‹ Mariée en blancChapitre 25 sur 142 · LE SERGENT PIERRE · texte numérisé non relu

LE SERGENT PIERRE

M""' Davoul avait été vivement impressionnée par les révélations qui venaient de lui être faites.

Elle ne voyait en cela que l'exquise délicatesse d'Adrien de Salverne qui n'avait pas voulu faire connaître le véritable motif de sa résolution de quitter l'armée.

Elle sentait encore mieux combien il aimait Miette puisque c'était pour être à elle qu'il se sacrifiait.

L'excellente femme vaquait aux soins de son ménage et avait repris les préparatifs de son déjeuner en se livrant à ses réflexions, lorsque de nouveau la sonnette retentit.

Elle alla ouvrir.

— Tiens, Pierre ! s'écria-t-elle.

— C'est moi, ma lante, rcpondil la voix joyeuse d'un jeune homme.

— D'où sors-tu donc ?... Tu as fini ton temps ?... tu as quitté le service ? demanda la mère d'Alice en l'embrassant.

— Oui, fini, ou à peu près, répondit Pierre, car je suis en congé renouvelable en attendant ma libération.

Le neveu de M"= Davoul entra.

C'était un grand jeune homme, portant encore le costume de l'infanterie de marine, dont le visage oOVait une grande ressemblance avec celui de sa tante.

Il était le fils d'Albert Lion, le frète de M"' Davoul, garde particulier de la propriété du comte de Varades.

Sa manche portait la sardine de sergent.

— Alors tu n'as pas encore vu ton père? questionna la mère d'Alice.

— I\on, ma tante, répondit Pierre Lion en posant son képi sur la table et en s'asseyant. • — J'ai écrit au père que j'allais arriver un de ces jours, mais je ne pouvais pas lui préciser la date exacte, car on attendait la décision du Ministre de la marine jiour partir.

— Tu nu lui as donc pas écrit de nouveau?

— Non. J'étais avec des camarades, deux sous-officiers libérés en même temps que moi, des amis, le sergent-major Blondel et le fourrier Bouguarès, un gascon, et nous ne sommes pas venus directement. 11 fiiut bien un peu s'anmser, n'est-ce pas ? quand on vient de tirer un congé de cinq ans.

Alors, raconta Pierre, de Toulon, nous sommes allés à Marseille, où nous n'avons fait que passer ; puis le fourrier a voulu à toule force nous emmener à son pays, à Narbonne, et ma foi, nous y sommes allés. iSous y sommes restés trois jours, ISlondel et moi ; son père est vigneron, et je te proniels (pi'on s'est payé du bon \iii (pii ist aulre ciiose (|ue celui de l'ordinaire. Voilà un pays que je retiens ! pense donc, du vin épatant, et nature, à six et huit sous le litre.

M""^ Davoul souriait.

— Alors, fit-elle, tu l'es bien auuisé ?

— Dédame, il faut bien ; ce n'est pas à la caserne <iu Mourillon, ou à Toulon, ni à Lang-Son, niàTuyen-Quan, ni à Madagascar que j'ai eu beaucoup l'occasion de rigoler pemlant mon congé, tu penses bien.

Pierre Lion avait sur la poitrine, avec la médaille mililaire, la médaille commémorative du Tonkin où il avait fait campagne avec son régiment, le 4' d'infanterie de marine.

— De la sorte, reprit M"" Davoul, ton père ne sait pas que tu es ici ?

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— Non, il n'en sait rien, répondit le sergent. Mais je pense lui tomber devant mardi.

— Sans le prévenir?

— Bien sûr, ça lui fera une surprise.

— Et tes amis, ils ne sont pas venus à Paris avec toi?

— Non ; le sergent-major Blondel m'a laissé en route, car il est de Saint-Étienne et Bouguarès est resté à Narbonne. Il voulait bien venir à Paris, et ce n'est pas dit qu'il n'y vienne pas un de ces quatre matins, car il a un oncle qui est cocher, ou loueur de voitures, quelque cliose comme ça, et il m'a même chargé d'aller lui souhaiter le bonjour de sa part. — Il est rue de la Tombe-Issoire, son oncle ; c'est-il loin d'ici ce patelin-là ?

— Oui, répondit M""" Davoul ; c'est tout à l'opposé des Batignolles : au quartier de la Glacière.

— Eh bien ! j'irai demain, il n'y a rien qui presse.

Mais, avec tout ça, en bavardant, reprit Pierre Lion, je ne vous demande pas des nouvelles de ma cousine Alice. Elle va toujours bien, n'estce pas.

— Oui, toujours.

— Et son amie, M'i<^ Miette?

— Aussi ; elles sont sorties ensemble pour aller au cimetière de Passy, et je les attends.

Tu vas déjeuner avec nous, je pense ?

— Bien entendu, ma tante, répondit le sergent en riant, je suis venu à cette intention ; déjeuner, dîner et tout ce que vous voudrez... Je m'invite.

— Veux-tu prendre quelque chose en attendant ?

— Ce n'est pas la peine, merci ; j'ai pris une absinthe avec un fourrier à la place, en allant faire viser ma feuille de route.

La porte s ouvrit.

Alice et Miette entrèrent et demeurèrent stupéfaites en présence du jeune sous-officier qu'elles ne s'attendaient pas à rencontrer.

— Ah ! ma petite cousine ! s'écria Pierre en se levant pour embrasser la fille de M°" Davoul.

— Pierre !... Oh ! quelle surprise !...

— N'est-ce pas? — Ça va toujours bien, mademoiselle Miette, ajouta le sergent en serrant la main de la jeune fille.

— Oui, monsieur Pierre, toujours ; merci.

— Comment se fait-il que lu sois arrivé sans avoir écrit ? demanda Alice.

Pierre Lion répéta ce qu'il avait déjà raconté à sa tante. Pendant ce temps, M"' Davoul prépara le couvert et bientôt on se mit à table.

Au cours du repas, le sergent d'infanterie de marine raconta sa campagne au Tonkin.

Il y avait deux ans et demi qu'il n'était pas venu à Paris, car sa dernière permission datait de l'époque de son départ pour la Cochinchine.

Puis il parla de ses projets.

Pierre était le fiancé d'Alice, et leur mariage était entendu depuis longtemps.

Tout jeunes, chez le père Lion, — au château du comte de Varades où Alice avait été élevée par son oncle et sa tante, les gardes de la propriété, — ils s'aimaient déjà.

Plus tard, lorsque Pierre s'engagea, à dix-huit ans, Alice lui promit de l'attendre.

Ils avaient renouvelé leurs promesses et retrempé leur amour, lorsqu'il vint à Paris, — caporal alors, — avant de s'embarquer pour le Tonkin.

Aujourd'hui Pierre était libéré.

— Que dira ton père? demanda M"" Davoul. Il voulait que tu fasses ta carrière militaire.

— Eh bien ! répondit Pierre Lion, qu'est-ce qui m'en empêche ? — aujourd'hui, avec la nouvelle loi, les sous-ofliciers rengagés peuvent se marier.

— Alors tu rengageras ? dit Alice.

— Mais oui, ma petite cousine... Ça ne te fais donc pas plaisir d'avoir un petit mari dans les marsouins ?

■ — Si,... mais...

— Mais, quoi ?

— Tu partiras encore pour les colonies ?

— Plus souvent!... Il y a du nouveau avec les nouvelles lois militaires. On va meltre, à ce qu'il paraît, de l'infanterie de marine à Paris...

— El c'est dans ce régiment que lu rengageras ?

— Juste, Auguste !

— El alors, nous pourrons nous marier?

— Parbleu I... Il n'y a aucun empêchement, car nous autres, les sous-ofliciers, ce n'est pas comme pour les officiers : il n'y a pas besoin d'avoir Ircnte mille francs de dot.

M"" Davoul tressaillit en l'cntrndanl.

Elle ne savait comment s'y prendre pour dire à Miette ce qu'elle avait appris le matin.

Elle aurait préféré ne pas lui parler de la visite qu'elle avait reçue, pressentant la peine qu'elle lui causerait et ne voulant pas en être cause elle-même.

Pierre lui rendait, sans le vouloir, le service de l'en dispenser.

— Comment, dit Alice, si tu étais officier, il faudrait que j'aie trente mille francs de dot pour que nous puissions nous marier ?

Miette écoutait avec une attention mêlée de vagues appréhensions. C'était une véritable révélation qui se faisait pour elle.

— Oui, trente mille francs !

— Mais, dit Miette, tout le monde n'a pas celte somme.

— Alors, quand on s'aime, répondit le sergent, quand un officier veut quand même épouser une fille qui n'a pas le sou, il faut qu'il démissionne.

Ce fut comme un coup de poignard que la pauvre Miette reçut en plein cœur.

Elle porta la main à sa poitrine et pâlit affreusement.

Elle venait de comprendre pourquoi Adrien de Salverne voulait donner sa démission.

— Qu'avez-vous, Miette? dit M"'^ Davoul.

— Rien I... répondit-elle avec eiïort et avec embarras. Tous les regards étaient fixés sur elle.

La pauvre enfant n'y put pas tenir plus longtemps et cachant son visage dans sa serviette, elle se mit à pleurer.

— Voyons, dit Alice, ne pleure pas !

Pierre ne comprenait pas la cause de ce chagrin. Il fallut lui expliquer.

— C'est ce que tu viens de dire, fit M'"^ Davoul, qui l'a bouleversée ainsi.

— Moi, qu'est-ce que j'ai dit?...

— Tu ne pouvais pas savoir... Miette est pour ainsi dire fiancée à un officier... Enfin il y a un officier qui l'aime, un capitaine, M. de Salverne...

— Ah! je comprends! dit Pierre.

Et, tout contrarié d'être la cause de celte douleur, il prit la main de la jeune fille.

— Excusez-moi, mademoiselle Miette, dit-il. — Je ne savais pas... C'est en causant...

— Ça ne fait rien, monsieur Pierre, répondit la pauvre Miette en

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découvrant ses yeux rougis de larmes. — Il aurait bien fallu que je le susse un jour...

Ah! je comprends maintenant, ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots, pourquoi M. de Salverne veut démissionner... C'est à cause de cette dot... C'est parce que je suis pauvre et que les règlements militaires lui interdisent d'épouser une fille sans dot... Il vaut bien mieux que je le sache!...

Mais les sanglots l' étouffaient.

Elle ne put continuer.

De nouveau elle cacha son visage dans ses mains et se remit à pleurer abondamment.

M"= Davoul, qui était assise à sa droite, l'attira à elle, plaça la tête de la jeune fille sur son sein et l'embrassa comme une excellente mère, en essayant de la consoler.

— Ne pleurez pas comme ça, ma chère petite, dit-elle. — Vous vous faites du mal !

— Allez, sanglotait Miette, je suis bien malheureuse!... Ah! je le sentais bien, dès les premiers jours... lorsque j'ai connu M. de Salverne... vous vous le rappelez?...

— Oui, c'est vrai.

— J'avais des pressentiments... Je comprenais bien que je n'étais pas faite pour être aussi heureuse...

— Voyons, Miette, dit Alice, ne pleure pas ainsi.

— C'esl-il malheureux tout de même, fit Pierre Lion. Et c'est moi qui suis cause de ça!

— Non, monsieur Pierre, répond il "Miette. Un autre me l'aurait bien dit, allez.

Voilà pourquoi M. de Salverne veut donner sa démission, ajoula-t-elle avec une douloureuse amertume. Il ne voulait pas me dire le véritable motif... 11 disait que c'était pour ne pas me quitter... C'est parce que je ne suis pas riche!...

— Mais il n'y a peut-cire rien de cassé, dit alors le sergent qui crul avoir trouvé un moyen de consoler la jeune fille en lui rendant l'espoir. — 11 y a bien des femmes que des ofliciers onl épousées sans dot... Du moment que l'officier a de la fortune, ça suffit; il épouse qui il veut. Il constitue à sa fi:mcée la dot réglementaire et tout est dit.

Cette considération nouvelle n'était pas de nature à calmer le tourment de la pauvre fille.

Elle ignorait quelle était la situation de fortune d'Adrien de Salverne, car jamais elle n'avait causé de cela avec lui.

— Mais je l'aime, te dis-je ! déclara le capitaine de Salverae avec exaltation. (P. 973.)

Mais elle n'aurait j3as accepté ce sacrifice.

Elle n'aurait pas voulu qu'il se dépouillât pour elle.

— Non, dit-elle, je n'accepterais pas cela.

— Pourquoi? insista Pierre. Ça se fait tous les jours.

— Non... jamais !

— Eh bien! dit .Alice, M. de Salverne démissionnera.

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