‹ Mariée en blancChapitre 19 sur 142 · LIV. 117. — U.\R1ÉK E.N BLANC. LIV · texte numérisé non relu

LIV. 117. — U.\R1ÉK E.N BLANC. LIV

Il interrogea un de ses amis, le capitaine Vincent, un camarade de la même promotion que lui, qui était attaché au cabinet du Ministre. Il lui demanda :

— As-tu vu de Salverne ce matin ?

— Oui, je l'ai vu.

— Ah !... il est venu?

— Il voulait voir le chef de cabinet et il a attendu plus d'une heure son tour. Au moment où il allait être reçu, le Ministre a fait appeler le colonel, et de Salverne, voyant que ce serait trop long, est parti.

Raymond était certain de ne pas se tromper dans la conjecture qu'il avait faite.

L'attaché du cabinet du Ministre ajouta aussitôt :

— Un drôle de garçon, que de Salverne !... Je l'ai reçu ici, dans mon cabinet, où j'étais avec le commandant Ballange ; il est resté là, je te l'ai dit, près d'une heure et demie. Il n'a presque pas dit un mot. On dirait qu'il se trouve mal avec ses camarades...

— Non, interrompit le capitaine de Coursades, de Salverne est un excellent garçon et un très bon camarade ; mais en ce moment il est préoccupé, inquiet... et puis, tu sais, il est un peu ours.

— Oh ! oui.

Juste à ce moment, un huissier du Ministère vint annoncer le capitaine de Salverne.

— Tiens, quand on parle du loup... dit l'attaché au cabinet du Ministère.

Et tout haut :

— Faites entrer, ordonna-t-il.

Raymond était heureux de la rencontre.

La surprise d'Adrien fut extrême en trouvant son ami en cet endroit cl il ne put la dissimuler.

Sa contrariété lut visible et apparut aussi clairement que son embarras.

A l'inslanl le capitaine de Coursades n'eut plu^ nu doute : son ami venait au Ministère dans l'intention d'entretenir 1« clicl du cabinet de son projet do di^mission.

Il lui serra la main.

— Tu nr l'attendais pas à me trouver ici? lui demanda-t-il.

— C'est vrai, répondit Adrien.

— Moi non plus. — Ks-tu allé chez toi?

— Non.

— Ton ordonnance t'aurait dit sans doute que je suis venu prendre de tes nouvelles. — En as-tu pour longtemps ici?

Avant que de Salverne eut répondu, l'attaché du cabinet lui dit :

— Le colonel n'est pas là ; il a accompagné le Ministre à la Chambre, car c'est aujourd'hui qu'on discute le budget de la guerre.

— C'est au colonel que tu avais affaire? questionna le fils du baron de Coursades.

— Oui... J'avais besoin de le voir, répondit Adrien avec un réel embarras. Je reviendrai.

— Vicns-lu prendre l'absinthe avec nous, demanda Raymond au capitaine Vincent.

— Impossible, mon cher, il faut que j'attende le colonel et je ne puis pas sortir avant son retour. C'est du reste l'heure où les reporters de journaux vont arriver pour leur visite quotidienne, et c'est moi qui les reçois.

— Allons-y tous les deux, dit alors de Coursades à Adrien de Salverne.

Et ayant serré la main au capitaine Vincent, les deux officiers d'étalmajor sortirent ensemble.

— Tu 06 l'air tout drôle, dit Raymond lorsqu'on fut dehors.

— Moi !... fit Adrien. — Tu trouves?...

— Tu as certainement quelque contrariété... Il y a donc quelque chose qui ne va pas?

— Non... Je ne sais pas pourquoi tu me dis cela... J'ai donc l'air contrarié?...

— Absolument.

— Je t'assure que tu te trompes.

— Qu'as-tu fait depuis dimanche? questionna Raymond de Coursades.

— J'ai travaillé comme un nègre, mon cher, répondit Adrien de Salverne. Nous avons une besogne formidable en ce moment avec les nouveaux projets de mobilisation que l'on prépare. Tu dois en savoir quelque chose, du reste?

— Oui, chez nous aussi, et ce n'est pas prêt d'être terminé. En rnème tenqis, Raymond se disait :

— J'ai une idée, et dès demain je niettrai ce projet à exécution... Je le tiendrtd comme cela, car je suis certain qu'il venait pour entretenir le colonel de son projet de démission, afin d'obtenir plus rapidement l'acceptation du Ministre. Il ne l'a pas encore donnée, sa démission, j'en réponds.

Et pour changer la conservalion :

— Il y a longtemps que tu n'as pas vu M. des Roselles? ilcmanda-t-il.

— Oh! oui, répondit Adrien, depuis la crémaillère où nous nous trouvions ensemble.

— Chez Pélago?

— Oui. — .Mais il m'a écrit hier.

— Il n'est donc pas à Paris?

— Il n'en est pas loin : il est chez son oncle, le capitaine de vaisseau en retraite, à Cormeilles-en-Parisis.

— A la campagne en cette saison !

— Il paraît que M. des Roselles y passe l'hiver celle année, et Paul est chez lui pour quelques jours. Il est devenu amoureux.

— Bail!... à Cormeilles?

— Oui.

— Et c'est pour cela qu'il est chez son oncle ?

— Précisément, car sa fiancée est précisément une jeune fille dont M. des Roselles est le tuteur.

— Je comprends.

— Il doit rentrer à Paris lundi prochain.

Les deux amis entrèrent à ce moment au café où ils se firent servir l'un une absinlhe, l'autre un iiiadère, et continuèrent à causer.

Le lendemain malin, l!ayiiuuul de Coursades se faisait annoncer chez le général d'Yrvoix qui était à la lèle de l'important service de mobilisation .luiiiH'l il était allaclié.

Le général dVrvoix n'est pas un inconnu pour les lecteurs de ce récit qui se rappellent certainement l'avoir vu assister aux fêtes que .M"'' de La Possonnicre donna à Champtocé en riionneur du duc et de la duchesse d'Azergues.

11 était, par sa femme, une de (lomsades, l'oncle du cnpilaine d'élalmnjor.

H parut surplis de la vigile de son neveu et le (|ueslionna le premier avec i.etle rondim- mililaire (ju'il mcllail en Ions ses actes.

— .Miiii I lu r oncle, n'pundil Raymond, je viens vous demander un service jiour un de mes amis.

— Service!... (il le général. Tu sais bien ijue je n'aime pas les sollicilutions faites par des parents ou par des amis, car je me trouve ainsi dans la nécessité de les dé.sohliger.

Le jeune eapilaine >ouiil.

— La nature du service que j'ai à vous demander ne vous y amènera pas, j'en suis sûr.

— Tu es bien sûr de ton fait !

— Oui, c'est vrai.

— Quel est donc ce service ?

— Voulez-vous me permettre de vous dire d'abord de qui il s'agit?

— Dis.

— 11 s'agit de mon ami de Salverne.

— Le capitaine?

— Oui, mon oncle.

— Brave garron,... excellent officier... du plus grand mérite... Le fils d!un de mes vieux amis, le colonel de Salverne, qui serait divisionnaire depuis longtemps si un boulet autrichien ne l'avait pas coupé en deux... Qu'est-ce qu'il veut de moi, le capitaine de Salverne?

— Lui, rien... C'est moi qui sollicite.

— Pour lui?

— Sans son ayis?

— Sans lui en avoir dit un mot.

— Alors, voyons la nature du service maintenant? demanda le général.

— Vous avez su apprécier le mérite de mon ami, n'est-ce pas? dit Raymond.

— Oui, je viens de le dire : un garçon supérieur.

— Pensez-vous, qu'avec le travail que nous avons en ce moment, il ne vous rendrait pas de grands services.

— Je ne dis pas,... oui, certainement; mais le capitaine de Salverne est attaché à l'état-major du Gouverneur.

— C'est bien cela... Cependant, si vous désiriez vous l'adjoindre, vous n'hésiteriez pas à réclamer son concours.

— Évidemment.

— Eh bien! mon oncle, c'est ce que je viens vous demander de faire.

— Afin de travailler ensemble?

— Ce sera certainement un plaisir pour moi, étant donné l'amitié qui nous unit; mais là n'est pas le mobile de ma démarche.

— ■ Alors, dans quel but?

— Je vais vous l'apprendre, mou oncle, mais je suis obligé de vous dire que ceci est tout à fait conlidenlie!.

— Ah!... fil le général surpris.

— De Salverne, reprit Raymond, est entrain défaire une irréparable bêtise.

— Lui !

— Oui.

— Ça m'étonne!... quelle bêtise?

— Il veut démissionner.

— Pas possible !

— C'est la vérité.

■ — Pourquoi donc ça ?

— Question de mariage, répondit le fils du baron de Coursades; un amour insensé qu'il s'est mis en tête pour une fille sans fortune, une petite ouvrière...

— îl est fou, ma parole!

— 11 est amoureux.

— Mais, demanda M. d'Yrvoix, je ne comprends pas comment le lait de travailler dans mon service l'empêchera de donner suite à son projet, s'il a réellement résolu de démissionner... D'abord, tu sais que je n'aime pas m'occuper d'affaires de celte nature.

— Croyez que ce n'est pas ce que j'attends, répondit vivement Raymond. — Je cherche à détourner de Salverne de cette atïcction ridicule, indigne de lui, qui est la cause de celle détermination qui brisera sa carrière. Mais cela ne peut se faire d'un seul coup et il y a urgence, car je suis certain que, si on ne l'en empêche, il aura envoyé sa démission au !\]inistre avant la fin de la semaine prochaine.

— Sacrebleu ! jura le général. — Pour une fonuuo !... Renoncer à la carrière! en si belle voie!... Il faut être absolument fou !... J'avais meilleure opinion de ce garçon !

— L'amour aveugle, mon oncle ; mais il est encore temps d'empêcher le mal, et c'est pour cela que je n'ai pas hésité à venir vous trouver.

— Allons, tu as bien fait.

— Je suis certain, reprit Raymond, que si vous faisiez appeler de Salvrrne, ce que le général gouverneur vous accordera facilement, il ajournerait de lui-même son projet de démission jusqu'à l'achcvement des travaux que nous faisons pour la mobilisation...

— Oui, je comprends... cela nous ferait gagner du temps.

— Cela me pcrmellrait de réussir. Ici, près de lui, je le tiendrais;

je le cramponnerais s'il le l'aul le l'éloignerais de celle (ille et, s'il élail

possible, je lui souillerais bien à l'esprit un autre amour plus digne de lui. — .](' |)arvicndrai pcnt-êlrc à rompre à jamais celle alfcdion.

— Bon, eh bien! c'est entendu, déclara subitement le général qm prenait toujours ses déterminations tout d'un coup.

Raymond était enchanté.

— Vous allez faire ce que je vous demande ? questionna-t-iL

— Aujourd'hui même.

— Oh! mon oncle, comment vous remercier...

— Tu n'as pas besoin de me remercier, répondit le père de Blanche d'Yrvoix, car ce n'est pas pour toi que je fais cela. Je te remercie au contraire de m'avoir prévenu. C'est en souvenir de mon brave ami de Salverne que je le fais ; je ne veux pas que de là-haut il voit son fils quitter l'armée pour une péronnelle.

— Très bien.

^ J'ai rendez-vous à deux heures avecle Gouverneur et je lui parlerai de ton ami.

— Pas un mot de ma démarche...

— Pour qui me prends-tu donc, Raymond,

— Excusez-moi, mon oncle,... mais j'aime tant ce garçon-là.

— Bon, bon.

— Alors?...

— Demain il sera ici.

— Merci !...

Et en lui-même, Raymond de Coursades ajouta :

— Pendant ce temps, j'agirai !

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