‹ Mariée en blancChapitre 22 sur 142 · CHAPITRE CXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXII

l'ESC.\PA1)E

José de Lizieux avait fait insérer plusieurs fois dans le journal dos « Petites Correspondances » à l'adresse de Luce; souvent il avait envoyé David rôder dans les environs de l'hôtel d'Azergues et depuis qu'elle avait à son service la femme de chambre placée par M. Calixli', il n'avait plus eu (le nouvelles de la fille de Jane.

Le présomptueux jeune homme était vivement déçu et ne savait à quoi attribuer ce silence.

Il élait atteint non seulement dans son amour-propre de fat, car il s'i'tail llalté de s'ctn; ciniian; du cœur de l'hériliéic do la famille d'Azor-

gues, mais encore il souffrait réellement par l'exaspération de la passion que la concupiscence avait allumée en ses veines.

En eilet, à force de penser à Luce, à force de la désirer, alors surtout qu'il lui semblait qu'il était si prés de l'avoir, José s'était mis à concevoir pour elle une passion véritablement sérieuse.

Il en était presque arrivé à ce point où l'on ne raisonne plus, où l'on est décidé à n'importe quoi, oubliant toute réserve et toule prudence, lorsqu'un mardi soir, au cercle, un domestique vint lui dire à l'oreille :

— Il y a en bas, dans un coupé, une dame qui attend Monsieur. Le fils de Carmen tressaillit.

Il pensa immédiatement à Péla^o et, contrarié à l'idée qu'elle pouvait venir le relancer jusqu'à son cercle, il fronça les sourcils prêt à répondre :

— Dites à cette dame que vous ne m'avez pas trouvé. Mais, il demanda :

— Quelle est celte dame?... Vous l'avez vue?

— Non, monsieur.

— Alors, comment savez-vous?

— C'est une femme de chambre sans doute que j'ai vue, répondit le domestique du cercle.

— Une femme de chambre?

^— Accompagnant probablement sa maîtresse qui est dans le coupé que j'ai aperçu.

— Uii!... ça change, fit José déjà fier d'un succès galant aux yeux de cet liouime de livrée!

Et il questionna encore :

— Celte fille a dit le nom de sa maîtresse?

— Non, monsieur.

— Vous l'avez pourtant demandé?

— J'ai dit : « De quelle part faut-il prévenir M. Lizieux? »

— Que vous a-l-ou répondu?

— « Inutile de dire un nom; M. de Lizieux viendra quand il saura qu'une dame a besoin de le voir » — et j'ai fait la commission.

— Très bien, mon ami, comment est la femme de chambre?

— Jeune, brune, pas mal, un petit air simple qui ne s'accorde guère avec ses yeux... des yeux!... oh! mais des yeux!...

— Bon, je descends.

Le domestique le suivit et, arrivé sous la marquise, lui indiqua un coupé éloigné des autres, presque au coin de la rue. José s'approcha.

— Vous! s'écria-t-il, à peine arrivé à la portière. 11 venait de reconnaître Luce d'Azergues.

— Oui... moi! répondit la fille de Jane d'une voix quelque peu tremblante.

Zoé, la femme de chambre, descendit de la voiture pour laisser la place au jeune homme.

— Oh! que vous êtes gentille de m'avoir fait celte surprise! commença le fils de l'Espagnole dès qu'il eût pris place auprès de Luce, en saisissant sa main qu'elle essaya pourtant de retirer, dans le premier mouvement.

— Emmenez-moi d'ici, dit la jeune fille.

— Où voulez-vous aller?

— Je ne sais pas... où vous voudrez... qu'on ne me voie pas surtout!...

— Soyez sans crainte.

• — Montez, Zoé, commanda encore Luce à sa femme de chambre.

Celle-ci s'assit sur le strapontin adossé à la partie antérieure du coupé, en face d'eux.

José était contrarié de la présence de cette fille qui, avait-il cru, allait le laisser seul avec Luce.

11 n'osa rien dire.

Puis, il s'iiabilua vile à Zoé, sachant bien ce qu'elle était et ne la trouvant pas trop gênante.

11 dit au cocher :

— Aux Champs-Elysées.

Lorsque la voiture roula, il n'péta, serrant tendrement la main ([ue la jeune fille lui abandonnait maintenant :

— Que vous êtes gentille'?

— Je suis surtout bien iuipiiidente, n'iiiunlil Luce. — Mais c'(''lait plus lorl que moi... J'avais besoin de vous voir, de vous entendre...

— Chère adorée!...

Couuni'nl avez-vous pu n'Ussir?

— Ce n'était pas la crainte de ne pas réussir (jui m'arrêtait, car, avec Zoé j'étais sûre de mon affaire. Personne ne peut se douter qu'en ce moini'iil ji' ne suis pas à l'InMcl.

— Oli! bien sûr, ilit la lénmie île chand)!'!,'.

— Seulement, j'hésitais... Je voulaiselje ne voulais pas... Je ne savais que faire... Enfin, je me suis décidée.

Puis l.uie lit le ii'iit de son escapade.

— Ma chaiidne, dit-elle, est séparée de celle de ma mère par di'iix

Leurs silhouettes devenaient de plus en plus flou, dans Tombre oii elles s'enfonçaient... (P. 951.

pièces : mon cabinet de toilette et une petite chambre qui me servait autrefois de lingerie et que j'ai fait aménager pour ma femme de chambre depuis que l'autre est partie. De la sorte, ma mère ne peut plus venir chez moi sans passer par le vestibule, puisque la porte de communication est condamnée.

— Très bien, approuva José.

— En outre, la lingerie, qui est aujourd'hui la chambre de Zoé,

ouvre «ur un petit escalier de service par lequel on descend directement à l'office, et de l'office on arrive au jardin.

— C'est par là que vous avez passé?

— Oui.

— Et pour sortir?

— Rien de plus facile, répondit Luce. Il y a une porte bâtarde percée sur le derrière qui communique avec la sellerie et la remise, et dont il existe plusieurs clefs, car c'est par cette porte que les domestiques sortent et rentrent la nuit pour ne pas déranger tout l'hôtel.

— Et Zoé s'est procuré une de ces clefs.

— Ce n'est pas plus difficile que ça. — J'avais résolu tout cela dans la journée et j'avais concerté mon escapade avec Zoé.

— Pourquoi ne pas m'avoir prévenu? dit le fils de l'aventurière espagnole.

— Je n'étais pas sûre qu'au dernier moment quelque chose ne m'empêcherait pas de m'échapper.

— C'est vrai... Mais j'aurais attendu, qu'importe?... j'aurais été là pour vous recevoir.

— Non, ça vaut mieux ainsi, dit Luce. — Zoé est sortie l'après-midi et s'est chargée d'avoir une voiture, car je ne voulais pas d'un fiacre.

— J'ai pris un coupé devant le Grand-Hôtel, dit la protégée de Palmyre, je me suis entendu avec le cocher et il a été convenu qu'il viendrait attendre, à dix heures, sur l'Esplanade.

— Voilà, ajouta la jeune fille. — Personne ne nous a \iies ni entendues. On croit que je dors bien tranquillement dans ma chambre où ma veilleuse brûle comme à l'ordinaire. Si l'on entend monter le petit escalier quand nous rentrerons, personne ne s'en étonnera, car l'intendant a permis à Zoé de sortir.

— Alors personne ne vous a \iie? demanda José de Lizieux.

— Non, personne. Nous avons attendu que tous les domestiques soient couchés.

— Et comment avez-vous su que j'rtais à mon cercle?

— Nous ne savions pas où aller, répondit LucCi — Je voulais venir aux environs de votre hôtel, pensant vous voir quand vous rentreriez... Zoi; vous aurait guetté... Nous sommes allées, en elfel, du oôlé de la rue de Courcclies. Alors, au coin do la rue, j'ai reconnu votre groom...

— David!

— Oui, le petit nègre qui est si adroit. J'ai envoyé Zoé qui lui a îlemandé où vous étiez, et c'est lui qui a indiqué votre cercle

— Et VOUS êtes venue?

— Oui...

— Vous êles adorable! dit José avec une véritable passion.

En même temps il essaya d'attirer Luce à lui, mais elle résista et dit si nettement :

— Non! non!

Qu'il n'osa pas insister.

Luce se sentait moins audacieuse, moins entreprenante maintenant qu'elle était auprès de lui.

Chez elle, lorsqu'elle y songeait, l'esprit rempli des passionnants récits qu'elle avait lus et que son imagination de névrosée paraphrasait sans mesure, elle considérait José comme l'amant rêvé, comme l'être idéal entrevu à travers le prisme romanesque de sa pensée et de ses désirs.

Elle se disait :

— Oh! comme il doit aimer... oh! être à lui, entre ses bras, sous ses lèvres murmurant des mots d'amour, sous son souille brûlant de passion!...

Et maintenant, lorsque ses désirs étaient satisfaits, elle n'osait plus. La pudeur instinctive de la femme que son àme vicieuse n'avait pu dépouiller, s'élevait et l'éloignait.

— Voulez-vous donc me défendre de vous aimer après avoir allumé mon cœur? susurra José à son oreille avec sa voix aux chaudes vibrations que colorait son léger accent exotique.

— Non... répondit Luce, mais pas ainsi...

— Comment vous le dire cependant aussi ardemment que je le sens? Je vous aime!...

En sa voix mourante, il y avait une passion qui pénétrait, surtout en une imagination aussi favorablement disposée que celle de Luce d'Azergues.

Elle ne répondit pas.

Des frissons couraient en ses chairs.

A sa gorge brûlante montait quelque chose qui l'oppressait et qui l'é.. louffait.

Son cœur battait avec une violence inouïe, et ses palpitations se répercutaient à ses tempes, tandis que sa tête était en feu.

Elle eut peur.

— Laissez-moi!... fit-elle.

948 MARIEE EX BLANC

José la regarda avec stupeur.

Il abandonna la main qu'elle lui retira.

Après un instant de silence, pendant lequel Luce, enfoncée dans l'angle du coupé, les regards perdus dans le vague, laissait monter un peu de calme dans son esprit embrasé, elle demanda, au moment où la voiture passait devant la Madeleine pour s'engager dans la rue Royale :

— Qu'est ce que cela?

Elle désignait, au premier étage de la maison d'angle, des fenêtres dont les vitraux scintillaient sous les vives lumières des lustres.

— C'est un restaurant, répondit le lils de l'aventurière espagnole.

— H y a encore du monde à cette heure?

— Naturellement... on soupe!

— Avec des femmes, n'est-ce pas?

— Oui.

— Oh! tenez, on chante!...

Des chants se faisaient entendre, en effet, pendant que des bouchons de Champagne sautaient en claquant.

— Vous êtes allé dans ce restaurant?

— Oui... J'y suis allé.

— Avec des femmes?

José hésitait à répondre.

— Oh! vous pouvez le dire, fit Luce, je sais bien que les jeunes gens ont des maîtres.^es... Je ne suis pas jalouse, moi.

Ce doit être gai, là-dedans, n'est-ce pas?

— Oui... c'est gai...

— Qu'y fait-on?

— On soupe... On s'amuse...

— Que je voudrais voir?...

— Voulez-vous que nous y allions?

— Oh! non... non...

Puis, de l'autre côté de la rue, ayant vu encore d'autres fenêlres éclairées et sur les rideaux les ombres découpées d'un couple amoureux, Luce dit :

— Oh! regardez... là!

— Oui... Ils s'amusent...

— Il y a donc beaucoup de restauranis loiume ça?

— Les restaurants de nuit sont assez, nombreux, répondit José.

— Ils ne sont donc pas comme les autres?

— Si, mais on les appelle ainsi parce qu'ils ont une clientèle nocturne spéciale...

— Ah!...

— Des cabinets particuliers...

— Oh! que ce doit être drôle!

— C'est très amusant !

— Vous m'y mènerez un jour?

— Oui... quand vous voudrez. ' Et José proposa :

— Au bois de Boulogne, tenez, personne ne pourra vous voir, j'en réponds.

— Non... pas aujourd'hui!

— Pourquoi?

— Je ne veux pas.

— Il y a des cabinets particuliers dans lesquels on ne peut être aperçu . . .

— Non... non...

— Une entrée par laquelle personne ne vous voit arriver...

— Pas ce soir...

— Quand?

— Je ne sais pas... plus tard...

- — Que craignez-vous?

— Je ne crains rien... Je ne veux pas.

Elle lui imposa silence de sa petite voix au timbre clair. Puis Luce demanda :

— Où sont ces restaurants du bois de Boulogne?... on ne les voit donc pas quand on se promène?

— On n'y mène pas les jeunes filles comme vous. — Il y a la Cascade...

— Je croyais que c'était un café.

— Ils en sont tous; puis Ermenonville, Madrid, le Pré Catelan, le Pavillon Chinois...

— Ah!...

— Dans Paris, il y en a bien d'autres, plus chics, plus sélects... Le Café Anglais, Bignon, le Lion d'or. Paillard, l'Américain, le Paris...

— Oh! que je voudrais voir tout cela!

— Rien de plus facile.

— Plus tard.

Tout à coup, au moment où le coupé arrivait au rond-point des Champs-Elysées, Luce dit :

— Je veux retourner.

— Déjà! fit José contrarié, la prenant encore par la main.

— Non... pas encore! supplia-l-il,

— Si, si... laissez-moi partir.

— Il y a à peine quelques instants que je suis auprès de vous...

— Je veux... Je veux...

— Vous resïettez d'être venue?

— Non.

• — lili bien! alors?

— Je veux retourner.

José de Lizieux passa la tête par la portière et dit au cocher :

— Allez à l'esplanade des Invalides.

Puis, à Luce, ayant repris sa place :

— Je ne vous reverrai plus?

Elle ne répondit pas.

— Dites... Luce, implora-t-il. — Vous ne m'aimez donc pas comme je vous aime?... Vous ne sentez pas que maintenant je ne puis plus me passer de vous!... Luce, répondez-moi!...

— Laissez-moi... je pense, dit-elle avec ennui.

— A quoi?

Zoé, de son pied, pressa celui du jeune liomme comme pour lui dire :

— Laissez-la, je la connais... Vous savez bien du reste que je soignerai vos intérêts.

Alors il cessa de la questionner.

— Vous allez rentrez? lit-il.

— Uui.

— On ne vous verra pas?

— Oh! c'est impossible, n'iiomlil la femme de chambre.

— Vous viendrez encore me snipremlre?

— Non, répondit l'indigne lille de Jane, je vous écrirai.

— Et vous me permellez de vous dire encore que je vous aime?

— Oui.

A son accent, il com|iril qu'elle était sincère.

— Luce, dit-il, je vous adore!...

Il ijlissa alors son bras autour de sa (aille, par dessus son manteau. Il approcha son visage du sien en l'iiiliianl à lui, et il répéta :

— Je vous adore!... Je vous aime!. .

Luce ne résistait que faiblement.

Les lèvres du jeune homme effleuraient presque son oreille.

— Ma vie, toute ma vie à vous!... A tout instant à vos pieds, comme un esclave dont vous êtes la reine, comme un fanatique dont vous êtes la divinité!...

Luce se laissa griser un instant.

Mais elle réagit aussitôt.

Elle se releva, détacha le bras de José de sa taille, tandis qu'il saisissait plus vivement sa main et la portait à ses lèvres, la couvrant de baisers passionnés et brûlants.

A cet instant, Luce frappa à la glace.

La voiture s'arrêta le long du Ministère des Affaires étrangères.

Zoé, sur un signe de sa maîtresse, ouvrit la portière, et la jeune fille ayant retiré sa main, sans que José, stupéfait, essayât seulement de la retenir, sauta lestement sur le trottoir.

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