‹ Mariée en blancChapitre 126 sur 142 · LES FILLES DE JANE · texte numérisé non relu

LES FILLES DE JANE

Le départ de Claudius avait jeté la malheureuse Jane dans des angoisses indicibles.

Elle connaissait son mari, dont la nature calme et timide disparaissait quand surgissaient des circonstances aussi graves que celles qu'il lraver.sail.

Elle redoutait ses emportements et la colère dnnl il était lapahle.

Qu'aliait-il faire?

Il n'avait voulu donner aucune explication.

11 avait dit seulement :

— Je veux empêcher un nouveau scamlale.

.Mais Jane avait bien compris quelle était l'intenlion de son mari.

Il allait j-e inillre à la recherche de Luce.

Oue ferait-il, s'il parvenait à la découvrir? ,

Dans l'après-midi, une lellre ('lait arrivée A Ihùlçl, portée par un jeune homme dont la livrée indiquait un rliassein- allaché à un café.

Celli' Irilrv, II' messager avait ((miii à la renii'ilrc prisonnellcmenl au duc d'Azcrgues, confoiiu.'incnt, sans ddulc aux ordres qu'il avait reçu.

Claudius l'avait lue et il n'en avait parlé à personne.

Lorsqu'il avait eu, dès le premier moment, l'intention de se mettre à la recherche de Luce qu'il voulait tuer, il avait lenoncé peu après à ce projet en cédant aux pressantes objurgations des siens.

Après avoir lu cette lettre mystérieuse, il s'était décidé de nouveau à paitir.

Qui donc lui avait écrit?

Que lui disait-on?

Jane, de même que Régina et son mari, pensaient que cette lettre venait de Luce.

Mais ils ne pouvaient que conjecturer.

Claudius était demeuré muet.

Il était sorti à pied et personne ne savait la direction qu'il avait prise.

N'ayant pas pu le retenir, on n'avait osé ni l'accompagner, ni le suivre.

L'appréhension de ce qui allait se passer plongeait l'infortunée duchesse dans une consternation désolée.

Ce n'était pas tout, hélas! ce que souffrait la victime de Berlin et de M"' de La Possonnière.

L'émouvante révélation que la malheureuse mère avait eu de l'exislence de ses deux filles qu'elle avait cru mortes, jetait dans son âme un désespoir épouvantable.

Elle pensait à Léon des Roselles.

Maintenant, Jane voyait les événements passés sous un jour tout dillérenl.

Ses lilles vivaient!

L'une d'elles était depuis longtemps auprès de son père.

L'autre avait disparu et M"= Mercier venait de la retrouver et de la reconnaître dans les plus dramatiques circonstances.

Que s'était-il donc passé?

Jane voyait encore, dans ces événements horribles, la main de cet homme qui s'était fait le complice de son infernale tante.

Mais il lui était impossible de comprendre la vérité.

Et cependant, son cœur de mère avait besoin de savoir.

Pour elle, il n'y avait plus, désormais, d'autre objet de tendresse que ces chères enfants dont elle était séparée à jamais, que ses lilles qu'il hii était interdit de revoir et dont elle ne pouvait hautement se dire la mère.

Luce n'était plus rien pour elle.

Le mépris avait tué l'affection.

C'est à Miette cl à Magali seules qu'allait toute la tendresse de Jane.

L'infortunée pensait au passé.

Son esprit se reportait sur les événements accomplis.

— J'ai vu une l'ois l'une de mes filles, se disait-elle, accablée par la plus horrible douleur, celle que l'on appelle Magali... Elle était avec M""^ Mercier; je l'ai rencontrée au Sylon, j'ai été en sa présence... et rieii, non, rien n'a parlé en moi!... rien ne m'a dit que c'était ma lille!...

M"= Mercier, qui était si souvent piès de moi, ne m'a jamais rien révélé... Oui, je comprends... Elle ne pouvait pas. .. elle a eu pitié de moi... Elle a compris ce que je soidTrirais, si je savais que mes filles étaient vivantes... Elle a préféré continuer à me laisser croire qu'elles étaient mortes!...

Que s'étail-il donc passé?... qu'en avait-on l'ail?... se disait encore la pauvre Jane. On les avait volées, sans doule; on les avait cachées pour me faire croire à leur mort!... Léon a découvert la vérité... Il les a cherchées partout... il a trouvé l'une d'elles, et l'autre, .Miette, est demeurée introuvable! ...

Quelle destinée épouvantable!... Ma fille aimée par Adrien qui épousait Luce!... Ma fille témoin du déshonneur de... l'antre, de l'indigne créature que j'ai mise au monde !

C'est elle, l'enfant perdue, l'enfant volée, celle qui n'a eu ni la tendresse, ni les baisers d'une mtre, celle qui a grandi au hasard, celle qui est demeurée seule au monde, depuis la mort du piètre charitable qui l'a recueillie, elle qui est demeurée honnête, c'est elle qui est restée pure... c'est elle qui s'est fait la vengeresse de la honte et du déshonneur iniligés par l'autre!...

Mes filles!... ce sont mes filles!... Je les retrouve lorsque je croyais n'avoir plus d'enfant!... Je les revois lorsqu'il m'est impossil)le de les avoir!..

Mais non... non... Je ne peux jias rester dans celle ignorance... il faut qne je sache ce qui est arrivé!... Il faut que je les voie encore, niaintriiant que je sais qu'elles existent!...

Jane ne se sentait pas la force de d ;meurer ainsi.

Elle s'était retirée dans son appartement.

Elle avait demandé à être seule et l'on avait i onipris qu'elle avait besoin de repos, après les douloureuses émolions do celle journée épouvantable.

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Soudain, elle prit une résolution.

Sur le costume d'intérieur qu'elle portait, elle jeta rapidement une pelisse de soie couleur prune; elle mit un chapeau et une voilette épaisse et elle sortit.

Ni Régina, ni son beau-frère ne la rencontrèrent.

Leur appartement élait à l'autre extrémité du vaste hôtel, occupant une aile tout entière.

Au milieu des événements imprévus qui venaient de se dérouler, aucun des gens de la duchesse ne s'élonna de la voir sortir à cette heure.

Jane alla directement sur le boulevard Saint-Germain.

Elle était sûre d'y trouver des voilures.

Elle voulait aller à Cormeilles, voir M"= Mercier.

Elle avait besoin de savoir, besoin de parler de ses filles, de se rapprocher d'elles, de les voir, peut-être.

Léon était absent.

Jane le savait, puisqu'il avait écrit à Glaudius pour s'excuser de n0 pas assister au mariage de Luce.

Il élait en Espagne, d'après ce que Paul avait dit.

Elle était sûre de ne pas le rencontrer.

Un liacre conduisit la mère de .Miette et de Magali à la gare Saint- Lazare.

Elle passa inconnue au milieu des voyageurs toujours nombreux, et elle se jeta dans le compartiment réservé aux dames seules, qui était vide.

En moins d'une demi-heure, elle lut à llerblay.

La duchesse d'Azergues ne connaissait pas le chemin pour se rendre à Cormeilles.

Une femme qu'elle interrogea le lui indiqua et l'accompagna même jusqu'au bas de la route en pente où s'élèvent les premières maisons de la coquette localité.

Mais là, il lallait encore se faire indiquer la villa qu'habitait Léon des Roselles.

Heureusement, quelques rares boutiques étaient encore ouvertes.

Jane entra dans l'une d'elles et demanda.

Très complaisant, le commerçant envoya son garçon accompagner « la dame ».

Alors, quand elle fut arrivée, quand le petit bonhomme lui eut dit, en lui montrant une grille tapissée de lierre et couronnée de glycines :

— Tenez, c'est là, madame. Vous n'avez qu'à sonner.

Jane mil une pièce blanche dans la main de l'enfant, et elle lui dit :

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— Je vous remercie, mon ami... ne voudriez-vous pas me rendre tore un service?

— Très volontiers, madame, répondit le gamin.

— Vous allez vous présenter vous-même dans celte villa et vous demanderez M"' Slercier.

— M"'^ Mercier? répéta l'enlanl.

— C'est ça. — Vous lui direz que Jane la demande... Je vous attendrai là, au bord de l'eau... Vous la mènerez là-bas, n'est-ce pas.

Jane s'éloigna.

Au coup de sonnette qui retentit, Mariic se présenta.

A travers la grille elle demanda :

— Que voulez-vous?

— C'est ici que demeure M"' Mercier, n'est-ce pas? dit le jeune messager de la ducliesse.

La Bretonne ouvrit la porte.

— Je viens de la part d'une dame qui s'appelle Jane, dit l'enfant en entrant dans le jardin qui précédait l'habitation.

— Jane!... lit Mariic.

— Cette dame ne m'a pas dit d'autre nom... .M"-" Mercier doit la connaître.

— Où est-elle, cette dame?

— Je suis chargé de conduire M"*^ Mercier auprè.-- d'elle, dit l'intelligent petit commissionnaire.

— Bien, je vais la prévenir.

M"'' Mercier, au seul nom de Jane, comprit ce i|ui se passait.

— L'imprudente!... pensa-t-elle.

Elle accourut.

L'enfant la conduisit sur la berge de la Seine qu'un croissant de lune argenlanl l'eau éclairait faiblement.

l'uis, lorsque la ducliesse lui eut dit :

— Merci, mon ami.

Il se relira.

— Vous!... s'écria l'ancienne institutrice en embrassant « sa fille ». — .Ma pauvre Jane!...

— Oh! ma chère amie, soupira la iiainrc mère, ce que je soullrc est indicible!... .le iic pouvais plus y tenir... .le ne me >enlais plus la force de vivre dans celle ignorance du passé, mainleiiani «pic j'en connais une partie... mainleiianl que je sais que mes lilles sont vivniiles!...

— Ma chère Jane!... dit M"^ Mercier en .serrant avec affection la main de la ducliesse qu'elle avait prise. — Ma pauvre martyre!...

Elle la conduisit doucement, suivant le cours du fleuve. Son bras passé sous le sien, elle continuait à étreindre doucement sa main en marchant.

— Vous me direz tout maintenant, n'est-ce pas? demanda .lane.

— Hélas!...

— J'ai compris pourquoi vous ne m'avez rien dit jusqu'ici... Vous avez eu pitié de moi!... Merci!... Mais maintenant il faut bien que je sache tout, vous le comprenez, n'est-ce pas?...

Mes filles!... elles sont là! dit la malheureuse en tournant la tète vers la villa.

— Oui, toutes deux...

— Elles sont là et je ne puis les voir!... Elles ne savent pas que leur mère vit... Elles ne me connaîtront pas... Elles ne m'aimeront pas!...

Oh! pourquoi ne m'a-t-il pas laissé mourir lorsque j'ai voulu quitter ce monde où j'avais tant soufl'ert?... Ou'avais-je fait pour mériter un châtiment si épouvantable?...

— Mais votre mari?... demanda M"' Mercier.

— Claudius est jiarti, répomlit Jane.

— Parti!...

— Oui... et je tremble !...

— Où est-il allé?

■ — Je l'ignore... 11 n'a rien Oit a personne..

— Pauvre homme!

— Oui, il est bien à plaindre aussi.

— Alors, il ne sait pas que vous êtes sortie?

— Non... il ne saura rien..

Mais dites,,., parlez-moi de mes filles... ces noms qu'elles portent.., pourquoi les appelle-t-on ainsi?... C'est une précaution que l'on avait prise, n'est-ce pas? pour que je ne puisse pas les reconnaître...

— Non... c'est Mouredu, ce brave garçon, à qui les chères enfants avaient été confiées qui les a appelées ainsi, expliqua M"= Mercier. Miette et Magali signifient, en provençal, Marie et Marguerite... leurs deux prénoms...

— Comment avait-on pu faire croire à leur mort?

— Oh! ma chère enfant, il s'est passé des choses épouvantables; vous vous en doutez bien. Le misérable dont votre tante a fait son complice a bien accompli son œuvre horrible!

M'" Mercier fil alors à Jane le récit de tout ce quelle voulait savoir.

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Elle lui dit comment Léon des Roselles, lorsqu'il fut revenu en France, acquit la certitude qiie ses filles n'étaient pas mortes.

Elle lui apprit comment on découvrit que Miette et Magali avaient été volées par ce prétendu Chabertin, qui n'était autre qu'un ancien maître de timonerie qui avait à se venger de son officier.

Elle lui raconta tout : les recherches entreprises par Léon et par Mouredu en Corse et en Italie; la découverte de l'une des enfants à Nice et les aveux de la nourrice assassinée par son amant; l'enquête nouvelle qui avait été poursuivie à Versailles pour retrouver Miette; la rencontre providentielle que Mouredu avait faite au château de Montlhéry où il avait entendu prononcer le nom de l'enfant, où il l'avait vue; puis, après la guerre, la disparition de Miette dont les parents nourriciers avaient été égorgés par les Prussiens et les vaines recherches faites ensuite pour la retrouver. Enfin, elle dit encore tout ce qu'elle venait d'apprendre d;ms la journée, de la bouche même de Miette.

Jane, pendant que M"= "Mercier parlait, était haletante d'émotion.

Sa main frémissait et tremblait dans celle de son amie.

Son cœur résonnait en sa poitrine en coups sourds et précipités.

— Mes filles!... répétait-elle à charpie instant, n'interrompant le douloureux récit que de ces deux mois : mes filles!

Puis, quand elle sut tout, elle n'osait interroiier M"^ Mercier sur Léon des Roselles. Ce fut l'ancienne inslitutrice qui lui en parla d'ellemême, car elle comprenait bien ce qui se passait chez Jane.

Elle voulut la consoler et la rassurer.

Elle lui dit que Léon des Roselles, qui savait tout ce qui s'était passé, avait pour elle une compassion profonde.

C'est de tout son cœur qu'il la plaignait, car il connaissait le long martyre que son cœur avait soulVert.

— Oui, un épouvantable martyre! dit Jane. Elle ajouta :

— Quelle sera ma vie désormais... sachant aujourd'hui que mes filles existent !...

— Ma pauvre Jane!...

— Lui... il les aura... il les aimera!... il aura leurs baisers et leur affection!... Moi, leur mère, elles ne me connaîtront même pas!...

Et vivement, la malheureuse mère ajouta :

— Ne pounais-je pas les voir?... Où sont-elles?... De loin... du dehors... sans me montrer,... sans qu'elles sachent même que je suis là... dites, je vous en conjure!... un instant!... un seul instant!...

M"' Mercier n'osa refuser. Elle ramena Jeanne près de la villa.

Jaae !... s'écria-t-il, Jane I... vous!... Oh! moa Dieu, mou Dieu! (P. 13(>3.)

un. 196. — HECTOR DE aONTPERREUX. — MARIÉE EN BLAKC. — J. RODFF ST C'", ÉD. UV. 196.

De la grille on voyait les deux fenêtres du salon largement éclairées, et, à travers les stores blancs, on distinguait fort nettement les personnes qui étaient réunies.

Magali et Miette étaient assises l'une près de l'autre.

Elles étaient en face de la fenêtre.

Paul était auprès d'elles.

— Mes filles!... soupira Jane, dans un crue! déchirement du cœur. mes chères enfants!... mes amours!...

— Jane, dit M"' Mercier en la soutenant et en l'embrassant, Jane, du courage!

— Mes filles!... répéta l'inlortunée.

L'attention de Jane et de son amie était si entièrement absorbée qu'elles n'entendaient rien de ce qui se passait auloar d'elle. Un homme s'approchait.

Le bruit de ses pas était amorti par le gazon. 11 avait une valise à la main.

Il était arrivé à deux pas d'elles.

Il s'arrêta, cloué par la surprise la plus violente. Un cri étouffé s'échappa de ses lèvres. Alors Jane se retourna.

A la vue de cet homme, elle sentit son sang se glacer en elle. Elle défaillit.

M"'= Mercier la relinl.

C'était Léon des Roselles.

— Jane!... s'écria-t-il. Jane!... vous!... Oh! mon Dieu, mon Dieu!

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