‹ Mariée en blancChapitre 27 sur 142 · LE TROUBLE DU CŒUR · texte numérisé non relu

LE TROUBLE DU CŒUR

Raymond de Coursades n'était pas encore satisfait du résultat qu'il avait obtenu .

Il s'était donné pour mission d'empêcher son ami Adrien de Salverne de quitter l'armée et il était fermement résolu d'arriver à son but.

Pour cela, il emploierait tous les moyens qui s'offriraient à lui, car il était convaincu qu'il rendrait ainsi à Adrien le plus grand service.

Il connaissait bien son caractère.

Il savait bien que, quel que soit son amour pour cette jeune fille, de

Salverne ne renoncerait qu'avec la plus grande peine à l'armée, qu'en s'imposant le plus douloureux sacrifice.

Aussi, dans l'après-midi, quand Raymond se retrouva avec son ami, il saisit la première occasitn pour ramener la conversation sur ce sujet.

— Il faut réellement, mon cher, lui dit-il, que tu aies complètement perdu la tête pour avoir songé à donner ta démission dans le but d'épouser une jeune fille qui est cerlainement digne de ton amour, je veux bien le croire, qui a toutes les qualités, qui est honnête... mais que tu n'aimes peut-être pas autant que tu le crois.

Adrien fut surpris de ce langage.

— Que veux-tu dire? questionna-t-il. Tu crois que je ne l'aime pas?

— Est-ce que l'on sait jamais si l'on aime !

— Mais, mon cher ami, cette srule résolution n'en est-elle pas la preuve?

— Elle est la preuve de ta folie, répondit le fils du baron de Coursades, ou si tu préfères, de ton aveuglement. — Naturellement, lu crois aimer cette jeune fille parce que tu la désires... Sans t'en rendre compte, lu es fasciné par sa beauté, et pour elle tu es prêt à faire toutes les sottises, y compris celle de démissionner, la plus grande de toutes, celle que tu regretteras amèrement ensuite et qui empoisonnera toute ta vie.

— ÎNon, dit Adrien, tu ne sais pas ce qui se passe en mon cœur, je l'assure.

— Il s'y passe la même chose que dans le cœur de tous les amoureux, de tous ceux qui croient aimer, de tous ceux que la passion égare.

— Ecoute, Uaymond, dit le jeune officier gravement, tu sais quelle amitié j'ai pour toi et tu permettras à cette amitié, puisque tu sais ce que j'ai résolu de faire, de l'expliquer ma conduite.

— Voyons.

— .le ne le dirai pas que la carriorc iiiililaire a été pour moi, depuis ma plus tendre enfance, l'objet de tous mes vœux, de toutes mes aspiralions; lu lésais. Tu sais combien j'aime l'armée; tu as été témoin de mon bonheur lorsque j'ai vu mes elforls si brillamment récompensés et que j'ai été promu au choix en même temps que toi.

— Kli bien! alors, riposia le capitaine de Coursades, n'avoueras-lu pas que pour le résoudre à abandonner celte carrière que tu aimes tant, il faut que lu sois dans un moment d'égaremenl.

— Non... crois-le, n'pondit Adrien. Cet amour auquel lu ne veux pas croire, il l;nil bien qu'il soit sincère, il laiil bii'n <\\i\\ soit vrai, il faut bien qu'il soil devenu le but unique de ma vie jiour (pie je lui sacrifie ainsi tout ce (]ue j'ai de plus cher!

— C'est ton aveuglement, mon cher, qui te fait raisonner ainsi, répondit' Raymond.

— Non.

— Tiens, mon cher ami, puisque tu veux hien avoir confiance en moi, permets-moi de te dire tout ce que je pense.

— Dis, je t' écoute.

— Tu veux démissionner; n'est-ce pas?

— Il le faut.

— Parce que tu aimes une jeune fille sans fortune, qui n'a pas la dot exigée par les règlements.

— Oui, oui, je l'aime.

— Eh bien! fais un retour sur toi-même avant de donner suite à ce projet; cherche à te rendre compte de ce que tu éprouves réellement.

— Mais je l'aime, te dis- je! déclara le capitaine de Salvernc avec exaltation.

— Jusqu'à ce jour cet amour auquel tu crois n'a jamais été soumis à aucune épreuve, reprit Raymond de Coursades. Tu as connu cette jeune fille et tu t'es senti attiré vers elle...

— N'est-ce pas de l'amour?... N'obéissai-je pas à celle impulsion instinctive du cœur qui me guidait?... Qu'est-ce donc que l'amour, si ce n'est cela?... Une folie, disais-tu? un égarement?... Jiais ce n'est pas follement, ce n'est pas en égaré que je me suis mis à l'aimer... C'est lentement que l'amour est éclos en mon âme... C'est avec les lueurs de la raison que j'ai reconnu un jour que je l'aimais, et même qu'à mon insu, je l'aimais déjà depuis le premier jour... Tu vois donc bien que je l'aime? Conviens-en. — A quelle épreuve veux-tu donc soumettre cet amour?... peut-il y en avoir une plus décisive que de lui sacrifier cette carrière que j'aime plus. encore que tu peux le croire?

Raymond de Coursades avait laissé parler son ami sans l'interrompre, car il voyait que c'était la passion qui l'inspirait. Alors, quand il eut achevé :

— Rien jusqu'ici, dit-il, n'est venu s'opposer à ton amour; mais suppose que tu sois séparé de M"' Verneuil pendant longtemps... suppose que la guerre éclatant aujourd'hui, tu partes avec nous, que tu sois longtemps loin d'elle... Suppose encore, si tu veux, que ton père, ton brave père, vive encore et que ce soit lui qui te défende de la revoir...

— Eh bien! répondit Adrien, rien de ce que tu viens de dire ne serait capable de détruire mon amour. Loin d'elle, je l'aurais toujours présente à mon esprit; ma pensée s'élèverait à chaque instant vers elle... sur le champ de bataille, son amour doublerait mon courage, car en défendant

contre l'ennemi l'honneur de mon pays, c'est aussi mon amour que je lui disputerais... Et si quelqu'un me défendait de la revoir, elle, si j'étais obligé de lui obéir, comme à mon père, mon cœur garderait fidèlement son souvenir jusqu'au jour où, libre enfin, délivré de toute contrainte, je pourrai la rejoindre et lui dire : « Je t'aime toujours!... Je t'ai gardé mon cœur et je te le rapporte!... Je suis à toi pour la vie! »

— Et elle? fit Raymond.

— Elle!

— Oui, elle. — Es-tu sûr qu'elle t'aimerait encore?

— Elle !... oli! oui... oui!

— Comment veux-tu que je crois qu'elle t'aime, puisqu'elle te laisse faire une semblable folie!

— Mais elle ignore tout.

— Tu ne lui as pas dit quels étaient les motifs de ta résolution.

— Non.

— Pourquoi?

— Parce que je ne veux pas... Parce que je suis sûr qu'elle ne voudrait pas y consentir.

Alors, Raymond de Coursades, voyant qu'il n'arrivait à rien, changea de tactique.

Son visage devint plus grave.

— Adrien, dit-il, je t'ai parlé de ton père. Le colonel de Salverne est mort à Magenta, tué pour la défense du drapeau. Il était le fils du général de Salverne, ton grand-père, dont les cendres glorieuses reposent aux Invalides avec celles des braves dont la France est si justement fière.

Le jeune capitaine se sentait ému à ses souvenirs qui faisaient vibrer son cœur.

— Si ton père vivait, reprit Raymond en regardant son auii dans les yeux, si ton grand-père vivait aussi, s'ils étaient là tous les deux à ma place, irais-tu dire au colonel et au général de Salverne : « Je renonce à vous suivre... Je veux quitter celte carrière glorieuse que vous m'avez donnée avec votre sang.^ Je suis un de Salverne dégénéré qui renonce à l'épée pour les beaux yeux d'une fille... Je ne suis pas votre filsl » — Leur tiendrais-tu ce langage?

Adrien ne répondit pas.

Son visage était devenu siihilniicnt p;\le.

Le langage de .son unii l'avait iuijiressionné profondément.

Alors le capitaine de Coursades reprit :

— Et si tu avais le cynisme de leur din' cela, si lu venais leur avouer à eux, les braves qui ont donné leur sang pour la l'ranee, que lu renoncofe

à continuer la tradition glorieuse de ta famille pour épouser une fille que le hasard a jetée sur ta route, sais-tu ce qu'ils te répondraient?

Le colonel et le général de Salverne t'accableraient de leur mépris!... Ton père et ton grand-père te maudiraient, ils te renieraient, ils te chasseraient!... Ils te tueraient pour s'épargner la douleur et l'opprobre que tu voudrais leur infliger !

Et alors, c'est parce qu'ils ne sont plus là, c'est parce qu'ils sont morts, c'est parce que tu n'as plus à craindre leur malédiction et leur colère que tu songes à faire ce que tu n'oserais même pas leur avouer !

Puis, quittant le ton impétueux et l'accent plein d'indignation qu'il avait pris en s'animant, Raymond de Coursades poursuivit sur le ton le plus fraternel et le plus affectueux :

— Non, je ne peux pas croire cela, Adrien. J'ai plus d'estime pour toi!... Je te crois toujours digne du nom que tu portes!...

Écoute : en somme, rien ne presse. Réfléchis. Consulte ta conscience. Ecoute la voix de ceux dont je t'ai parlé, de ceux qui t'ont tant aimé, qui te voient peut-être du monde où habite leurs âmes, et qui sauront bien parler à ton cœur!...

Mais, pour que tu puisses entendre cette voix, il faut que ton esprit ne soit pas troublé par cette passion qui t'égare... Ce n'est que dans le recueillement absolu que tu l'entendras. — Àbstiens-toi pour quelque temps, jusqu'à ce que tu aies pris une résolution définitive, irrévocable, de revoir celte jeune fille. — Soumets ton amour à cette épreuve... Pèse entre elle et ceux qui t'ont fait ce que tu es... Tu sauras alors ce que tu dois faire.

Adrien de Salverne s'était senti complètement bouleversé par les paroles de son ami.

Son cœur et son esprit étaient en proie à un trouble indicible.

Il souffrait horriblement.

Le souvenir de son père et de son grand-père avait réveillé en lut des sentiments que l'amour avait amoindris, qu'il avait pour ainsi dire étouffés.

Il n'osait plus aller au cimetière, porter des fleurs sur la tombe qui lui était si chère, comme s'il redoutait d'entendre cette voix dont Raymond lui avait parlé, cette voix qui lui reprocherait sa désertion.

Il redoutait aussi d'y rencontrer Miette et de faillir, saisi par de nouvelles forces d'amour, à la parole qu'ils s'étaient donnée.

li avait besoin de calme et de recueillemeflt, et il ne pouvait l€s trouver.

Il aurait voulu n'avoir jamais connu cette adorable jeune fille qui, malgré tout, il le sentait bien, était maîtresse de sa vie, pour qui il se sentait capable de tout.

Le malheureux avait peur de lui

11 aurait voulu ne plus vivre pour n'avoir pas à prendre une résolution, pour n'êlre pas obligé de faire un cboix entre son affection filiale et son amour.

Le soir, en rentrant chez lui, Adrien de Salverne trouva une lettre sur sa table.

C'était Jean Renaud qui l'avait reçue et qui l'avait placée là pour qu'il la vît à son tour.

11 décbira l'enveloppe et il lut :

Le duc et la duchesse d'Azergiies prient M. le capilaine de Salverne de leur faire l'honneur de dîner cliez eux le 25 décembre, jour de Noël. On dansera.

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