LA SOIRÉE DE LA BARONNE DE COURSADES
José de Lizieux était demeuré au fond de la voiture, en quelque sorte cloué par la stupéfaction qui s'était emparée de lui.
La portière était encore ouverte.
Immobile, hébété, hagard, il voyait au loin, le long des maisons, Luce et sa femme de chambre qui s'éloignaient précipitamment.
Leurs silhouettes devenaient de plus en plus flou, dans l'ombre où elles s'enfonçaient, à peine éclairées, en intervalles, par les lueurs tremblotantes des réverbères.
Puis elles disparurent.
Le cocher attendait.
Il demanda en se penchant :
— Où allons-nous?
Alors, le fils de Carmen fut rappelé à la réalité. Il se ressaisit.
— Revenez sur les boulevards, répondit-il en fermant la portière.
Le coupé tourna et roula, rapidement entraîné par le cheval trottant à une vive allure.
9î)2 MARIEE EN BLANC
Le jeune homme était en proie à une surexcitation facile à comprendre.
Qu'allait-il faire?
Il ne songea pas un seul instant à retourner chez lui, ni à aller chez sa maîtresse.
Il songeait bien à Pélago en ce moment!
Il ne sentait que le besoin de s'étourdir.
C'était le premier décembre.
Dans plusieurs théâtres on jouait des revues.
Il pensa à une femme qu'il avait remarquée dans un rôle assez déshabillé et à qui il avait déjà adressé ses hommages.
Il consulta sa montre et vit onze heures et quart.
— Aux Nouveautés! commanda-t-il.
En quelques instants il y fut rendu.
Il descendit de voiture, donna deux louis au cocher et disparut dans le théâtre.
On jouait le dernier acte.
L'artiste que José de Lizieux cherchait était justement en scène, chantant avec le chœur le refrain d'une chanson à la mode que la commère détaillait avec assez de verve.
L'amant de Pélago attendit la fin du spectacle et envoya sa carie par un employé qu'il connaissait.
Un moment après, l'actrice arrivait avec une de ses amies.
— Vous nous emmenez souper toutes deux, n'est-ce pas? demanda-telle. Nous mourrons de faim.
11 les emmena.
Le lendemain malin, au petit jour, le lils de Carmen, pâle, défait, la tête encore pleine des fumées de l'ivresse, prenait un fiacre et se faisait reconduire chez lui.
C'est le soir même de ce jour qu'avait lieu la soirée donnée par la baronne de Coursa<l('s.
Luce d'Azergues y était, avec son père et sa mère, ainsi (jue Régina et le comte de lielicgarde.
11 y avait aussi M. et M"" de La Faloise, avec leur fils Gaston, de trois ans seulement jihis âgé (pie la fille de Jane'; le général d'Yivoix avec sa femme, et lllam lie, sa lille, la jeune amie de la ducliosse d'Azergues.
blanche d'Yrvoix, âgée de trente ans à peine, était veuve.
Le général lui ani';iil liiiii (idiiin'' vdldiiliers le e;i|iil,'iine de Salverne,
Pendant la soirée, elle se rapprocha et lui demauda une valse qu'Adrien accepta. i,P. 954.)
car, depuis que son neveu lui en avait parlé, celle idée avait ycnné dans son esprit.
Paul des Roselles et Adrien étaient arrivés ensemble.
Luce avait connu l'ami de Paul, autrefois, quand il était venu à Azergues; mais il y avait bien longtemps et elle ne l'aurait pas reconnu sous son brillant uniforme.
Elle fut pourtant impressionnée à sa vue.
UV. 120. — MARIÉE EN BLA.NC. LIV. 120.
Ce bel officier, admirable dans sa tenue, avait dans les reuards une langueur qui attirait.
Luce ne le perdit pas de vue pendant tout le repas, étant placée presqu'en face de lui.
Pendant la soirée, elle se rapprocha et lui demanda une valse qu'Adrien accepta.
Il dansa aussi avec la fille du général et avec deux autres jeunes filles.
Raymond et Paul étaient heureux de le voir.
— S'il pouvait être débarrassé de l'autre, dit le fils du baron, mon de Salverne laisserait sîirement son cœur accroché ici ce soir.
— Ça viendra, répondit Paul des Roselles.
Un moment après, les trois amis se retrouvèrent au fumoir.
— Eh bien! questionna le capitaine de Coursades, que dis-tu de notre soirée?
— Elle est fort brillante.
— Et des aimables danseuses que tu as conduites? Adrien sourit.
— Je ne te croyais pas si bon danseur, reprit Raymond. Paul des Roselles ajouta :
— A ma noce, je compte sur toi. Je t'ai dit que tu serais un de mes garçons d'honneur. Avec notre ami de Coursades, tu organiseras un cotillon.
— A moins, dit le fils du baron, que de Salverne ne soit marié avant vous.
— Je ne le crois pas, dit Paul.
— Tiens, pourquoi?
— Parce qu'il est très long à se décider, répondit-il avec un air mystérieux.
S'adressant alors à Adrien :
— Et M"= Verneuil? questionna le fiancé de Magali.
Le jeune officier eut dans les regards un amical reproche.
— Comment! fit aussitôt de Coursades, quelle est celte demoiselle Verneuil.
— Une amie, répondit Paul.
— C'est vrai?
— II plaisante, dit Adrien de Salv(Mno.
— Alors, c'est que lu es devenu plus rai.<;onnab!e?
— Figurez-vous, mon cher, dil des Roselles sans attendre la réponse de son ami, que de Salverne était (ievenu amoureux d'une pclilc grisclle.
— Voyons, Paul!...
— Ça te fâche?
— Non... Mais pourquoi dire cela!
— Parce que c'est vrai.
— Ah! mon cher cacholtier, s'écria Raymond, tu connais de ravissantes jeunes filles et tu ne veux pas qu'on en parle!...
Et voyant que tout sourire avait disparu du visage d'Adrien, il ajouta :
— Ah ça! c'est donc sérieux?
Ce fut Paul des Roselies qui répondit :
— Tellement sérieux qu'il voulait épouser cette jeune fille. — On peut bien dire ça à M. de Coursades, voyons.
Adrien était visiblement contrarié.
Mais de Coursades, sans paraître le voir, riait aux larmes.
— Épouser!... dit-il, ah! elle est bien bonne celle-là! Heureusement pour le jeune homme, le général d'Yrvoix arriva.
— Ah ! vous voilà donc! s'écria-t-il. — Monsieur de Salverne, onvoiis Gherche.
— Moi?
— Ces dames vous réclament!
Le lendemain même, Raymond de Coursades, à la première occasion, — en déjeunant, — rappela la conversation de la veille.
— Pas possible!... dit-il. Tu n'as pas songé à te marier avec cette petite ouvrière.
— Pourquoi pas? fit Adrien.
— Ah ça! es-tu fou?
— Non.
— Mais ce n'est pas une femme pour toi?... Je ne parle pas delà fortune, car on y supplée, mais pas d'instruction, pas d'éducation.
— Tu te trompes.
— Comment?
— W' Verneuil a été très bien élevée et est très instruite.
— Et elle est couturière?
— Elle est orpheline.
— Orpheline, belle, sage, parfaite, soit... très bien, mon cher; mais
après?.
— Que m'importe?
^ .\lors, tu l'aimes réellement?
9n6 MARIÉE EN BLANC
— Oui, réellement.
— El je parie que c'est cet amour qui l'a rendu l'ami insupportable et mélancolique que je vois depuis quelque temps?
— Merci!
— C'est la vérité!... lu n'es plus le même. — Mais, mon cher de Salvernc, un amour comme ça est une maladie... 11 l'aul traiter cette affection par riioméopatliie... siinilia siinllibus...
Adrien haussa les épaules.
— Je parie, reprit le capitaine de Coursades, que pour épouser M"" Verneuil, lu ferais la bétisc do lui constituer la dot réglementaire que son aiguille n'est pas parvenue à amasser?
— Eli bien! oui, déclara catégoriquement Adrien pour en liuir. Si j'avais de la fortune, je le ferais!
— Et comme tu n'en as pas?
— Je démissionnerai, voilà!
— Oui, c'est le seul moyen... Il est joli le moyeu!... Tiens, tu es fou! Je ne te crois pas.
El Raymond cessa la conver.-ation.
11 y revint encore le lendemain et le surlendemain, eu reconduisant Adrien cbcz lui, ajirès le banquet de la Sainte-Barl)c auquel ils avaient assisté tous les deux comme ofticiers sortis de l'arlillerie.
Raymond n'ariiva à rien.
Alors, il se décida.
Dans la malini'e du diinanclic, au lieu de faire sa promenade à cheval au bois de Boulogne, le caiiilaine de Coursades se rendit à l'avenue de Clichy.
Il savait quWdricu de Salvuriic, bien (jue ce iùl dimanche, travaillait chez le général d'Yrvoix qui l'en avait prié.
Il liuLiva la maisiin qu'liabilait .Mii'lle et la reconnut, car il la vil sortir avec Alice Davoul.
Un uiomcnt après, il se pré^euta chez la concierge et demanda :
— M"-- Verneuil?
— Elle eslsoilie, monsieur.
— .\li!... savez-vous à quelle heure elle rentrera?
— l'as avant midi, car elle e^t allée au cimelicre de Passy avec son amie.
— Rien.
— Miiis M"" Davoul est chez clic, ajouta aussitôt la concierge.
— M"" Davoul?...
— La mère de M"*^ Alice...
— Oui, oui.
— Vous pouvez monter, car si vous avez quelque chose à dire à M"'-' Verneuii, elle s'en chargera. Elle est en quelque sorte aussi bien sa mère que celle de M"' Alice.
Raymond ne réfléchit qu'un instant.
— Ça vaut peut être mieux ainsi, pensa-t-il. Et il dit :
— Bien, madame, je vais monter.
— C'est au troisième, dit la concierge, à droite.
— Merci.