‹ Mariée en blancChapitre 3 sur 142 · A PARIS · texte numérisé non relu

A PARIS

Paul des Roseilcs était en proie à une cuisante inquiétude depuis qu'il avait vu son ami Adrien de Salverne dans cet étal soucieux.

Il avait compris, dans le sage discernement que le calme cl l'amitié lui avaient donné, que le jeune officier d'état-major allait commettre une irréparable folie s'il donnait suite à son projet de démissionner et il s'était promis de l'en empêcher par tous les moyens possibles.

Le lendemain était «n dimanche.

Paul, (jui avait peu doiiiii, fui matinal cl ;\ huit heures il |iiil le train à la gare Saint- Lazaïc pour aller voir son onch' ;\ la campiigno, ayant résolu de lui parler d'Adrien et de le prier d'intervenir et de se joindre à lui pour le détourner de ce projet qui briserait son avenir.

Il avaii préféré en parler d'abord à son oncle, parce qu'il savait ([u'en sa qualité d'officier relrailé de la marine militaire, il aurail plus d'influence que son parrain sur Adrien.

Cela ne l'empêcherait pas, du reste, pensait-il, de faire intervenir ensuite le duc d'Azergues dont il connaissait la grande estime à l'égard du jeune capitaine d'état-major.

En outre, il y avait longtemps que Paul n'avait pas vu son oncfe; c'était une occasion dont il profilerait.

Léon des Roselles avait, en effet, acheté une petite villa sur le coteau si pittoresque de Cormeilles-en-Parisis et depuis près de trois ans qu'il avait fait cette acquisition, il y passait la plus grande partie de l'année.

Depuis qu'il avait pris sa retraite avec le grade de capitaine de vaisseau, Léon des Roselles n'avait pu se consoler de la perte de sa petite Marie, car à la suite des infructueuses recherches qu'il avait faites, il avait renoncé à l'espoir de la retrouver jamais.

Son cœur de père, malgré le bonheur qu'il avait de posséder l'une de ses deux enfants, était profondément ulcéré.

Il faut être père, il faut connaître, en l'ayant goûtée, celle suave affection, cette ineffable tendresse de la paternité, pour comprendre combien la douleur causée parla perte d'un enfant est inconsolable.

Celte douleur est bien plus affreuse lorsque, au lieu d'avoir vu s'éteindre entre ses bras l'enfant qu'il adorait, au lieu d'avoir vu se refermer sur lui la froide pierre d'une tombe où l'on a du moins la consolation de pouvoir le pleurer, le père l'a perdu sans savoir où il se trouve, ravi en pleine vie à son amour, emporté loin de lui.

Il ignore où est son enfant.

Il ne sait s'il est heureux ou s'il souffre.

Il lui est impossible de le secourir.

Il n'a que le désespoir qui torture et l'abominable désolation.

Aucune compensation n'est possible.

Rien ne peut atténuer cette douleur immense, rien que la récupération de l'enfant perdu, rien que son retour.

En proie à ces douleurs, le malheureux Léon des Roselles, dont le cœur avait déjà tant souffert, n'avait pu se faire à la vie bruyante de Paris.

Il avait auprès de lui l'une de ses filles, celle qui n'avait conservé que le nom pittoresque de Magali, et qui, élevée par M"= Mercier, se croyait orpheline.

Il avait tenu la promesse qu'il s'était faite de ne pas révéler à Magali qu'il était son père, afin de ne pas être obligé de lui parler de sa mère.

11 avait eu cette force qu'il puisait dans l'inépuisable générosité de

son cœur de vivre à côté d'elle, de la voir chaque jour, de l'aimer et de ne pas lui expliquer le mobile de celte immense tendresse.

Magali l'adorait.

Il s'était passé dans le cœur de la jeune fille, à son insu, quelque chose d'inexplicable.

Elle avait conçu pour Léon des Roselles, dès son plus jeune âge, une tendresse telle qu'elle ne s'était pour ainsi dire jamais aperçu qu'elle était orpheline, comme elle le croyait.

Sans essayer seulement d'analyser l'essence de son affection, sans questionner son cœur ingénu sur la nature de ses sentiments, elle avait pour lui une véritable tendresse filiale.

Elle recevait de lui, sans s'en rendre compte, des baisers paternels.

Elle subissait inconsciemment la douce et pénétrante attraction qui résulte de l'amour qui appelle l'amour.

S'il lui avait fallu un jour se séparer de lui, le perdre à jamais, elle aurait sûrement senti alors à sa douleur que c'était son père qu'elle avait perdu.

Léon avait vu grandir sa fille.

11 avait suivi avec joie le développement de l'enfant, puis de la jeune fille, et, en elle, il avait retrouvé successivement sa Jane telle qu'il l'avait connue, enfant d'abord, ensuite jeune fille, — telle qu'il l'avait aimée.

11 avait voulu ensuite se rapprocher davantage d'elle, l'avoir souvent toujours ou presque toujours au moins auprès de lui, car elle avait à tenir en son cœur non seulement sa place, mais aussi celle de sa sœur.

C'est pour cela que Léon avait acheté celle petite propriété à Cormeilles.

Il pourrait ainsi fuir Paris, pendant la plus grande parlie de l'année.

11 y vivrait loin des amers souvenirs qu'il retrouvait sans cesse.

11 y vivrait constamment avec sa fille pendant les longs mois qu'elle viendrait y liabilcr avec M"' Mercier, — avec sa petite mère.

Depuis quelque temps Léon des Roselles avait conçu ce projet et il cherchait à le mettre à exécution.

Une circonstance l'y décida subitement.

Notre ami Tistin Mourudu, que nos lecteurs n'ont certainement pas oublié, était arrivé un beau malin à Paris.

En vrai Méridional, l'ex-quarlier-niaitre était d'une négligence inconcevable pour répondre aux letlros, et il fallait, pour qu'il écrivit quatre ou cin(| fois dans l'année à son ancien ollicicr, (pi'il cùl pour lui un véritable allachemcnl et une ardente affection pour sa petite Magali.

— Oh! papa Tistin!... quelle joie!... s'écria Magali en sautant au cou do l'ancien

matelot. (P. 8-28.)

Cette fois, Tistin avait oublié d'écrire pour annoncer son arrivée.

Norine cependant le lui avait conseillé, puis répété plusieurs fois, et Tistin avait promis de le faire.

Il l'avait même promis si souvent, tout en reculant sans cesse le moment de s'exécuter, qu'il en était arrivé à se persuader que sa lettre avait été écrite et expédiée.

UV. i04. — MARIÉE EN BLA^'C. LIV. 104.

S'il eut attendu une réponse, il aurait probablement été fort surpris de ne pas la recevoir.

Tistin arriva donc un beau jour tout tranquillement à Paris, avec Norine qui avait été mise en goût par son premier voyage.

Sa première visite fut pour Léon.

Ah ! il y avait du nouveau !

Il en avait des choses à apprendre !

D'abord Tistin, après avoir fait une jolie petite fortune grâce à l'exploitation de son restaurant, avait trouvé à vendre avantageusement son établissement de l'Estaque.

M"' Mouraille était morte, sa mère se faisait âgée, il s'était décidé à vendre.

Il avait fallu, aux termes du contrat qu'il avait passé, rester six mois avec le successeur pour que la clientèle, habituée à notre ami .Mouredu, ne s'éparpillât pas au profit des concurrents.

Puis, la mère Mouredu était tombée malade. Elle avait fait une longue maladie et elle était morte à son tour.

Alors Tistin et Norine, qui n'avaient jamais eu d'enfants, se trouvèrent bien isolés, bien seuls.

Ils se sentaient attirés par l'affection qu'ils avaient pour Magali, pour cette adorable enfant, qui était bien un peu leur fille, et qu'ils ne voyaient guère qu'une fois par an, lorsqu'elle venait, avec M"' Mercier cl Léon des Roselles passer deux ou trois mois dans le Midi.

Paris les attirait.

C'est là maintenant que se trouvaient tous ceux qu'ils aimaient.

Tistin réunit tout ce qu'il possédait en argent et en titres, le conlia à une maison de banque qui le lui transmettrait à Paris, et il partit avec Korine et avec Mistonflut, son mousse, — un homme aujourd'hui.

Ils arrivèrent tous trois.

Les bagages laissés à l'iiôlel, l'ex-quartier-maitre chercha sur la place de la Bourse son ami Douguarès parmi les cochers dont les fiacres stationnaient, alin de se faire conduire à la rue Vaneau.

Sa première visite devait être naturellement pour Léon des Roselles.

Tistin ne découvrit pas le Languedocien.

Il s'adressa à deux cochers qui causaient devant leurs fiacres, mais ils ne purent pas le renseigner; Bouguarès était inconnu.

— Eh bel dit notre ami, alorsse nous allons prendre Vonnihu^tc et sur la passerelle, là-haut, nous jouirons du coup d'œil. Espère, viens par ici, Norine; arrive, Mistondull vé, voilà le bureau.

Un contrôleur les renseigna obligeamment et leur indiqua la voiture qu'ils devaient prendre.

Bien grande fut la surprise de Léon des Roselles en voyant chez lui son dévoué matelot, Norine et Mistonflut.

— Que se passe-t-il donc? demanda-t-il en lui serrant les mains. D'où vient cette surprise ?

— Eh bé! mon commandant, on s'ennuyait à Marseille, depuis qu'on a bazardé la cambuse, depuis que les deux pauvres vieilles sont parties pour le grand voyage... voui, on s'ennuyait après la petite, vé!

— Mon brave Mouredu, fît Léon reconnaissant de ces sentiments affectueux qu'il connaissait bien, toujours votre bon cœur qui parle !

— Que que vous voulez? nous n'avons plus personne, pechère!... alorsse, le cœur c'est comme qui dirait l'aiguille de la bousso'e : il va vers le nord, et le nord pour nous, mon commandant, c'est notre petite Magali.

— Elle est un peu notre fille aussi, n'est-ce pas? monsieur des Roselles, ajouta Norine.

— Oui, mes amis, oui, Magali est aussi voire enfant, car c'est bien à vous, mon cher Mouredu, que je la dois.

— Ah ! capon de bon sort, si c'avait pas été ces sacrés tonnerre de Dieu de Prussiens, c'est pas Magali toute seule que je vous aurais rendue,' allez !

— Ma pauvre petite Marie est morte sans doute, dit Léon, car Dieu n'aurait pas été assez cruel pour m'en priver à jamais.

— Eh ! voui, pechère !

— Que vous avez été gentils de venir me voir, fit le père de Magali pour quitter au plus tôt cette conversation qui rouvrait la blessure inguérissable de son cœur.

— C'est notre première visite, dit Norine.

— Youi, mon commandant, de l'hôtel nous avons poussé une pointe droit jusqu'ici.

— Pour combien de temps étes-vous à Paris?

— Té, mais pour toujours !

— Comment!... vous allez rester définitivement ici ?

— Jusqu'à la mort, pas vrai, Norine?

— Oui, monsieur des Roselles, c'est ce que nous avons décidé.

— Et vous ne vous ennuierez pas? demanda Léon ; vous ne regretterez pas votre beau ciel du Midi, la mer, Marseille ?

— Oh ! pas plusse, mon commandant, répondit Tistin. D'abord Paris, vé, c'est comme qui dirait Marseille, un peu plus grand, voilà tout; et en-

core Marseille grandit lous les jours, tandis que Paris il faut bien qu'il s'arrête aux fortifications. La mer, eh bé ! quand nous voudrons la voir, elle est pas tant loin que ça. Quant à notre beau ciel bleu du Midi, mon commandant, nous l'avons avec nous; c'est notre fille, ce sont les beaux yeux de notre petite Magali.

— Où est-elle donc ? demanda Norine. Elle est toujours chez M"^ Mercier?

— Oui, toujours.

■ — Elle est toujours aussi belle?

— De plus en plus belle, vous allez la voir, car elle va venir déjeuner avec moi... et je vous garde, c'est bien entendu.

— Voui, voui, c'est entendu, mon commandant, dit Mouredu, nous restons. Quand nous vous gênerons, vous nous ficherez à la porte, voilà tout.

Léon sourit.

■ — Ma maison est la vôtre, mes amis, dit-il. Est-ce que, lorsque j'allais à l'Estaque, chez vous, je n'étais pas chez moi, voyons ?

— Ah ! ce n'est pas la même chose, monsieur des Roselles, répondit Norine.

— Pardi ! appuya Tistin, c'est vous que nous l'aviez payée la maison, té vé !

— Toujours des reproches !

— Non, mais, voyez-vous, mon commandant, moi, mon cœur, c'est plus fort que tout; le bon Dieu et le diable ne l'empêcheraient pas de parler.

— Si aujourd'hui, ajouta Norine, nous avons de quoi vivre sans rien faire, si nous sommes ririics, car pour nous ce que nous avons c'est bien la richesse, c'est bien à vous que nous le devons.

Un coup de sonnette qui retentit arrêta mieux l'expression sincère de la reconnaissance de ces braves gens que Léon des Roselles n'aurait pu le faire, car Mouredu s'écria:

— Magali !... vé, je parie que c'est elle !

Et, devançant le valet de chambre de l'officier de marine, il courut ouvrir.

C'était en elTet la jeune lille et M"= Mercier dont la surprise fut immense à la vue de nos amis.

— Oh! papa Tislin!... quelle joie !... s'écria Magali en sautant au cou de l'ancien matelot.

— Ma belle petite!... répondit Mouredu en soulevant la jeime lille

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et en renibrassant avec transport. — Ma lille, voui, ton papa Tislin, c'est toujours moi, vé !

— Maman Norine !

Des bras de l'un l'adorable enfant passa dans ceux de l'autre.

— Ma chérie !... ma belle mignonne!... répondit la femme deMouredu,

— J'ai rêvé à vous cette nuit, dit Magali.

— Pardi! nous étions en route, dit Tistin... C'est l'influence, vé !

— Mistonflut, ajouta-t-elle en se dirigeant vers le jeune homme dont elle avait autrefois partagé les jeux et qu'elle aimait comme un bon camarade, tu restes là sans me serrer la main.

Le jeune matelot n'osait pas aller de lui-même au devant de cette superbe jeune ûUe.

Pendant ce temps M"' Mercier embrassait Norine et échangeait avec Tistin d'amicales poignées de main, les interrogeant sur les causes de leur voyage, et leur témoignant la joie qu'elle avait à les voir.

Magali était dans les bras de Léon.

— Mon petit père chéri, disait-elle en l'embrassant, je suis bien heureuse aujourd'hui.

Elle appelait ainsi Léon des Roselles, tout en ignorant les liens qui l'attachaient à lui.

Léon, du reste, avait voulu régulariser la situation légale de celle qu'il ne pouvait pas, à cause de Jane, appeler publiquement sa fille, et un Conseil de famille avait été formé chez le juge de paix qui lui avait dévolu la tutelle de la jeune fille.

Il élait heureux de s'entendre donner par elle cette douce appellation qui réjouissait son cœur au milieu de ses cruelles soulTrauces.

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