PROJETS DE FÊTES
De tous côtés, on s'occupait des préparatifs du réveillon, que l'on comptait célébrer joyeusement.
A Cormcilles, nos excellents amis, chez qui aujourd'hui un peu de joie était apparue, c'est Tistin .Mouredu qui en était l'organisateur comuie il en avait été le promoteur.
On n'avait jamais célébré aucune fctc jusqu'à ce jour chez f^éon des Roscllcs, car le nialhcureux père avait l'âme trop endolo rie ; mais aujourd'hui il seMd)lail régénéré.
Depuis qu'il avait avoué à Magali (pi'il était sou père, son cœur avait été délivré de la douleur (]ui l'opprimait ; il se sentait revivre, car il goûtait réelleuient poiu- la première lois les joies iuelTables de la paternité, ailianclii désoiiuais de toute contrainte.
Il était heureux et son bonheur rayonnait autour de lui, eonnnuniqué à Idiis ciMix (|iii l'aimaient et qui avaient si alVeclucusement compati à SCS peines.
— Ce sera, mes chers enfants, ajouta-t-il, la fête de vos tiaaçailles ! (P. 979.)
Aussi Mouredu avait profité de l'occasion.
On avait passé des fêtes trop tristes les années précédentes, ainsi que M"' Mercier le lui avait raconté; car, c'est vrai, la tristesse paraît encore plus sombre aux jours de fêle à ceux qui sont affligés et qui savent que partout régnent la joie et la gaité.
On ferait le réveillon cette année.
Léon y avait souscrit volontiers.
978 MAlUÉE EN BLANC
Magali paraissait si heureuse.
La pauvre enfant n'avait jamais fait un seul réveillon en sa vie. — Té, laissez-moi faire, mon commandant, avait-il dit, je me charge de tout. Je veux vous faire un réveillon à la provençale, comme on fait chez nous, vé !... et vous m'en direz des nouvelles !
Léon des Roselles lui avait donné carte blanche.
Son bonheur se doublait de celui qu'il voyait goijter par tous ceux qui étaient auprès de lui.
— D'abord, exposa Tistin,je vais vous faire une de ces bouillabaisses numéro un, une bouillabaisse de gourmand, avec la purée de vives et de musclés.
— De musclés!... interrogea M"'= Mercier en souriant. Qu'est-ce donc que ça?
— Des musclés, vous connaissez pas ça!... répondit Mouredu; c'est des moules, pardi.
— Ah ! des moules.
— Des moules de Toulon, en provençal on y dit de musclés.
— Qu'est-ce que c'est donc que celte bouillabaisse avec une purée? questionna à son tour Léon des Roselles.
— Ah! ça, mon conunandant, c'est une invention de mon père. Il n'y a rien comme ça, vé, pour vous faire une bouillabaisse épatante. Alors c'est une bouillabaisse que le bon Dieu et la bonne .Mère n'ont jamais mangé la pareille.
Té, je vais vous expliquer la chose : Quand vos poireaux et votre oignon sont un peu revenus dans l'huile, qu'ils commencent à être dorés; quand vous avez ajouté de l'eau, un peu d'ail, quelques pommes d'amour, une feuille de laurier, et tout ce qu'il faut pour assaisonner, vous faites partir alursse à grand bouillon, pas vrai? en faisant un feu de tous les diables. I5on ! alursse vous préparez dans un morceau de vieille toile une demi-livre de petites sardines toutes vivantes, là, qtié la quoué li boulcguo, des « vives », comme nous y disons à Marseille, avec une douzaine de moules de Toulon, de ces «bons » moules de rocher avec la tache blanche sur le coin de la coquille; vous atlachez bien tout ça dans le morceau de toile et zou! vous le mettez dans la boMillabaissc. Vous y mettez en même temps tiois ou quatre petites « langouslettes )>, une ou deux douzaines de « favouilles », et laissez bouillir. — Ah, bien!... alorsse, quand tout ç^i a bien bouilli, vous avez votre poisson tout i)rèt, que : une belle rascasse, un a gournaou », nn saint-pierre, un beau loup, deux petits a roucjuaous » et une jolie Ir.inchc de liela. Vous laissez cuire ça |)as plus de dix minutes cl vous enlevez. — lispère, c'est pas Uni. Alursse vous prene/. Icï vives cl
les musclés qui sont dans le petit morceau de toile et vous les passez dans le tamis, vous les esquichez jusqu'à ce que toute la chair soit en bouillie et bien passée; vous retirez votre poisson et vous délayez votre purée dans le bouillon. Ah! capon de bon sort, je vous réponds que ça y donne un fameux goût à votre bouillabaisse, et que quand vous mangerez vos tranches arrosées avec ça, vous lécheriez même le dessous de la marmite, voui, c'est moi que je vous le dis !
Tout le monde riait au seul aspect de l'entrain et de la conviction que notre méridional mettait en exposant sa recette.
— Mais, dit Léon, ce doit être excellent, en effet.
— E scellent!... fit Tislin, Esquis, divin, mon capitaine !... Ah! le père Mouredu, un vieux pêcheur de Martigues, il connaissait son affaire.
— Vous ferez venir tout cela de Marseille? dit M"= Mercier.
— Té, bien siir; c'est pas à Paris que je trouverai ce poisson, il y en a qu'à Marseille. J'écris à Julien, un collègue de la Madrague, la concurrence à Roubion, et il m'enverra tout ce qu'il faut. Il a un parc, Julien, commej'avais à l'Estaque, et le poisson toujours vivant.
• — Mais, dit Paul des Roselles, vous ne nous ferez pas manger que la bouillabaisse, pour le réveillon?
— .\h, pec/ière!... Tout le gros souper, comme on fait à Marseille, répondit Mouredu. La dinde rôtie avec des grosses trutfes dans le ventre; des choux-tleurs à la provençale avec une sauce blanche que c'est pas de la colle, comme on fait à Paris avec de la farine : une sauce à l'ail et au lait... le gâteau de Savoie avec des fruits confits tout autour, à chaque élage de la tour, et le petit Jésus en sucre, au bout, dans un bouquet de fleurs; du nougat rose à la vanille, du nougat blanc à la pistache, et du nougat noir; la « pompe » avec quelques bonnes bouteilles de vin cuit, et puis des dragées, des pralines, des papillotes, des fondants, de tout, car le réveillon, à Marseille, c'est surtout le dessert.
Et à minuit, ajouta notre ami, nous ferons la crèche, — je la ferai venir aussi, — avec des sanlons, Vanxji bouffareo\i, et les rois mages, comme nous faisions du temps du père Mouredu.
— Eh bien ! dit à son tour Léon des Roselles, en même temps que ce « gros souper », dont ce brave .Mouredu vient de nous donner le memi, nous célébrerons une autre fête...
Paul et Magali avaient déjà deviné, aux regards que l'officier de marine leur avait adressés.
— Ce sera, mes chers enlanis, ajouta-t-il, la fête de vos fiançailles!... Une fête intime, toute de famille, toute entre nous seuls, au milieu de ceux qui vous aiment.
Et il ajouta, en s'adressant particulièrement à son neveu :
— Je veux te donner «ne juste rompensation; je t'ai demandé de ne faire part à personne de ton mariage jusqu'au jour où sera terminé la procédure que j'ai été obligé d'engager, mais je veux que cela ne soit pas un obstacle ni un retard à la joie que vous vous pronn'ttcz tous les deux. Les fiançailles consacrent les promesses du cœur.
Heureux au delà de ce qui peut se dire, Magali et Paul, la main dans la main, se pressaient tendrement et ne savaient connnent remercier celui qui leur témoignait une telle afîection.
Léon reprit :
— Veux-tu inviter de ma part à celle fêle de Aimille tes amis M. de Salverne et M. de Coursades, qui doivent être tes témoins?
— Volontiers, mon oncle, répondit le jeune bomme. Je serai beureux de leur faire connaître ma fiancée.
— Et moi bien beureux aussi de revoir ces jeunes gens que j'ai perdus de vue depuis si longtemps.
A l'bôtel de la rue de Grenelle, ce n'élait pas le réveillon que l'on préparait.
On avait renoncé à celle traditionnelle fête de famille de la veille de Noël, depuis la mort du père de Claudius.
On fêterait seulement la Noël, le jour même, par un dîner somptueux et par une brillante soirée.
De nombreuses invitations avaient élé faites.
M. de Lizieux avait questionné José sur ses intentions à cet égard.
— Où comptes-tu faire le réveillon celle année? lui avail-il demandé un jour, à Bougival, en présence de Palmyre.
— Ma foi, je ne sais pas encore, r,''|ioijdil lejtunR' bomme avec une "huance d'embarras et de dissimulatidu.
— Tu ne vas pas réveillonner avec Pélago et avec tes amis?
— Je ne crois pas... Oh! le réveillon, déclara le fils de Carmen, loulc une nuit autour d'une table, ça n'a rien de drùle ni de bien réjouissant!... Je n'aime pas beaucoup ces fêles-Ià!
Puis il demanda :
— El vous deux, est-ce que vous faites le réveillon''
— Ce n'esl |)lus de noire '^^e, répondit l'amanl de Palmyre.
.M. de Lizieux avait déjà arrêté ce qu'il ferait dans la nuit de la veille de Noël avec sa niaiiresse.
Palmyre avail l'intention de s'amuser et elle lui en avait fait part.
Elle voulait revoir, ne serait-ce que par un coin, celle vie de plaisirs qu'elle avait goûtée autrefois à Paris.
Ce jour-là, elle irait réveillonner joyeusement avec son amant, ou plutôt « faire la noce », selon l'expression dont ils s'étaient servis tous deux.
Ils passeraient la nuit à Paris.
Théâtre, souper fin en cabinet particulier et nuit à l'hôtel comme des amoureux, tel était leur programme.
José méditait d'autres projets.
Il ne s'en était ouvert à personne.
Son plan, du reste, n'était pas encore bien nettement arrêté.
Il pouvait être modifié selon des circonstances qu'il lui était impossible de prévoir, et même qui ne dépendaient pas de lui.
Pélago, qui tenait à s'amuser, comme en toute occasion qui se présentait, l'avait interrogé sur ses intentions.
Elle aurait voulu que son amant offrit, en son luxueux appartement de la rue Marbeuf, une fêle qui aurait été le digne pendant de celle donnée pour sa « crémaillère ».
Mais José avait refusé.
Il avait dit pour excuse :
— J'ai promis à mon père de faire le réveillon nvec lui.
— Ah! une fête de famille! fit ironiquement Pélago.
— C'est le véritable caractère du réveillon.
— Avec messe de minuit!... Je ne croyais pas ton père de celle trempe-là.
— Mais qui te parle de fête de famille et de messe de minuit? s'écria José. C'est à Uougival, chez Palmyre, que l'on doit faire le réveillon.
Mais le fils de l'avenlurière espagnole dit cela d'un air si peu convaincu que la rouée Pélago conçut aussitôt un soupçon
— Toi, pensa-t-elle, mon petit, tu manigances quelque chose de louche!... Si tu crois que je coupe dans Ion réveillon paternel, lu le trompes.
Et elle répondit avec quelque dépil :
— Ça va être bien gai pour moi !
— Tu peux bien réveillonner avec Bertha, si tu tiens à l'amuser, suscita José de Lizieux. '
Il tenait sans doute à ce que sa maîtresse fut occupée quelque part en cette nuit de Noël.
— Bertha est comme moi; elle sera seule. Le capitaine de Coursades
est invité chez l'oncle de Paul, qui fait le réveillon à sa campagne de Cormeilles.
Et elle ajouta :
— Enfin, je verrai Bertha; puisque nous serons veuves toutes deux, nous nous amuserons ensemble.
— C'est ça, dit José. Vous pourrez aller au théâtre, au bal, où vous voudrez.
David, le petit groom de José de Lizieux, avait été chargé d'une mission importante.
Si l'amant d-e Pélago tenait à être libre dans la nuit de la veille de Noël, c'est qu'il avait formé le projet de la consacrer h Luce d'Azergues.
Elle lui avait promis de s'échapper de nouveau et elle voulait voir avec lui ces établissements de nuit, dont elle entendait parler chaque jour dans les journaux mondains, et qui exerçaient sur sa vicieuse imagination une fascination irrésistible.
Elle voulait s'offrir le spectacle de ces folles orgies qu'elle pressentait, de ces plaisirs dont elle avait eu un aperçu dans les pages de quelques romans légers qu'elle lisait dans sa chambre.
Quelle occasion plus belle que la nuit du réveillon, en laquelle tout le Paris joyeux fait la fête !
C'est ce qu'avait pensé José.
11 l'avait écrit à Luce, en lui détaillant à plaisir toutes les séductions de cette nuit.
Il avait mêlé à cette description de brûlantes déclarations de son amour, et il avait fait remarquera Luce quel attrait cette nuit ainsi passée aurait pour eux, passant imonnus au milieu de celte cohue bruyante et jouisseuse des amoureux de toute classe, semblables eux-mêmes à ces amants qu'ils coudoieraient sans les connaître.
l>avi(l avait Femis la lettre à Zoé et l'indigne fille de Jane l'avait reçue.
Elle l'avait lue et relue plusieurs fois, avec le malsain prurit de la chnir en éveil et les libidineuses concupiscences de son ;\me façonnée pour le mal.
Oui, tout cela l'attirait.
C'était une occasion snpi'rlic, inlrouvalile cik^uilc, de voir ii'tle vie nocturne de la ra[iilalr ilii |ilaisir.
El quoi de plus (acilc pourrlle que de s'échapper?
On ne iaisait pas le réveillon à l'hôlel de la rue de Grenelle; on se
MARIÉE KN BLANC 983
coucherait même de bonne lieure en prévision de la fètc splendide qui devait avoir lieu le lendemain.
Les domestiques seraient presque tous sortis.
Lnce avait accepté et elle avait écrit ces seuls mots sur un bout de papier parlumé :
C'est entendu. J'aœepie.
Zoé avait remis ce billet à David.
Dès lors, José de Lizieux n'avait songé qu'à ce qu'il pourrait faire en cette nuit de Noël.
Il avait envoyé son petit nègre, chargé de dire à la l'emmede cham' ve de Luce que sa maîtresse n'avait à se préoccuper de rien et qu'elle ti verait son coupé, conduit par David lui-même, au coin de l'Esplanade, où il attendrait à partir de neuf heures.
Le groom, malin comme un singe, n'avait pas tardé à s'acquitter de la commission.
11 avait fait choix de la boutique d'un marchand de vins où il passait ses soirées, attendant Zoé qui était toujours sûre de le trouver.
Chaque soir, José lui demandait :
— Eh bien!... as-tu une réponse?
— Rien di nouveau, mossiou, répondait le jeune Abyssin.
— Tu n'as pas vu Zoé?
— Non, mossiou.
Enfin, le 23, David arriva avec un visage épanoui par un largo sourire découvrant ses dents blanches comme l'ivoire et les veux brillants, agrandis par la joie.
11 avait sûrement une bonne nouvelle.
Sans attendre d'être interrogé :
— Mossiou, dit-il, c'est fini.
— Comment! interrogea le fils de Carmen. Que veux-tu dire?
— J'ai vou Zoué.
— Ah!... alors.
— A nouf houres et dimie, mossiou.
— Bon, à neuf heures et demie demain soir. Tu attelleras toi-même le coupé et tu viendras me prendre au cercle à neuf heures.