LIV. 200. — UARLÉE m BLANC
UV. 200.
1394 JIARIÉE EN BLANC
Dès qu'il fil jour, elle appela son amant.
— 11 faut que nous partions d'ici, lui dil-elle.
— J'ai songé à ce que nous pouvions faire, répondit José.
— Quoi donc?
— Nous pouvons aller à Bougival ; mon père y possède une villa où nous serons absolument en sûrelé.
. Luce haussa les épaules.
Elle relusa.
— Non, dil-elle, il iaut partir. Je veux retournera Paris!...
— A Paris!'...
— C'est là qu'on est le mieux caché.
Luce voulait se rapprociier d'.\drien de Salverne.
Quelle idée avail-elle dans la lète, suggérée par l'exaltalion de son espril et de ses sens, en un phénomène d'ordre absolument palliologique? "Un spécialiste des grandes névroses féminines pourrait seul nous édifier à ce sujet.
José ne pouvait pas refuser.
Ils partirent donc, non pas ensemble, mais séparément, afin de ne pas donner l'éveil, afin de ne pas être reconnus si l'on avait découvert leurs traces ou si on venait à les rencontrer.
José partit le premier.
Luce devail prendre le train suivant.
Les deux amants se relrouveraienl dans l'église de Aolre-Dame-des- Champs, la plus voisine de la gare Montparnasse.
Le fils de Carmen élail parti depuis une heure, lor.'-que Luce pril à siin tour le train.
Dans le wagon où elle nionla précipitamment, craignant d'être vue, se trouvait un jeune homme.
Celui-ci, heureux de continuer le voyage en aussi agréable compagnie, se montra loul de suite fort enlieprenant.
A la faveur d'un propos banal, comme il est aisé d'en trouver en chemin di; \\;y, il lia conversation avec sa jeune inconnue.
Lurc élail heureuse de la diversion que cet incident produisait sur son cspiil.
Elle se prèla facilemcnl aux entreprises de son com|iagnon qui devint galant et bientôt pressant.
Il fil des propositions ipii hunu presque aussitôt agréées.
MAlilliK i:.\ lîLANC '393
Il ollVil à Luce de l'eniinener à Asniores uii il allait rejoindre des amis avec qui il devait l'aire une superbe partie de canotage.
Elle accepta.
Ainsi elle se débarrassait de José qu'elle ne pouvait plus sentir.
A Asnières, une bande de canotiers et de canolières était réunie au Café de la Marine, attendant Paul Rouleau, qui arriva bientôt avec sa nouvelle compagne.
Il présenta Luce à ses amis et on lui lit un accueil bruyant et enthousiaste.
Personne ne la connaissait.
On pensait qu'elle ap|iartenaitau monde de la galanterie où les joyeux canotiers des rives de la Seine prennent leurs compagnes souvent éphémères.
Quelques-uns envièrent même secrètement la bonne lorlune de leur ami.
Le déjeuner fut d'une gaieté folle.
Luce s'étourdissait volontiers et déjà elle avait absolument oublié José qui devait l'attendre au rendez-vous convenu.
Le Champagne, ajouté auv nombreuses bouteilles de picolo qui avaient été vidées, produisait sur elle son adorable griserie.
Après le déjeuner, on canota.
Ce fut l'occasion d'un ledoublement de gaieté et d'entrain.
Luce s'amusait énormément.
C'était une existence nouvelle pour elle.
Elle ne songeait plus à autre chose.
Elle avait oublié tous les événements passés.
Paul Rouleau, qui la trouvait adorable, grâce à sa jeunesse surtout, lui avait déjà fait ses propositions les plus formelles.
Il lui [)arlait d'amour.
Il lui exposait sa position et lui racontait sa vie.
Il n'avait pas encore eu de maîtresse sérieuse.
Jamais il ne s'était attaché à personne.
Luce se plaisait à entendre ce langage, comme si elle sentait que cette vie était bien faite pour elle.
Elle répondait aux baisers de cet homme qui comptait être son aiirtant et dont, à dumi-ivie, hallucinée en vérilable hystérique, elle acceptait l'amour.
Que lui importail sa famille !
On ne saurait pas ce qu'elle était devenue.
On la chercherait sans doute, mais on ne la trouvcraii pas.
Jo06 MARI1:E en lil.ANC
Il faudrait bien que l'on renonçât à elle.
L'existence brisée là était recommencée ici, et celle-ci avait tous les attraits pour sa nature vicieuse.
José avait attendu longtemps dans l'église de Nolre-Dame-des-Champs.
Sa montre, fréquemment consultée, lui disait que deux trains déjà étaient arrivés à Paris.
Un pressentiment s'emparait de lui.
Il ne savait à quoi attribuer l'absence de Lace.
11 revint à la gare, attendit encore l'arrivée d'un nouveau train, et ne la voyant pas, il interrogea des employés qui ne purent le renseigner.
Alors il retourna à Viroflay.
A l'auberge, il apprit que la fille de Jane était partie quelque temps après lui.
Maison ne put lui dire si elle était allé prendre le train.
Fort irrité, José de Lizieux se demandait ce iju'il avait à faire.
Il se dit que Luce pouvait être retournée à Versailles, pensant que son père en était parli après l'y avoir vainement clierchée.
11 s'y rendit.
David était toujours à l'hôtel, attendant des ordres.
Il n'avait vu personne.
Alors le fils de l'aventurière espagnole devint subitement sombre.
Des idées noires surgirent en son esprit.
11 eut le pressentiment de la vérité.
Il se dit :
— Elle est partie!... elle m'a abandonné!... elle ne veut plus de moi, je l'ai bien compris !
La jalousie et le dépit le torturaient.
Il sentait, sous leur empire, son esprit s'égarer..
S'il avait vu Luce en ce moment au bras d'un autre, il aurait été capable de la tuer.
Mais où la chercher ?
Comment savoir ce qu'elle était devenue?
José revint à Paris.
Il ne voulut pas retourner chez Pélago; il se souciait bien d'elle en ce moment !
C'est à Luce seule :,u'il songeait.
Il se trouvait sous le seul empire de la passion qu'elle avait allumée en lui, et celte passion grandie par les désirs nouveaux que l'enlèvement
MARIÉE EN liLANC 1597
lui avait fait concevoir, exaspér éc par la résistance de Luce, aflblée par sa fuite et par la jalousie.
Il vint à la rue de Courcelles.
Le fils de Carmen prit un revol ver dans un des tiroirs du bureau de celui qu'il croyait son père, il s'assura que l'arme était chargée et il la mit dans sa poche.
Puis, il repartit.
Rejoignons maintenant le duc d'Azergues afin de suivre le plus rapidement possible les événements qui se déroulent si niultam'mrnt au moment où ce dramatique récit touche à sa fin.
Claudius était siàr que Luce était venue à Versailles avec son amant.
Il en avait eu la preuve.
Mainten:int il était certain qu'elle en était repartie, prévenue peut-être de son arrivée et fuyant sa colère.
11 voulait agir seul.
Il ne voulait pas demander le concours de la police, qui lui aurait été sûrement accordé, pour la retrouver, car il ne voulait pas que le scandale causé par cette indigne créature eut un nouveau retentissement.
Le duc d'Azergues se souvint alors d'avoir entendu dire que M. de Lizieux possédait une villa à Bougival.
Il S3 demanda si José el Luce ne s'y étaient pas réfugiés.
Il s'y rendit aussitôt.
Là, il s'informa, mais personne ne put lui indiquer l'habitation de M. de Lizieux, car le nom de Palmyre Putot seul était connu.
Le mari de Jane était exaspéré.
Les efforts qu'il faisait depuis la veille pour dominer sa fureur l'exlénuaient.
Depuis près de vingt-quatre heures il n'avait pas pris de nourriture.
Une fièvre ardente le brûlait.
Claudius marcha lentement le long de la Seine afin de chercher un peu d'apaisement et de calme.
11 ne trouva dans les méditations atroces qui l'obsédaient qu'un redoublement d'rritation.
Par moment, il lui semblait que ses forces épuisées par cette lutte violente contre lui-même allaienl l'abandonner.
Une sorte de vertige s'empara de lui.
En même temps, il sentit l'aiguillon de la faim.
La nature faisait valoir ses droits.
1308 MAUIFG liN lU.ANC
l.e mari de Jane enlra alors dans un resUuirant, le premier venu, celui qui est à l'angle du quai et de la grand'rue.
Il se fit servir à dîner, persuadé qu'à la première bouchée son estomac se contracterait et refuserait de laisser passer la nourriture.
Ce fut le contraire qui se produisit.
Comme cela airive souvent en pareille disposition physique, Claudius se senlil un appétit dévorant.
Il mangea précipitamment.
Il dévora presque, heureux de sentir ses forces se régénérer et, sous celte inlluence, son esprit recouvrer ses qualités.
Lorsqu'il eut terminé son repas, il paya et sortit.
Maintenant il se sentait plus maître de lui, délivré de cette faiblesse qui l'avait menacé et de ce \erlige qui l'avait saisi un instant.
11 reprit sa maiche le long du fleuve, comme s'il s'attendait à rencontrer là un indice, à apercevoir José de Lizieux ou quelqu'un qui pourrait le renseigner.
Etranger à tout ce qui se passait autour de lui, il était uniquement préoccupé à examiner une à une toutes les villas qui bordent la rive gauche de la Seine, espérant reconnaître à quelque signe celle (]ui a|ipartenait à M. de Lizieux.
Tout à coup, un cri retentit.
En même temps, le bruit d'un corps tombant à l'eau se fit entendre.
Un enfant venait d'être précipité dans la Seine.
L'eau bouillonnante s'était refermée sur lui.
De loin, l'accident avait été vu.
Des personnes accouraient.
Mais Claudius, qui était sur la berge ïiiènie du fleuve, n'écouta que son courage et son cœur.
Il arracha sa jaquette et se jeta à l'eau.
L'enfant reparut un instant à la surface, se débattant contre la mort.
En quelques brasses, le mari de Jane, (|ui était un excellent nageur, parvint à lui, le saisit et le soutint hors de l'eau, déjii évanoui.
Il nageait d'une seule main, regagnant la rive en suivant le courant de l'ran.
Sur la berge, une l'ouli' lumilneuM' applainli.-.siil à .-on courageux sauvetage, criait bravo cl le félicitait de son dévouement.
Au premier rang, la mère de reniant pleurait en le bénissant.
Elle avait vu son (ils sauvé, car le iielil roiiviit les yeux au inoinen^ OÙ son sauveteur le remit entre ses bras.
MARIKK EN BLANC lo'JO
Mais alors, le duc d'Azergues sentit lui-même un malaise affreux !u saisir.
Une bouffée brûlante monta de ses poumons à son cerveau.
Il tomba inanimé, à peine retenu par les personnes qui se pressaii'Ut autour de lui pour lui serrer la main.
Il était frappé d'une congestion causée par l'immersion survenue en pleine digestion.
Ce ne fut qu'un cri dans la foule quand on le vit.
On se précipita à son secours.
On le releva et on le transporta chez un pharmacien ; mais avant d'y être arrivé, le malheureux avait rendu le dernier soupir.