LIV
Il était évident qu'Adrien souffrait, mais il se soumettait à ce que l'on demandait de lui, car il avait au-dessus de tout le sentiment du devoir, et Raymond de Coursades l'avait bien jugé en pensant qu'il ne donnerait pas sa démission avant la fin des travaux qui lui avaient été confiés.
Raymond emmenait fréquemment son ami dîner chez lui, le soir, ainsi que le baron de Coursades l'en avait prié lui-même.
A midi, ils allaient déjeuner quelquefois tous les deux, « en garçons », dans une pension du quartier Saint-Germain que fréquentaient d'autres officiers.
Parfois, encore, il allaient chez Bertha ou au théâtre.
Enfm, pendant près d'une semaine, Raymond parvint à accaparer si bien Adrien qu'il lui fut absolument impossible d'aller voir Miette.
Le capitaine de Coursades aurait bien voulu connaître cette jeune fille dont son ami était si lollement épris.
Ce n'était pas un banal sentiment de curiosité qui le poussait.
Il pensait qu'il pourrait, en la voyant, se rendre compte de l'influence qu'elle exerçait sur Adrien, car il était convaincu que c'était elle qui le l)0upsail à donner sa démission pour se faire épouser.
11 croyait sincèrement qu'Adrien s'était laissé envelopper dans les lacs amoureux d'une habile intrigante et il estimait qu'il ne lui serait pas difficile de découvrir une tare que l'aveuglement de son ami l'empècliait de remarquer et qui, aussitôt connue de lui, sullirail pour amener la rupture qu'il désirait dans son intérêt.
.Mais, à moins d'épier Adrien de Salverne, ce qui répugnait à sa loyauté, comment arriver à connaître celte jeune lllle.
Raymond de Coursades l'avait aperçue un instant, le jour où, sortant (lu lalé du llelder avec Adrien, iM'emmcnait chez le bijoutier de la rue de la r.iix (ii'i il aclifla le braiclct ilc liir(|uoises offert à Bertha.
Il était persuadé que l'une des deux jeunes filles rencontrées au coin lie la iilace de l'Opéra et de la rue du Ouatre-Scplembre, — la brune sans doute, — était celle que de Salverne aimait.
Son trouble avait été assez significatif.
Mais où retrouver cette jeune iille?
Ouvrière, lui avait dit Paul des Roselles, elle (levai! travailler dans le «luartier de l'Opéra où sont réunies les plus importantes maisons de coulure.
('.'('lail un indice bien insignilianl.
Les reclierciies pourraient ètie longues et, qui snil. iiilriK-lueuses, car
il ignorait le nom de celte jeune fille. — L'aurait-il connu que les difficultés n'auraient pas moins été insurmontables, les concierges ignorant certainement les noms des ouvrières employées chez leurs locataires.
Alors Raymond pensa à Paul des Roselles.
Il avait écrit à Adrien qui devait maintenant être revenu à Paris.
11 se rendit chez lui.
Le neveu de Léon était, en effet, dans son petit appartement de garçon de la rue de Lille.
Le capitaine de Coursades le mit au courant de tout ce qu'il avait fait depuis quinze jours pour empêcher Adrien de donner immédiatement suite <à son projet de démission; mais, en même temps, il lui exprima ses craintes pour l'avenir.
• — Je suis sûr, lui dit-il, que dès que les travaux importants que mon oncle lui a confiés seront terminés, il démissionnera si nous ne sonunes pas parvenus avant ce moment à le détacher complètement de cette sirène qui lui a fait perdre la tête.
Il y a longtemps que vous ne l'avez plus vu; vous ne le reconnaîtrez plus. Il est en proie à une tristesse noire qui le ronge, à des préoccupations pénibles qui le minent; il a l'air d'un malade, tant il est pâle et maigri. .Jamais un sourire. Pour le faire causer, il faut pour ainsi dire lui arracher les mots de la bouche.
Mon oncle, mes parents, que j'ai instruits de son cas, se sont joints à moi pour essayer de le distraire; il se laisse faire docilement, mais intérieurement il résiste à toute tentative de diversion.
Rien ne le distrait, rien ne l'occupe. Son travail seul a quelque influence sur son moral, car alors il paraît être véritablement transfiguré, tant il place au-dessus de tout le sentiment du devoir.
— Aussi, répondit Paul, j'estime pour ma part, mon cher capitaine, que vous avez rendu ainsi à Adrien le plus signalé service. Ce que vous avez fait était le meilleur moyen à employer, le seul qui puisse réussir.
— Mais, comme je vous l'ai dit, reprit Raymond de Coursades, dans trois ou quatre mois, cinq au plus, ce sera fini, et alors...
— Nous avons heureusement le temps d'agir, et nous réussirons peutêtre. 1
— Vous connaissez cette jeune fille?
— .le ne l'ai jamais vue.
— Il vous en a parlé?
— Oui, c'est lui qui m'a tout dit.
— Vous savez son nom?
— M"= Verneuil.
— Et son adresse?
— Je sais qu'elle habite le quartier de Clichy ou des Batignolles, mais c'est toul.
— La maison dan? laquelle elle travaille?
— .le ne la conn;iis pas.
Que voulez-vous faire? demanda Paul des Roselles après un court silence.
— Je voudrais voir cette personne, répondit le jeune odicier d'étatmajor, savoir qui elle est, connaître sa famille, m'informer à son sujet... qui sait si je ne découvrirai pas quelque chose qui empêcherait ce malheureux de donner suite à son projet insensé, s'il venait à l'apprendre.
— Oui, c'est un u^ioyen.
— Je n'ai pas pu lui parler, ni rinlerrogor, car je suis censé tout ignorer.
— Il faudrait, dit le neveu de Léon, en même temps qu'on détournerait Adrien de cette fille, remplacer par un autre l'amour que l'on expulserait de son cœur.
— J'y ai pen.sé.
— De Salverne est imc nature essentiellement atTrctive; il a d'autant plus besoin d'être aimé que, dès sa plus tendre enfance, vous le savez, il a été privé de toute alfection.
Avec son caractère fait entièrement des jilus ardents besoins de tendresse, il s'est laissé prendre aux premiers mots d'amour qu'il a entendus, il s'est laissélencbaiiier sous les |>remiers baisers qu'il a reçus.
Que nous parvenions à. détruire cet amour et je crains qu'il n'en soull're horriblement. Tandis que si, en même leuqis, il se sentait attiré ailleurs, s'il trouvait dans une autre jeune lille plus digne de lui, celte tendresse qui est le vi'rilable élément de sa \\v, il serait sauvé.
— C'est dans ce but, répondit Haymond de Coursades, que mon pire l'a attiré et l'a invité à une soirée <|ui doit avoir lieu après-demain. Il y aura (\i:î> jeunes (illes charmantes parmi lescpielles il ne iuan(juerait pas de trouver une fiancée. Mais je connais mon de Salverne; il est d'une susceptibilité et d'une délicatesse qui le paralyseront. Ne pos.>;édanl aucune lorluni>, il juf;erait présotiqilueux de lever les yeux sur l'tnie il'elles.
— L'iiiibiM-ile! s'éciia Paul. Kst-cc que le brillant avenir qui lui est réservé n'est pas l'équivalriit d'une supcrlu' loi lime?
— Sans doute, mais il ne le sent |>as ainsi; il n'ose pas, et alors...
— Ce ne priil pas être |i(iuilant uni' jrune liili' qui se jettera la première à son cou.
MARIÉE EN BLAxNC 041
— Et je ne peux pas non plus la lui choisir, la pousser vers lui et la déposer entre ses bras.
— Pourtant, il n'ira jamais de l'avant de lui-môme.
— Enfin, on verra, dit Raymond. La première chose est de s'occuper de l'autre. — M"= Verneuil, vous avez dit?
— Il J'audra bien que je la d(.'C0uvre.
A propos, vous verra-t-on chez mon père après-demain? demanda le capitaine de Coursades.
— Oui, mon cher ami, j'y serai, répondit Paul des Roselles.
— Nous aurons le duc et la duchesse d'Azergues ainsi que le comte et la comtesse de Bellegarde.
— Mon parrain me l'a appris en effet.
— A nous deux, nous aurons soin de notre malade, n'est-ce pas?
— Volontiers.
Lorsque Raymond de Coursades revint au Ministère où il comptait trouver Adrien, il apprit qu'il était parti plus tôt que d'ordinaire.
— Je parie, se dit-il, qu'il est encore allé chez cetic demoiselle Verneuil.
Et pour s'en assurer il se rendit aussitôt chez lui. 11 rencontra sur la porte Jean Renaud qui sortait.
— M. de Salverne n'est pas encore rentré? demanda-t-il.
— Pardon, répondit l'ordonnance, mon capitaine vient au contraire de sortir à l'instant.
— Ah!... où est-il allé?
— Il est allé chez le général gouverneur qui l'a fait appeler. Il n'a fait qu'entrer et sortir, prenant à peine le temps d'écrire cette lettre que je vais jeter à la poste..
Le hussard tenait, en effet, une lettre qu'il tira de sa tunique. Raymond eut le temps d'en lire la suscription •
Mademoiselle M. VERNEUIL i9, avenue de Clicliy
— Alors, dit-il, je le trouverai chez le général gouverneur? ■ — Oui, mon capitaine.
— Bien; merci.
Et tout en s'éloignant, Raymond se disait :
— Le hasard me sert à merveille : Je sais l'adresse de M"= Verneuil, 19, avenue de Clichy; c'est parfait.
Adrien de Salverne avait écrit à Miette, car il était tourmenté depuis qu'il n'avait pu la revoir.
Il était loin de soupçonner les manœuvres qui étaient employées par son ami pour l'en détourner, et il attribuait surtout à ses nouvelles occupations l'impossibilité dans laquelle il se trouvait de se rendre à l'avenue de Clichy.
C'est pour cela qu'il avait résolu d'écrire.
Il voulait faire savoir à Miette qu'il pensait toujours à elle et lui expliquer les motifs qui le retenaient pour le moment loin d'elle.
11 éprouvait le besoin de mettre en quelques lignes, plus vibrantes que ses paroles, l'ardeur des sentiments qui l'animaienl.
C'est cette lettre qu'il avait écrite et que Jean Renaud fut chargé de jeter à la poste.
Raymond de Coursades devina à peu près ce que contenait l'enveloppe et c'est pour cela qu'il résolut d'agir plus énergiquement.
Mais, avant tout, pour pouvoir intervenir eflicacement auprès de .son ami, il sentait qu'il était indispensable de l'amener à lui avouer ses projets.
Pour cela, il comptait sur la soirée à laquelle Adrien de Salverne devait assister chez le baron de Coursades et dans laquelle il se rencontrerait avec Paul des Roselles.