendre. « Elle a pris à une heure cinq, à la gare Montparnasse, le train de Vertt sailles. Là, il vous sera facile de la trouver avec son amant, M. José de « Lizieux.
« J'ai l'honneur, Monsieur le Duc, de vous saluer.
« Pélagie Mouton,
« 11 bis, rue Marbeuf. »
Puis sur l'enveloppe, Pélago mil celte adresse :
MONSIEUR LE DUC D'AZERGUES, en ron hôtel,
rue de Grenelle
El en grosses lellres ce mot : Personnellb.
lr;45
Notre ami remplit les quatre pages de sa feuille. (P. 1552.)
Elle appela le garçon :
— Faites-moi porter ça tout de suite par le chasseur ou par un commissionnaire. Il faut que ce soit remis en mains propres. Tenez, vous donnerez ça à celui qui fera la commission. Et elle remit une pièce de cinq francs avec la lettre. Alors, se retournant vers Mouredu :
— Il ne l'aura pas, celte fille pour qui il m'a lâchée ! dit énergiquement Pélago, c'est moi qui vous en réponds. — Le duc d'Azergues saura bien trouver sa fille et la lui enlever, car je ne crois pas qu'il laisse de gaîlé de cœur celle qui porte son nom traîner ainsi comme la dernière des dernières.
Et ce n'est pas tout, je vous en réponds !
Je saurai bien me venger encore mieux que ça !...
Vous le verrez !