LA DERNIÈIW: IM'AMIE
Berlin, ayant pris une chambre, fit exactement ce que Mouredu avait fait.
Il s'installa ;'i la (Vnèlre alin de voir ce qui allait arriver, se tenant prêt à intervenir lorsque le nKuiiiMit serait venu.
MARIÉE EN BLANC i583
En voyant le duc d'Azergiies congédier la voilure qui l'avait amené, ils avaient compris l'un et l'autre qu'il avait l'intention de séjourner dans cet hôlel où, croyaient-ils, Ciaudius avait trouvé sa fille et José de Lizieux.
Pour des motifs bien dilïérents, ils voulaient savoir l'un et l'autre ce qui allait se passer.
La fenêtre que Berlin occupait était voisine de celle de notre ami, mais plus éloignée de l'hôtel où élait le duc d'Azergues, si bien qu'au moment où Mouredu parut, tournant la tète du côté opposé, l'ancien maître de timonerie le vit et le reconnut.
11 se relira aussitôt.
La présence de l'ami dévoué de Léon des Roselles l'inquiéta.
Berlin avait réfléchi depuis plusieurs jours et il avait bien compris, aux recherches dont il avait eu vent, qu'il se tramait quelque chose contre lui. .
Sa méfiance, toujours en éveil, comme celle du criminel qui redoute sans cesse l'intervention de la justice, les comptes à rendre et les forfaits à expier, élait plus excitée encore depuis quelques jours.
Il avait appris, en outre, que Léon des Roselles, qui n'avait pas assisté au mariage de la fille de son meilleur ami, était allé en Espagne et ce voyage avait augmenté ses inquiétudes déjà vives.
Il sentait bien qu'il avait un ennemi acharné en cet homme dont le cœur gardait un impérissable amour pour Jane, el qui, sachant ce qu'il avait fait contre elle, désirait certainement la venger.
Berlin se demandait ce que Mouredu était venu faire à Versailles.
Quel intérêt pouvait-il avoir à êlre témoin de l'amour de José el de Luce?
L'ancien policier tira ù lui les persiennes de sa fenêtre et ainsi protégé, il surveilla notre ami à travers les lames.
Mouredu se lassa bientôt d'attendre vainement.
L'incertitude lui pesait.
Il ne pouvait cependant rien faire pour se renseigner.
Alors, il se coucha de nouveau el, après avoir longuement médité et conjecturé, il finit par se rendormir.
Berlin veillait.
Ne voyant plus l'ancien quartier-maître, il s'attendait à le voir sortir de l'hôtel.
Puis, après une longue attente, il voulut écouter ce qui se passait dans sa chambre.
Les cloisons d'hôtel sont généralement assez minces et en appliquant
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l'oreille on distingue parfaitemenl les moindres bruits qui se produisent dans la pièce voisine.
C'est ce que fit Bertin.
Il entendit le ronllement sonore de Mouredu qui dormait profondément.
Cela le rassura un instant.
Néanmoins, il ne se coucha pas.
Ce qui pouvait se passer dans l'hôtel voisin l'intéressait trop vivement pour qu'il songeât à dormir ou pour qu'il en éprouvât seulement le besoin.
Lorsque le jour parut, rien de nouveau ne s'était produit.
Le duc d'Azergues, en arrivant à l'hôtel, avait appris que Luce et José de Lizieux y étaient descendus, et David, qu'il avait interrogé, avait répondu ponctuellement ainsi que son maître le lui avait ordonné.
Claudius, croyant que Luce allait revenir, s'était résolu à l'attendre.
il avait demandé à être prévenu dès qu'elle serai I de retour.
Son attente avait duré toute la nuit.
L'état de l'àme du malheureux ne pourrait être décrit aisément.
A la honte et à la fureur qu'il éprouvait depuis qu'il connaissait l'indignité de l'infâme créature qui portait son nom, s'était joint un écœurement épouvantable à la pensée qu'il allait être bientôt en sa présence.
Sa colère s'exaltait dans des pensées terribles.
Dès qu'il fit jour, le duc appela.
Les gens de l'hôtel ne purent le renseigner.
On ne savait que penser de a ce jeune monsieur et de sa dame. »
On avait cru qu'ils étaient tout simplement sortis pour passer la soirée en ville et on était très étonné de ne pas les avoir vu rentrer.
Us n'avaient pas dit qu'ils partaient; ils devaient donc revenir.
La présence du domestique qu'ils avaie.'^.t laissé indiquait bien que telle était leur intention.
Mais Claudius ne voulut pas attendre plus longtemps.
Du reste, ce n'était pas devant témoins, dans un hôtel qu'il voulait rencontrer Luce.
Il partit.
Mouredu et Berlin, l'un et l'autre à leur fenêtre, le virent sortir.
Cela les intrigua et les préoccupa vivement l'un et l'anlrc.
Ils voyaient David, devant la porte de l'hôtel voisin, et ils ne pouvaient
MARIEE EN RLA.NG
— Loubet!... se dit-il avec effroi. (P. 1588.)
avoir l'idée que Luce et José de Lizieux, prévenus à temps de la présence du duc d'Azergues, s'étaient enfuis avant son arrivée.
Mais, tandis que Bertin demeurait chez lui, n'osant se montrer, le mari de Norine, impatienté par l'incertitude, voulut savoir à quoi s'en tenir.
Il descendit dans la salle à manger de l'hôtel et se fit servir à déjeuner.
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En même temps, il envoya un gaiçon aux reaseignements.
Gelui-ci revint au bout d'un mouienl rapportant la répon.-e qui avait été faite à tout le monde :
« Ce monsieur et celte dame n'ont pas dit quand ils reviendraient, on les attend toujours. »
Gela parut louche à notre ami.
Il soupçonna la vérité.
11 pensa que Luce et José, se sachant poursuivis, avaient sans doute disparu.
C'était peut-èlre pour se mettre de nouveau îï leur recherche que le duc d'Azergues était parti dés le matin.
Alors Mouredu songea à aller à la gare.
Il se dit que si José et Luce étaient partis, on pourrail peut-èlre le renseigner, si on les avait remarqués.
Berlin, toujours à son poste d'observation, avait vu toul ce qui se passait.
Il était résolu à attendre les événemenls.
Tout à coup, il tressaillit.
Au bout de la rue, il venait de reconuallre Léon des Roselles qui revenait avec Mouredu.
Notre ami avait rencontré son commandant en allant à la gare.
Il avait été d'autant plus surpris do le voir qu'il ne le savait (las encore revenu de voyage.
Léon lui expliqua le motif de sa présence.
11 lui raconta ce qui s'était passe la veille ul lui ap(iiil que .\liclle avait été retrouvée par M"' Mercier.
Ce fut une grande joie pour le mari de Norine et il l'exprima avec celle exubérance d'enthousiasme ijui était dans son leinpéramcut du .Méridional.
Lui-même, il dil tout ce ({uil avait lait pour rclrouvcr Berlin el {)our causer mieux à son aise, il conduisit Léon dans la chamhrc d'iiùlol ipril occupait.
Berlin les avail vu enlrcr tous les drii\.
Maintenant le misérable n'avait plus aucun doule >ur les inlonlions de ceux qu'il appelait ses ennemis.
H pouvait savoir ce (ju'ils allaient dire cl èUe mieux cdilic encore (|ue par ses seules conjectures.
Non seuleuienl la mince cloison ipii le séparait d'eu\ lui permettail d'enleniire, mais il avail cneore di'ciMivcrl une sorlc de pelil gucllcur
MARIÉE KN BLANC 1387
pratiqué dans la tapisserie, sans doute par quelque garçon d'hôtel libidineux.
Par là, il pouvait aussi bien voir qu'écouter.
Mouredu, qui ne fréquentait pas la Comédie-Française et qui n'avait pas appris les classiques, ignorait ce vers :
Ces murs même, seigneur, peuvent avoir des yeux.
U parlait avec son verbe élevé, répondant à Léon des Roselles qui lui exposait toutes les preuves qu'il avait réunies pour démasquer Berlin.
Us combinaient ensemble ce qu'ils avaient à faire pour arriver à le découvrir et pour le livrer à la Justice.
L'habile gredin était fixé désormais.
11 n'avait plus qu'à prendre immédiatement des dispositions nouvelles.
Il ne songeait plus à Luce et à José maintenant.
Le danger dont il était menacé le talonnait.
H sentait qu'il était découvert.
S'il ne disparaissait au plus vite, il serait inévitablement arrêté.
Il résolut de fuir.
Son plan était entièrement combiné.
Ijerliu allait passer d'abord à Bougival pour prévenir Palmyre et pour prendre ce qu'il possédait chez elle.
Fuis il irait à Paris chez ses banquiers. Il se ferait remettre un chèque représenlant toute sa fortune et toute celle de José, payable sur une banque de Cadix, où il prendrait le premier vapeur à destination de la République Argentine, l'un des États américains qui n'ont pas avec la France de traité d'exlraditien.
Dans la chambre voisine, il entendait toujours le bruit des voix de Léon des Roselles et de Mouredu.
Il pouvait très bien, pensait-il, partir sans êlre vu.
Aussitôt, l'ancien policier descendit, il régla sa note et, ayant levé la tête pour s'assurer que Mouredu n'était pas à sa fenêtre, il sortit rapidement, ayant soin de ne pas se retourner avant d'être arrivé à l'extrémité de la rue.
Personne ne l'avait vu.
Berlin se dirigea par le plus court chemin vers la gare de la rive gauche.
Il prit un billet pour la station de la Celle-Saint-Cloud et monta dans le premier train.
L'inquiétude du misérniîle élait devenue de véritnhles angoisses.
Il se senlait dans un danger épouvanlal>ie.
1! se déliait de tout.
Dans son compartiment, où il se Irouvail seul, il avait eu soin de regarder, par les petites ouvertures vitrées praliquéis dans les séparations, quelles étaient les personnes qui se trouvaient dans les comparliiuents voisins, afin d'être sûr qu'on ne l'avait pas suivi.
Il passait fréquemment la tête par la portière afin de s'assurer qu'aueun des voyageurs du train ne s'occupait de lui.
Cette précaution le servit.
Le train venait de ralentir sa marche avant de s'arrêter devant la station de la Celle-Saint-Cloud, lorsque Bertin aperçut un visage qu'il connaissait.
• — Loubet !... se dit-il avec effroi.
11 comprit ce qui se passait.
Léon des Roselles avait dit à Mouredu que l'agent du Consulat de Barcelone était revenu d'Espagne avec lui et lui prêtait son concours.
Bertin l'avait entendu.
Loubet était donc là pour l'attendre.
De tous côtés on élait sur sa piste.
Alors ce fut une terreur folle qui s'empara de l'esprit de l'inlàme.
Il se sentit perdu.
Berlin s'était rejeté vivement à l'intérieur et il s'était caché derrière le store bleu.
. Au lieu de descendre à la station, il conlinua sa roule pour ne quitter le train qu'à l'aris.
Il sentait que, s'il \ouiail échapper à ceu.\ qui le poursuivaient, il n'avait jiliis un seul instant à perdre.
Au.«sitot son argent retiré de la banque, il partirait.
Mais en même temps, à la terreur qui étreignait le misérable, se mêlait une fureur iudicihle, une rage atroce.
Beilin n'était pas huiuuie à renoncer à sa vengeance.
Le monstre avait encore du venin à jeter.
il auiait voulu pouvoir eu^uloulir tous ceux qu'il li;iïssait dans une épouvanta hle cata.stroplie.
Son esprit infernal, fertile en inspirations horribles, le servit encore.
Un rictus hideux plissa ses traits.
11 avait trouvé ce ipi'il allait l'aire.
11 se disait :
■MARIEE EN BLANC Cl^O
■ — Je n'ai plus rien à ménager mainlenanl!... alors tant pis pour eux!... Il faut que je me venge!...
L'inl'ànie avait trouvé sans doute quelque chose d'atroce, car les éclairs fauves qui brillaient dans ses yeux décelaient la joie diabolique.
Lorsque le train s'arrêta sous la haute toiture vitrée du iiall de la gare Montparnasse, Berlin ne se hâta pas de descendre de wagon.
Il atlcndit que tous les voyageurs fussent passés et il les examina un à un, toujours déliant, plus aux aguets que jamais.
Il ne vit aucun visage suspect.
Alors, rassuré, il se mêla aux dernières personnes, paya son supplément pour le trajet de la Celle-Saint-Cloud à Paris et il sortit de la gare.
Berlin entra au café dépendant du bullel.
Il s'assit précisément à cette même table sur laquelle Pélago avait écrit la veille sa lettre au duc d'Azergues et, comme elle, il demanda au garçon .
— Donnez-moi ce qu'il faut pour écrire. Il ajouta :
— Un verre de rhum.
Lorsqu'on l'eut servi, il écrivit.
C'est aussi à Claudius que le misérable s'adressait. Voici sa lettre :
« Monsieur le Duc,
« Le déshonneur et la honte ont atteint votre nom souillé par l'inconduile de votre fille et par la publicité du scandale qui l'a révélée.
« C'était une prédestination et vous ne devez qu'à un concours des circonstances les plus heureuses de n'avoir })as eu à voire mariage la première représentation de cette tragédie qui s'est jouée hier à l'église Sainte-Clotilde.
« Vin proverbe dit : « Bon chien chasse de race ». Dans votre famille les traditions ne se perdent pas et la lille tenait à être digne de sa mère.
« Oui, comme M"" d'.4zergues, celle que vous avez é|;ousée avait apparleiui à un autre. Pour que vous ne puissiez crier à la calomnie, je vous dirai son nom: c'est voire meilleur ami, Jl. Léon des Roselies, capitaine de vaisseau aujourd'hui en retraite.
et .Mais votre fille n'a pouitanl pas surjiassé sa mère, car M'-" Jane de Champlocé avait donné le jour à deux enlanls, deux lilles jumelles, que l'on nomma Marie et Marguerite. Llles sont nées le 24- août 1807, à Auteuil,
rue Lemarrois, numéro 2, dans une petite maison meublée louée pour la circonstance. Elles sont par conséquent inscrites sous le nom de leur père, qui ne vous a jamais fait part de leur naissance, à la mairie du XVI' arrondissement.
« M"« Mercier, en amie dévouée, a été la complice de son élève et elle sera, si vous y tenez, un témoin qui vous certitîera les faits.
(t Les fdles de M. des Roselles el de sa maîtresse ont été élevées clandestinement aux environs de Marseille par un nommé Mouredu, un ancien quartier-maître qui a servi sous les ordres du commandant des Roselles et qui est son âme damnée. Leurs noms, provençalisés, se sont transformés en Miette et Magali.
« Ces deux bâtardes sont toujours vivantes ; elles iiabilent à Cor- «leilles avec leur père.
« L'une, Magali, épousera votre filleul et pupille, M. Paul des Roselles, si vous donnez votre consentement à ce mariage.
tt L'autre, Miette, a fait votre connaissance bier. C'est elle qui, abandonnée par le commandant de Salverne dont elle avait réussi à se faire aimer, devenue la rivale de votre fille, a été l'auteur du scandale qui a empêché la bénédiction nuptiale.
« Voilà, monsieur le due, ce que j'ai tenu à vous faire savoir.
« J'appuie ma dénonciation par quelques lettres écrites par M"= Jane de Champlocé à son amant et vous aurez ainsi les preuves les plus formelles de ce que vous avez été jusqu'ici le seul à ne pas savoir.
« J'ai l'honneur de vous saluer.
« R.\OUL DE CHAIIERTIN. 1>
L'ancien agent de la Sûreté générale ne pouvait se servir ni de -"if nom ni de celui qu'il avait usurpé.
Il reprit pour la circonstance celui qu'H avait adopté autrefois. 11 savait bien que ses ennemis le reconnaîtraient.
La lettre achevée, Uerliu la relut avec soin.
Puis, il tira de son portefeuille le paquet des lettres volées â Jam. lit tenir le tout dans une large enveloppe de papier bulle qu'il ferma à la eire et sur laquelle il écrivit :
MONSIEUR LE UL'C d'aZEIIGUES
eu son hôtel,
rtie de Grenelle,
Berlin se rendit alors au bureau de poste de la rue Lillré.
II fit recommander sa lettre et, pour être encore plus certain qu'elle ne pourrait être détournée de sa destination et qu'elle serait bien remise personnellement à Claudius, il demanda un accusé de réception.
Alors, satisfait, he.ureux d'une joie cruelle qui lui faisait oublier pour quelques instants la terreur qui n'avait cessé de l'étreindre, il prit un Il acre.
Il donna au cocher l'adresse de la maison de banque qui avait le dépôt de sa fortune.