DE CONCERT AVEC PÉLAGO
Mouredu était stupéfait de la décision et de la crànerie avec laquelle Pélago venait d'agir.
Il sentait qu'il aurait en elle une alliée utile.
Mieux que personne, elle connaissait M. de Lizieux.
11 était probable qu'elle le verrait.
Elle en aurait sûrement les moyens.
Par elle, il était sûr de pouvoir arriver à lui.
Cette conviction fut encore plus solide lorsque Pélago eut appris à notre ami tout ce qu'elle savait.
Elle ne se faisait pas prier pour répondre.
Elle parla de M. de Lizieux, de Palmyre, de la villa de Bougival où elle était allée, de tout enfin.
Pélago était édifiée maintenant.
Elle le fut bien mieux encore, lorsque ïistin, en échange des confidences qu'elle lui avait laites, lui apprit tout ce qui concernait fancien maître de timonerie, paré aujourd'hui d'un nom qui n'était pas le sien et maître d'une fortune dont il avait dépouillé le fils de Carmen Pabla ; lorsqu'il lui eut appris quil lien unissait l'ancien agent de la Sûreté générale à Palmyre, dont il lui dévoila le rôle dans le procès des époux de Lizieux.
Elle coiii|uviiail les ambitieuses visées du prétendu père de son amant, qui avait clienlié à faire épouser à José la fille du duc d'Azergues à qui devait revenir un jour la colossale fortune de sa famille.
Elle vit clairement qu'elle avait été jouée de la plus belle faroii et qu'elle avait été la dupe du faux Georges de Lizieux.
Aussi, le besoin dose venger (jue Pélago éprouvait ne s'arrêtait pas à José.
Il s'étendait maintenant au genlilliomme de contrebande que Mouredu avait di'iMa>(|ué à ses yeux.
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— Ah ! VOUS pouvez compter sur moi ! dit-elle à noire ami. Je suis avec vous. Il faut que je me venge !
Elle ajouta :
— Je me moque un peu de cet imbécile de José!... Ce ne sont pas les hommes qui manquent J
Jlouredu eut une idée.
Pélago lui avait raconté la visite qu'elle avait reçue de M. de Lizicux, qui avait paru aussi surpris que contrarié de ne pas trouver José chez elle et de savoir qu'il était allé assister à ce mariage.
Noire ami avait pensé que la démarche du jeune homme devait contrarier les plans de l'habile gredin, car il savait que, bien que le mariage civil de Luce et d'Adrien de Salverne eût été célébré, il ne renonçait pas à poursuivre le plan qu'il avait combiné pour accaparer la fortune du duc d'Azergues.
.Maintenant José était parti avec sa maîtresse.
Les renseignements que l'on avait obtenus de David, de l'employé du Petit Saint-Thomas, et à la gare Montparnasse établissaient indubitablement que José n'avait pas vu avant son départ celui qu'il croyait être son père.
Tistin dit :
— .AI. de Lizieux va revenir chez vous, c'est sûr.
— Vous croyez ?
■ — Pardi ! Il ne va pas savoir ce que José est devenu et il viendra voir si vous avez de ses nouvelles.
— Oui, vous avez raison, approuva Pélago. Mais elle se reprit aussitôt :
— Qui sait, cependant?... fit-elle. M. de Lizieux aura certainement appris les événements.
— Çu, c'est bien possible.
— En allant à l'église où le mariage devait avoir lieu, il aura sans doute interrogé quelques personnes.
— Eh bé ! ça ne fait rien, madame Pélago. — Vé, j'ai quelque chose qui me dit qu'il viendra tout de môme.
Que voulez-vous qu'il fasse ?
Où voulez-vous qu'il cherche José ?
— Eh bien ! dit l'amie de Bertha, venez chez moi.
— .\h vé ! vous me faites plaisir de m' offrir ça, s'écria Tistin. J'allais vous le demander.
— S'il vient, vous serez là !
— Ah ! si mon commandant pouvait être de retour!... dit de aouveau l'ancien quartier-maître.
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— Votre comiaandant !
— VottH... M. des Roselles!... l"oncle de M. Paul que vous connaissez bien!... Il est en Espagne,' où il cherche les preuves pour démasquer mon brigand de Berlin... Car il a un fameux compte à régler avec mon commandant et il ne perdra rien pour attendre, vé, je vous en réponds; car, comme nous disons à Marseille: Que pcifio lard, pago lard!... Ça, c'est un proverbe qui veut dire comme ça que quand on paye tard, on paye plus cher.
— Eh bien ! venez, allons chez moi.
Pélago et Mouredu reprirent le fiacre qui les attendait devant le bulïet de la gare et ils revinrent à la rue iMarbeuf.
Ils eurent longuement le temps de causer et de se raconter mutuellement tout ce qu'ils savaient encore l'un et l'autre sur José de Lizieux et sur son prétendu père.
Ils s'édifièrent d'une façon complète sur ces tristes personnages.
Leur attente fut longue.
A six heures du soir, M. de Lizieux n'avait pas encore paru.
Alors Pélago, impatientée, dit :
— Qui sait si M. de Lizieux n'a pas eu la même idée que nous?... Qiii sait si, ayant appris ce qu'il s'est passé, il n'a pas cherche à savoir ce que José est devenu afin de le rejoindre et de tirer parti de l'aventure au mieux de ses inli'rèts et de sa cupidid'?
— Té, vous avez raison, madame Pélago ! répondit .\louredu (jui apprécia immédiatement la justesse et la perspicacité de cette conjecture.
— Il y a moyen de le savoir, dit la maîtresse de José.
— \]n allant chez lui, pas vrai'
— Précisément.
— C'est une bonm' iJi'e, vé !
— Je vais y aller ; ou ne se méfiera pas de moi.
— .Moi, je vous attendrai ici, que ?
— Oui, car il ne faut i)as qu'on vous voie, el surtout qu'on nous trouve ensenfijle.
— Dieu garde ! tout serait fichu, si l'on savait que nous sommes d'accord.
— Quant à moi, qui suis censée tout ignorer, continua Pélago, je ne paraîtrai m'occnpcr ijuc de José.
— Eh bé ! allez vile, madame Pélago, (jue je languies d'avoir des nouvelles.
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Pélago sortit aussilôl.
La distance de la rue Marbeuf à l'iiôtel de la rue de Courcelles est si courte qu'elle la franchit à pied.
Elle demanda David.
Le jeune Abyssin était absent.
Ce fut Gilles Forgout, le domestique belge que nous avons vu déjà au service de M. de Lizieux qui la reçut et qui lui dit:
— David est parti pour aller rejoindre M. José.
— Il est allé à Versailles? demanda Pélago.
— Je ne sais pas, madame. 11 n'a rien dit à ce sujet.
— M. de Lizieux n'est pas venu?
— Nous ne l'avons pas vu, répondit Gilles Forgout. Je crois que monsieur est toujours en voyage.
— Non ; il est venu chez moi ce matin.
— Ah!... fit le Belge surpris.
Dévoué à son maître qui ne marchandait pas sur les gages, ce domestique observait la consigne que M. de Lizieux lui avait donnée de ne dire à personne qu'on l'avait vu.
L'ancien policier avait, en effet, donné cet ordre quand il était venu dans l'après-midi pour savoir ce que son fils était devenu.
Pélago lui dit :
— Voulez-vous me rendre un service ?
— Je suis tout aux ordres de madame, répondit hypocritement Gilles Forgout.
— J'ai absolument besoin de voir M. de Lizieux le plus tôt possible, dit la fille de M™= Mouton. Je voudrais que, dès qu'il rentrera, vous le priiez de passer chez moi.
Pélago, en femme qui connaît bien son monde, appuya sa requête par la remise d'un louis qu'elle tira de sa petite bourse en argent.
— Madame peut absolument compter sur moi, répondit Gilles Forgout avec un salut aussi profond qu'obséquieux.
— Vous me connaissez bien, n'est-ce pas?
— Madame demeure rue Marbeuf?
— Oui, rue Marbeuf, i\ bis... M™' Pélagie... Je suis l'amie de M. José...
— Dès que monsieur rentrera, je le préviendrai.
— Je vous en prie,... Le plus tôt possible ! Pélagie se retira.
— • Ma commission sera sûrement faite, se dit-elle, et M. de Lizieux viendra sans défiance.
•î;ioO MARIÉE i:n blanc
Puis elle ajouta :
— Mais renlrera-t-il ciiez lui ?
Quand Pélago eut rendu compte à Mouredu de sa démarche, notre ami îlni dit :
— Té, madame Pélago, j'ai une idée et je la crois bonne.
— Laquelle?
— Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, que ?
— Non... Dites, fit la jeune femme qui ne s'impatientait pas des préliminaires de notre Méridional tant elle le trouvait amnsanl.
— Demain malin, je devais aller à Bougival, comme je vous l'ai dit, ,j3arce qu'il peut bien se faire que mon type aille ftiire un tour par là.
— Eh bien ! n'irez-vous pas '!
— Mon idée, vé, c'est justement que ce soit vous qui y ailliez.
— Moi !
— Mil ! voui, pardi !
— Pourquoi?
— Vous connaissez Palmyre ; alorse, vous pourrez facilement lui tirer les vers du nez... c'est bien simple : votre rôle est tout indiqué : vous cher- ■choz voire amant, pas plusse... vous voulez savoir ce qu'il est devenu... Wous êtes inquiète de ne pas l'avoir revu... Vous êtes censée tout ignorer...
Si vous voyez le compère de Lizieux, c'est la même antienne!, té!... vous lui contez le morne boniment et, en même touqis, vous iiio faites i^igne.
— Où serez-vous donc ?
— Espère un peu... je vais vous dire ce que j'ai combiné. Vous allez voir que Tistin gouverne sa barque comme un pilote d"état-iiiajor
Pélago riait de bon cœur.
I']|le acceptait tout ce que notre ami lui disait.
Son plan lui paraissait tout à fait ingénieux.
— C'est pas à moi qu'il faudra faire signe, reprit Mouredu, parce que ■ie ne sais pas au juste où je serai à ce moment-là. — Vous enverrez une <lépcchc à mon commandant.
— A M. des P.oselles?
— Voui. — Vous mettrez comme ça : Des Uosolles à Cormeilles, pas ,pliissc; ça arrivera; mon lommaiidanl est connu, as pas peur!
— ('.'est enli'ndu.
I>ans la dépêche, vous lui direz : liertin e>t à liougival, veu'Z vile. Mais M. des rioselles ne me connaît pas, objecta Pélago ; il ne :saura pas ce que veut dire ce léléyraiMuii'.
M.\RIi:i-: EN BLA.NC loof
— Té vé, j'y ai pensé, répondit Tistin. Je vais commencer par écrire un mot à M"^ Mercier pour la prévenir et pour lui donner les indications,, alln qu'on trouve facilement la villa de M™^ Palmyre... Comme ça, si des fois mon commandant n'était pas revenu, M"= Mercier viendrait à sa place^
Et puis, vous signerez la dépêche de mon nom : Tistin. — Je m'appelle Baptislin, mais on me dit Tistin, c'est plus court, ^ous autres, dans le Midi^ nous abrégeons toujours les noms ; comme ça, on va plus vite ea parlant, que !
— .\lors qu'allez-vous faire ? demanda Pélago :
— Vous n'avez pas deviné ?
— Non.
— Eh bé, je vais naviguer sur Versailles.
— Pour voir si .M. de Lizieux n'ira pas rejoindre José.
— Vé, c'est ça !... vous y êtes !
— Oui, c'est une bonne idée.
— Une fameuse!... appuya Mouredu. — J'ai bien calculé tout ce que Bertin peut faire, vé. — .Mon avis, c'est qu'il va aller au plus tôt retrouver José et M"= Luce, parce que ce qui l'occupe, lui, c'est la suite.. — Maintenant que le coup de trafalgar a éclaté, il faut qu'il en tire parti. Alorse pour ça, il finit qu'il manœuvre ensemble avec son fils, afin de réussir à forcer la main au duc d'.^zergues ; car vé, la chose est claire : Bertin va pousser au mariage à pleines voiles.
— C'est bien ce que j'ai pensé.
— Par conséquent, j'ai plus de chance de lui mettre le grappin dessus en croisant dans les parages de José.
— Oui, je le crois.
— Ça ne sera pas difficile de voir où José et sa petite ont jeté l'ancre, puisque le négro est allé les retrouver.
— David vous servira de point de repère.
— Pardi!... un négro, vé, tout le monde le remarque.
— Eh bien! c'est entendu, dit Pélago; demain matin je vais aller chez Palmyre, à Bougival.
— Et moi, dit à ton tour Mouredu, dès que j'aurai du nouveau, zou t je vous le ferai savoir.
— Je vais partir tout de suite, ajouta notre ami, dès que j'aurai écrit' à M"= Mercier. Et vous, vous attendrez ici jusqu'à demain malin vers dix. ou onze heures, pour le cas où M. de Lizieux viendrait.
— C'est ça, dit Pélago, mais, avant de partir, je repasserai à la rue de Courcelles.
— Puis elle demanda à notre ami.
— Voulez-vous faire votre lettre ici ?
— Té, voui... ça ira plus vite.
Déjà la maîtresse de José avait sonné et sa camérisle prépara ce qu'il fallait pour écrire sur le bureau en bois de rose qui était dans un coin du boudoir.
Péla^o lui dit :
— Faites préparer le dîner le plus tôt possible. Je vous sonnerai quand je serai prête.
— Bien, madame.
— Vous mettrez deux couverts.
Et se tournant vers Testin qui s'installait déjà devant le petit bureau, elle ajouta :
— Avant de partir, vous allez dîner avec moi.
— Té, volontiers!... Vous êtes bien brave, madame Pélago, répondit Mouredu. — rassepte de grand cœur !
Notre ami remplit les qualre pages de sa feuille.
Il en avait long à dire pour bien expliquer ce qu'il avait fait et ce qu'il comptait faire.
Puis, il lut sa lettre à Pélago qui se réjouit extraordinairemcnt en entendant les expressions pittoresques de l'ancien quartier-niailre.
Enfin, on se mit à table et, pendant le dîner, la femme de chambre de Pélago porta la lettre de Mouredu à la gare Saint-Lazare, afin qu'elle parvint sans retard.
11 était plus de huit heures quand le mari de A'orine quitta la rue Marbcuf.
C'est à la gare Saint-Lazare, la plus voisine du quartier, qu'il alla prendre le Irain.
Il y en avait précisément un à huit heures vingt.
Tistin avait bien envie de commencer déjà à prendre des renscignemenlsj mais il pensa que malgré son visage susceptible d'attirer l'allenlion, le domestique de José de Lizieux pouvait fort bien avait passé inaperçu dans celle gare où, le soir surloui, l'afflucncc des voyageurs est considérable.
Il résolut d'attendre d'être arrivé à Versailles et il s'installa dans un compartiment de seconde classe, en continuant à rélléchir à ce qu'il allait faire.
— Tenez, c'est là, Madame. Vous n'avez qu'à sonner. ^P. IotT.)
II y avait encore quelques minutes avant le départ du train. Les portières des wagons étaient ouvertes. Presque toutes les places étaient prises.
Les contrôleurs poinçonnaient les billets des voyageurs de première classe.
Tout à coup, Mouredu se leva.
— Capon de bon sort!... se dit-il. Le duc d'Azerguesl...
Il descendit sur le quai.
— Mais voiti, mon bon, c'est bien lui!
C'était bien Claudius, en effet, que notre ami venait de reconnaître, bien qu'il ne l'eiit pas vu depuis plusieurs années. Il le suivit.
— Té, il va à Versailles aussi !...
Le mari de Jane venait de monter en première.
— Eh, pardi ! pensa Tistin, c'est la lettre de Pélago qui a fait son eiïet. Le duc va relancer sa fille, troun de l'air, ça va chauffer!..
Les employés de la gare se mirent à fermer les portières. Mouredu fut obligé de reprendre sa place.
— N'importe, dit-il, je le retrouverai là-bas.
Bigre de bigre! mon bon, c'est le moment d'avoir l'œil sur la boussole !
Et le train partit.
Une minute après, arrivait M. de Lizieux que nous avons vu [lartir à la suite du mari de Jane.
Il manqua le départ.
:;iIAPiTf!E CLXXXYIII