CHAPITRE CXIV
LE ItEGLEMENT MILITAIRE
Tout en gravissant les trois étages, Raymond de Coursades rcllécliissait à ce qu'il allait l'aire.
Il avait résolu de voir Miette et de s'adresser à son amour même pour lui l'aire couijneiidre la l'olic irréparable qu'Adrien s'apprêtait à connnettre pour qu'elle l'en empêchât elle-même, si elle ne savait pas encore qu'il allait briser son avenir.
Édifié par un long entretien qu'il avait eu avec l'aul des Roselles et par ce qu'Adrien de Salverne lui avait dit lui-même, il savait dans quelles conditions M"' Veriicuil vivait dans la maison de l'avenue de Clichy.
Il était bien aise maintenant de ne pas rencontrer la jeune fille et de voir d'abord M"'^ Davoul toute seule.
Arrivé au troisième étage, il sonna à la porte et lorsque la mère d'Alice l'eut ouverte, il constata l'étonnement qui se peignit à sa vue sur le visage de cette dame.
Raymond de Coursades n'était pas en tenue, mais, sous ses vêtements civils l'officier apparaissait quand même.
11 dit tout de suite :
■ — Je suis un ami de M. de Salverne.
— Entrez, monsieur, dit M">= Davoul.
Elle s'elïaça dans l'étroit corridor pour lui permettre de passer.
— Madame, dit Raymond en prenant la chaise qu'on lui olfrait, ex-
cusez-moi de me présenter ainsi; vous n'allez pas tarder à comprendre la nature de ma démarche.
L'excellente femme était fort intriguée et même inquiète, ne sachant que penser.
Raymond reprit :
— Depuis quelque temps, j'étais péniblement impressionné en constatant le changement qui se produisait chez mon ami Adrien de Salverne. Je dois vous dire que je suis capitaine comme lui, que nous sommes amis depuis notre plus tendre enfance, comme l'avaient été sa famille et la mienne.
Adrien devenait sombre, mélancolique, taciturne; on devinait qu'une grande tristesse s'était emparée de lui et le minait; sa santé périclitait, il a même été malade dernièrement... Enfin je me demandais, ainsi que tous ceux qui s'intéressent à lui, quelle était la cause de ce changement.
— C'est vrai, dit à son tour 11""= Davoul, j'ai remarqué aussi ce que vous dites et j'ai été préoccupée de voir M. de Salverne ainsi. 11 a évidemment, comme vous le dites, quelque chose de grave qui le préoccupe et qu'il n'avoue pas.
— Je sais aujourd'hui ce que c'est.
— Il vous l'a dit?
— Je l'ai compris, répondit Raymond. Je savais qu'il aimait une jeune fille... M"= Verneuil...
— Oui, c'est vrai...
— Et il m'a dit qu'il avait l'intention de l'épouser et, pour cela, de donner sa démission. Voilà ce qui le préoccupe si vivement, ce qui le tourmente.
— Sa démission, n'est-ce pas ?
— Oui, madame.
— Oh! je l'avtiis bien compris aussi.
— 11 vous avait annoncé son projet? questionna le capitaine de Coursadcs.
— Il nous en a parlé ua soir qu'il dînait ici, il y a près de deux mois, et c'est précisément depuis ce inomenl-li qu'il a changé de cette manière.
Il venait ( liiz nous quelquefois, car M"'' Verneuil est pour moi comme ma fille. Je me .'-uis atlacliée à celte enfant que j'ai connue toute jeune, étant voisine avec le jirèlre qui l'avait adciplée et élevée, et depuis que le dignr ii(Miiruc est mort, je me suis senti encore plus attirée vers elle, comme si j'avais un devoir à nniplir in lui teiiani en quelque sorte lieu de mère.
Elle travaille avec ma fille, qui l'a fait placer dans la même maison qu'elle, et elles s'aiment véritablement comme deux sœurs.
Alors, quand elle a connu M. de Salverne, qu'elle a rencontré par le plus grand des hasards, au cimetière de Passy...
— Oui, je sais.
— Quand elle a vu ce jeune officier s'approcher d'elle, lui parler, toujours très convenable, très réservé; quand elle a compris qu'il l'aimait et qu'elle-même a reconnu que son cœur parlait, elle m'a dit la véi'ité, comme une fille k sa mère.
Je me suis rendu compte moi-même de ce qu'était ce jeune homme et j'ai compris qu'il était honnête et sérieux et qu'il était incapable d'abuser de l'amour qu'il avait inspiré à une jeune fille pour la faire mal tourner. — Alors, j'ai laissé aller les choses, quoique j'étais bien un peu inquiète à cause de la différence qui cxislail entre M. de Salverne qui est noble, qui est officier, et cette pauvre enfant, qui n'est pas d'une grande naissance, qui n'est qu'une pauvre orpheline recueillie par un saint homme de prêtre et, en somme, une simple ouvrière,... comme ma fille, comme moi.
Raymond était touché de la simplicité du récit de cette excellente femme qui disait les choses comme elle les pensait, sans aucun artifice de langage, et dont la voix avait l'accent de l'honnêteté et de l'alTectioii maternelle.
— Alors ça vient de là? demanda la mère d'Alice.
— Oui, madame, répondit le capitaine de Coursades ; c'est cette obligation dans laquelle Adrien de Salverne se trouve de renoncer à l'armée qui l'afilige si cruellement et qui a compromis sa santé.
— Je m'en doutais, dit M™= Davoul, car j'ai bien compris que c'était un grand sacrifice pour lui qui est déjà capitaine, tout jeune encore, et qui sans doute, intelligent comme il est, aurait le plus bel avenir.
Il aime tant cette chère enfant qu'il ne veut pas, — c'est lui qui nous l'a dit, — pouvoir être séparé d'elle par les obligations militaires, être obligé de la quitter s'il venait à y avoir une guerre, et qu'il préférait donner sa démission.
— Il vous a dit cela ?
— Oui, monsieur.
— Ce sont les raisons qu'il vous a données ?
— Oui.
Raymond comprit alors que M"" Davoul, ainsi que Miette sans doute,
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devait ignorer les règlemenls militaires concernant la dot exigée des lemmes d'officier.
— Il y a un autre motif, dit-il, le seul qui soit absolument vrai.
— Lequel donc, monsieur ?
— C'est le règlement.
■ — Le règlement ! fit la mère d'Alice sans comprendre ce qu'il voulait dire.
— Oui, le règlement militaire qui lui défend d'épouser M"= Verneuil.
— C'est possible !
— C'est la vérité, madame, répondit Raymond. Un officier ne peut épouser qu'une femme qui ait personnellement une forlune équivalente à son grade, une dot... Alors, le malheureux s'est trouvé placé entre son amour et sa carrière...
— Oui, oui... je comprends maintenant... .\h ! j'ignorais cola... celte chère enfant ne le savait pas non plus...
— Il fallait, poursuivit l'ami d'Adrien, qu'il clioisit l'un ou l'aulre, qu'il renonçât à celle qu'il aimait ou an brillant avenir qu'il avait devant lui...
— Pauvre garçon !
— C'est cette lultc qui l'a brisé, qui Ta aliallu, qui le rend si Irisle... Car vous comprenez bien qu'on ne renonce pas ainsi .sans douleur à mie carrière que l'on a choisie par vocation aulant que par devoir, lorsqu'on est, ccnmie mon ami, fils et petit-lils d'officiers.
— Voilà donc la vérité !
— Cette nécessité de (piillcr l'armée le lue.
— Pauvre garçon ! n'pi'fa M""^ Davoul avec un sincère accent de compassion.
— Voilà pourquoi j'ai pris sur moi de venir ici aujourd'hui, reprit Raymond de Coursadcs. J'aime Adrien comme un frère, et je voulais connailre celle à (|ni il a ddimi' son cœui', celle poui' qifi il esl prél à renoncer à toiil... Je voulais savoir s'il ne s'i'lait pas follement épris d'une jeune fille (|ui le poussait elle-même à cette détermination qui l'accable...
— Uh ! numsieur, ne croyez pas cela, prolesta vivemenl la mère d'Alice. Ci'lle p.iuvri' iiilaiil ignore ce que vous venez de me dire ; moimême je ne savais \m< qu'il t'iail iirieiidii à nu dlficii'r d'(''pouser uni' jeune fille (onuTie elle.
— Je le sais, madame ; je l'ai com|iris. C'cM par excès de délicatesse rpie nuin ami de Salvernr n'a pas vniihi. on n'a pas osé vous dire encore la \érilc'', j'en suis sûr. — Je suis heureux niainlenanl de n'avoir pas renconiré iM"' Verneuil, car je rompri'nds que je lui aurais causi' une |ieiiic profonde
Allez, sanglotait Miette, je suis biea malheureuse!'... (P. 968.)
LIV. )2i — HECTOR DE MONTPERSEUX. — MARIÉE EN BLANC. — J. RODFF ET C'«, ÉD. UV. 121.
en lui apprenant cela, et je me félicite de vous avoir vue, .de vous avoir dit ce qui se passe, car j'étais très tourmenté sur le compte d'Adrien.
Maintenant vous savez la vérité. Vous auriez aussi bien pu l'apprendre si vous aviez causé avec quelqu'un qui connaisse les règlements militaires dont je vous parle.
— Comme il faut qu'il l'aime ! dit naïvement M"^ Davoul.
Raymond se leva.
Il comprenait maintenant que tout ce qu'on tenterait sur Adrien de Salverne pour le détourner de cette affection serait inutile.
Il connaissait son caractère énergique et il sentait bien que sa résolution était irrévocable.
C'était évidemment pour que personne n'essayât de s'opposer à sa détermination qu'il n'en avait pas fait connaître le véritable motif.
Cependant, lorsqu'il eut pris congé de M"^ Davoul et qu'il eut quille cette maison, en suivant l'avenue de Clicby, il se disait :
— Il y a un moyen d'empêcher Adrien de donner sa démission, j'en suis sûr. Il aime trop cette jeune fille pour ne pas être prêt pour elle à tous les sacrifices, mais il y a en son cœur une autre affection contre laquelle rien ne saurait prévaloir.
Allons, peut-être réussirai-je ainsi !