‹ Mariée en blancChapitre 128 sur 142 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

Hàtons-nous de rejoindre notre brave ami Mouredu que nous avons laissé dans le train de Versailles, à la suite du mari de Jane.

Ou plutôt précédons-le dans l'ancienne capitale de nos rois... et de M. Tl.iier», pour y voir l'impudente Luce et son amant, le fat et prétentieux José de Lizieux, encore tout fier de son triomphe.

Ils avaient réussi à être seuls dans un compartiment de premières, tête à tète absolu qui devait durer à peu près une heure.

Cependant cette absence de témoins n'enlevait pas une certaine gêne

1o74 MAIUKE KN lil.ANC

qui régnait entre les deux amants, née à l'instant même où, les billets pris, on avait pénétré dans le hall de la gare et pris place dans le train.

C'est à ce moment seulement que Luce, jusque-là affolée et énervée par sa fureur impuissante trop longtemps contenue et par l'iuimiliation horrible à laquelle elle avait voulu se soustraire, commença à sentir ce qu'elle avait fait en s'enfuyant avec José de Lizieux.

La réflexion était venue, succédant à l'emballement du premier mouvement.

Elle avait compris que celte fuite l'avait perdue irrémédiablement, car elle constituait l'aveu le plus formel de l'indignité dont on l'avait publiquement accusée.

Maintenant elle se repentait d'être partie.

Elle se disait qu'elle aurait mieux fait de faire appel à tout son aplomb, à toute l'impudence dont elle était capable. pour faire front à l'accusation <jui s'était élevée contre elle.

Elle aurait dû nier.

Pourquoi ne l'aurait-on pas crue.

Quelle preuve formelle aurait-on pu lui opposer?

Est-ce que toutes ses précautions n'avaient pas été bien prises?

Qui aurait ajouté foi à cette jeune fille déclarant qu'elle la recon- ■ naissait lormellemenl lorsqu'elle lui aurait infligé un démenti catégorique et énergique?

Comment Miette aurait-elle pu prouver qu'elle l'avait vue dans la maison de couture de M""= Duchesnoy ?

?s'était-elle pas capable d'inventer un mensonge, par dépit, par jalousie, par vengeance ?

JN'élait-elle pas une rivale, elle qui avait cru un instant pouvoir épouser le commandant de Salverne.

Luce voyait tout cela maintenant et elle regrettait ce qu'elle avait lait.

Elle sentait qu'elle s'était condamnée elle-même.

Elle y pensait amèrement, enfoncée dans l'angle capitonné de la banquette où elle s'était assise et elle regrettait par dessus tout d'avoir perdu à jamais cet homme dont la mâle beauté et le prestige indiscutable avaient éveillé en elle une folle passion.

C'est à lui surtout (pi'elle songeait.

José ne lui inspirait en ce moment qu'une aversion profonde, qu'une répugnance qu'elle avait ressentie déjà précédcmnicnl et qui, oubliée dans un instant de fol emballement, revenait plus insurmontable niainlen;ini -qu'elle se trouvait seule avec lui.

MARIÉE EN BLANC lo'>

Elle le voyait tel qu'elle le connaissait, infatué de sa personne, sot,, prétentieux, insupportable, écœurant.

Elle envisageait avec autant d'efîroi que de dégoût la perspective d'être â lui.

Il n'était pas celui qu'il fallait à ses concupiscences d'orgueil et de. névrose. •

Plusieurs fois José avait essayé de commencer une conversation,, voulant secouer cette gêne; et Luce, absorbée dans ses méditations pénibles, ne lui avait même pas répondu.

Quelques instants après le départ du train, il avait essayé de se rapprocher d'elle en s'avanrant sur la banquette, vis-à-vis, et il lu» avait dit :

— C'est réjouissant de penser que c'est le commandant qui s'est. marié et que c'est moi qui fais le voyage de noce.

Luce haussa les épaules avec un mépris marqué. José continua, n'ayant rien Senti.

— Par le fait, c'est un véritable voyage de noce.

Et il riait bêtement, poussant sa compagne du genou. A la fin, Luce impatientée riposta :

— Vous ne sentez donc pas que ce que vous dites est bête et d&mauvais goût.

Le fils de l'Espagnole bondit comme sous un coup de boutoir. 11 recula au fond de sa banquette, les yeux bêtement et largement ouverts, stupide, démonté, les regards fixés sur Luce. Il n'osa pas répondre.

Il pensa :

— Elle n'a pas lu tête à s'amuser... cela passera.

En arrivant à Versailles, après im trajet que le bellâtre trouva aussi long qu'ennuyeux, ce fut autre chose.

Us Bescendirent à l'hôtel, le premier venu, celui dont ils trouvèrent^ l'omnibus le mieux à portée devant la porte de la gare.

Luce demanda deux chambres.

. José n'osa la contredire.

Quand elle fut seule, délivrée de la présence de la bonne qui l'avait" installée, le fils de Carmen Pabla alla la rejoindre.

Il essaya de lui parler d'amour; il hasarda quelques brûlantes protes- J allons : mais Luce ne le laissa pas achever.

— Laissez-moi donc tranquille! lui dit-elle. Vous m'énervez !..,. Alors José sortit.

Il ne conqirenait rien à ce qui se passait.

lo76 MARIÉE EN BLANC

Il irailait les idée;; de Luce de lubies et il était résolu à attendre qu'elles prissent lin.

11 se promena dans la ville, allant d'un café à l'autre, puis revenant à l'hôtel pour dîner.

David était arrivé selon les ordres que José lui avait donné.

Son maître lui dit :

— Installe-toi... fais-loi donner une chambre et mets-toi à la disposition de madame.

Puis, il ajouta, fort libre avec le jeune Abyssin :

— Madame a ses nerfs!... quand ils seront calmés, tu me préviendras. Moi, je vais dîner.

L'appétit ne lui faisait pas défaut.

Lace ne voulut pas quitter sa chambre et il dîna seul, dans la grande salle, assis dans un coin d'où il voyait le mouvement distrayant de la table d'hôte.

Ensuite il sortit de nouveau.

Vers dix heures, ne sachant pas que faire de sa personne, mortellement ennuyé, il se dit :

— Sapredieu ! ça ne peut pas durer comme ça ! Je suppose qu'elle ne m'a pas demandé de l'emmener pour m'envoyer promener ensuite !...

11 résolut de retourner à l'hôtel, voulant avoir, avec sa maîtrise, une explication décisive.

Sortant d'un café de l'avenue de Paris, il passa devant la gare et regarda distraitement les voyageurs qui en sortaient.

Tout à coup l'amant de Luce tressaillit.

Parmi les personnes que le train venait d'amener à Versailles, il venait de reconnaître le duc d'Azergues.

Aussitôt il se cacha derrière un rangée de voilures et d'omnibus et il prit la direction opposée à celle que le père de Luce venait de prendre.

Il s'engagea rapidement dans des rues étroites et sombres et, après avoir fait un long détour, il revint à l'hôtel.

José monta précipitamment à la chambre de Luce où il entra en coup de vent.

— Vile! cria-t-il, il faut partir d'ici!... Ton |)ère vient d'arriver!.,. Luce pâlit alïreusemenl.

— Mon |ière !..,

— Je viens de le voir à la gare !

L'indigne créature n'hésita pas un instant.

Mouredu et Bertin, l'un et l'aulre à leur fenêtre, le vireat sortir. (P. 15S4.)

Le danger la transformait de nouveau.

— Mon père!... répéta-t-elle. — Comment a-t-il su...

— Tu penses bien que je ne le lui ai pas demandé. Quand je l'ai reconnu, je n'ai songé qu'à me cacher et à courir pour te prévenir.

— 11 ne t'a pas suivi?

— Non; ça, j'en réponds.

— Partons!... oui, partons!

Puis, reprenant aussitôt son sang-froid pour lutter contre la menaçante perspective qui se dressait, elle dit :

— Appelle David.

José sonna.

Ce fut Luce qui donna des ordres au jeune Abyssin.

— Nous partons, lui dit-elle. — Vous, vous allez rester ici.

— Bien, madame, répondit le domestique de José.

— A qui que ce soit qui pourrait venir nous demander, vous répondrez que nous sommes partis et que vous ne savez pas quand nous devons revenir.

David répéta :

— Bien, madame.

— Je t'écrirai d'où nous serons, ajouta José de Lizieux, pour te dire ce qu'il faut faire.

Tiens, voilà de l'argent.

Il lui donna deux cents lianes.

Luce était déjà prête et elle partit avec son amant, serrée contre lui, lui donnant le bras, le poussant dans les ruelles les moins éclairées.

— 11 faut partir d'ici, lui dit-elle. Mon père sait que nous y sommes et il nous cberchera partout.

— Où veux-tu que nous allions? — demanda José.

— Je ne sais pas.

— Retournons à Paris.

• — Non !... jamais.

— Alors, partons en voyage.

— Je ne veux pas aller à la gare... mon père peut y être ou la faire surveiller.

— Cependant... pour partir...

— Allons à pied... n'importe où!... Nous verrons plus lard... Alors ils s'engajiérent dans la première direction venue, uniquement

préoccupés par l'idée de s'éloigner au plus tôt.

Ils prirent, sans le savoir, la route de Paris, et ils ne la reconnurent qu'au bout d'une demi-heure de marche en voyant les rails du tramway.

Luce se fatigua bientôt.

L'émotion lui enlevait assurément ses forces.

Elle ne pouvait pas aller plus loin.

José proposa de s'arrêtera Virollay où l'on arrivait.

On y trouverait bien un petit iiôlel ou une auberge pour passer la nuit.

Luce ayant accepté, il fut heureux de celle circonstance qui la rappro-

chait de lui et qui la lui rendait, et il arriva tout guilleret dans un hôtel garni où il donna les noms de M. et M""' Publa, — le nom de sa mère.

En sortant de la gare de Versailles, Mouredu s'était rapproché de Claudius.

11 voulait voir ce que le père de Luce allait faire.

Il le vit prendre une voilure et l'entendit donner au cocher l'ordre de le conduire successivement dans les divers hôtels.

Aussitôt notre ami se dit :

— Té, vé, j'ai une meilleure idée que le duc, moi !... Faire la tournée des hôtels, ça peut être long, mon bon; sans compter que les amoureux peuvent bien être allés tout simplement dans une maison meublée... Espère, ma caille, je sais comment m'y prendre pour découvrir où ils se sont embossés !... Eh ! pardi, il y a le négro qui va me servir à relever leur point !

Tistin ajouta :

— Je retrouverai bien le duc quand il le fnudra, et alorse, comme je saurai où sont les tourtereaux, je n'aurai qu'à le mener au nid.

Le mari de Norine s'adressa alors à l'un des cochers des omnibus d'hôtel dont la voilure n'avait reçu aucun voyageur. Il demanda :

— Pai'don, mon bon, vous allez peut-être pouvoir me donner un renseignement, que?

— Si ça se peut, volontiers, répondit le cocher.

— Je viens d'arriver par le train de Paris et je viens rejoindre un camarade qui est à Versailles... vous avez bien compris?

— Oui. Vous savez son adresse?

— Non, mon brave, je ne la sais pas; mais le coco n'est pas difficile à trouver, espère!... C'est un négro!

— Un nègre !

— Voui, un nègre... un petit négrillo, vé!... un domestique, avec la livrée.

— Qui est arrivé ce soir?

— Ah! bonne mère! s'écria .^louredu avez une joie subite, vous l'avez vu?

— Je ne sais pas si c'est lui, répondit le cocher, mais j"ai vu uq petit domestique nègre à l'hôtel qui est à côté du nôtre.

— Pardi! mon bon; bien sûr que c'est luil...

— Eh bien! venez avec moi, je vais vous y conduire. Tistin, d'un bond, grimpa sur le siège.

158n MAHIEE EN P.LANC

Pendanl le trajet, fort court du reste, il égaya le cocher par sa conversation et par les explications fantaisistes qu'il lui donna.

Arrivé à l'hôtel qu'on lui indiqua, il ne voulut pas se séparer de son obligeant cicérone sans lui avoir otTert un. verre.

Ce n'est qu'ensuite qu'il se dit :

— Voyons un peu sr ce négro est bien celui de José de Lizieux.'

La constatation fut d'autant plus facile à faire que David vint à l'instant même prendre le frais devant la porte.

— Eh! troun de l'air, se dit notre iMéridional, c'est bien lui!... Maintenant, je n'ai plus qu'à attendre pour voir arriver maître Berlin qui ne compte guère, je le parie, retrouver ici le quartier-maître Mouredii.

Il choisit l'hôtel voisin, celui auquel appartenait le cocher qui l'avait si heureusement renseigné.

— On ne doit pas être mal là-dedans, pensa Tistii) en examinant l'aspect de la maison. Et puis, mon bon, il ne faut pas être trop près ni trop à découvert; Bertin est un malin, mais je ne suis pas tout à lait un fada, que !

Mouredu entra dans l'hôtel.

J! demanda une chambre au premier ayant vue sur la rue et, pensant sans doute qu'il inspirerait plus de confiance, du moment qu'il n'avait pas de bagages, en payant à l'avance, il en fit l'olïre qui fut acceptée très facilement.

.Noire ami examina son logement.

Il ouvrit la fenêtre et jeta un coup d'œil dans la rue.

— Té, je suis là comme dans la grande hune, se dit-il fort satisfait. Maintenant, mon ami Bertin n'a plus qu'à s'amener.

En y rélléchissant cependant, le mari de N'orine pensa que l'heure était trop avancée pour que le faux de Lizieilx, même s'il venait à Versailles, put trouver immédialiinrut Luce el José.

Il se dit qu'il ferait sagement en prenant du repos et en faisant un bon somme, et il se coucha, laissant la fenêtre entr'ouverle, ce que la température permettait à la rigueur, afin d'être éveillé par le bruit de la voiture' de l'hôtel.

Berlin avait manqué le train qu'avait pris le mari de Jane.

Itcnscigné par David, qu'il avait vu avant son départ à la rue de Courcelles, il savait que José et Ltu;e étaient allés à Versailles.

En voyant partir le duc d'Azergues, il ne lui avait pas été difficile de comprendre (piellcs étaient ses intentions.

MARIÉE EN BLANC lâsi

11 l'avait suivi.

Mais, à la gare Saint-Lazare, Claudius arrivé le premier avait pu passer dans la salle d'attente, dont la porte avait été refermée aussitôt après.

Berlin avait été obligé de se tenir à distance pour ne pas être vu par lui, et, ayant perdu quelques instants avant de prendre son billet, il était arrivé trop tard.

— Bah! pensa-t-il, il y a un train dans une demi-heure, je le prendrai.

Arrivé à Versailles, l'ancien agent de la Siireté chercha à se renseigner.

Il voulut savoir où le duc d'Azergues était allé, car c'est lui qui le préoccupait par dessus tout.

L'expression de son visage lui avait paru menaçante.

Il redoutait les effets de sa fureur au moment où Claudius se trouverait en présence de Luce.

C'est sur lui qu'il interrogea les personnes qui avaient pu le voir.

Personne ne put le satisfaire.

Claudius avait pris une voiture, comme nous le savons, et c'est à peine si on l'avait vu.

Mais Bertin savait raisonner avec autant d'intelligence que de perspicacité.

Se substituant par la pensée à ce père qui était venu à Versailles dans l'intention bien évidente d'y chercher sa fille, il comprit qu'il devait être en train de parcourir les hôtels pour les découvrir.

Il fit comme lui et, ayant pris un fiacre, il commença la tournée.

Le hasard voulut que l'ancien maître de timonerie rencontrât le mari de Jane au moment où il venait de quitter l'hôtel des Réservoirs et où il remontait dans sa voiture.

Il appela aussitôt le cocher.

— Arrêtez-vous ? lui ordunna-t-il.

Puis, ayant passé la tête à la portière, il ajouta :

— Vous allez suivre celle voiture.

Ils arrivèrent ainsi, à quelque distance l'un de l'autre, à l'hôtel que Luce et José venaient de quitter.

Mouredu dormait déjà profondément.

Le roulement des voitures l'éveilla aussitôt. Il sauta à bas de son lit et courut en chemise à la fenêtre. Il reconnut le duc d'Azergues au moment où il descendit de voiture, mais il ne prit pas garde à celle dans laquelle Bertin se trouvait, car,

arrêlée à une bonne dislance, elle paraissait altendre quelqu'un qui se trouvait dans la maison devant laquelle elle slationnait.

— Ce pauvre monsieur le duc, peclière ! pensa Tislin.

Ça y est!... il va les découvrir!... Coquin de bon sort, qu'est-ce qui va se passer?

Claudius était entré, en effet, dans l'hôtel.

'1 y avait été édifié du premier coup.

Au nom de José de Lizieux qu'il avait indiqué, on lui répondit:

— En effet, ce monsieur est descendu ici avec sa dame... Le mari de Jane blêmit.

— Mais, ajouta la dame du bureau de l'hôtel, ces personnes sont sorties il y a une demi-heure.

— Où sont-elles allées? questionna Claudius.

— Je ne sais pas... iM. de Lizieux n'a pas prévenu... Mais il y a le domestique qui est là et si monsieur veut...

— C'est inutile, interrompit le duc. Donnez-moi une chambre.

Puis, tandis que l'on choisissait une clef et un bougeoir, il ressorlit pour congédier et régler son cocher.

Berlin et Mouredu, également attentifs, le virent l'un et l'autre.

Ils comprirent ce qui se passait.

Le duc d'Azcrgues avait découvert la retraite de sa fille.

Ils se demandaient l'un et l'autre avec une appréhension basée sur dus sentiments divers, ce qui allait se passer.

Mouredu se vêtit à la hâte pour pouvoir descendre si cela était intéressant pour lui.

Pendant ce temps, Berlin ayant quitté son fiacre, vint précisément à l'hôtel où le mari de Norine avait pris une chambre.

Tislin, qui n'était pas à son poste, ne le vit pas entrer.

Page 1