LA VEILLE DE NOËL
Ce soir de la veille de Noël, José de Lizieux était réellement malheureux au baccara.
11 perdait tout ce qu'il jouait.
— Allons, se dit-il, le proverbe est vrai : « Heureux en amour, mallicureuN au jeu ». Alors, tant mieux !
Il rci;arda la pendule, qui ne marquait encore que huit heures et demie.
11 s'impatientait.
li se décida à jouer encore, malgré sa déveine, pour tromper rallenle, et il jeta des louis à chaque coup lantôt sur un tableau, tantôt sur l'autre, en se promenant fiévreusement derrière les joueurs assis.
De nouveau il perdit.
Que lui importait! — l'argent ne comptait pas pour lui.
Enfin, neuf heures.
H descendit.
David était là, avec une exactitude militaire, raide dans sa livrée, correctement assis sur son siège en cocher de grand style, le fouet et les guides en mains.
Aux cocardes du turban du cheval, il avait mis du lilas blanc, et il en avait également une Heur à la boutonnière.
Sans dire un mot, José monta dans le coupé ot le cheval partit à une vive allure.
A peine la voitiuc l'inii-cUu arrêtée depuis quelques instants à l'angle de la rue de Grenelle, (jue Luce arriva.
Zoé l'acronipaguait.
— Me voici! lit-elle joyeusement.
I.c limbrr de sa voix l'tail b'gèremcnt lioubli' jiar les appréhensions dont elle avait été saisie en s'écliappanl.
Klle sMula dans la voiture.
Le roupi' était tout [lelit, à deux places seulement.
Il n'entrait pas dans les inlcnlions de José de Lizieux d'emmener Zoé avec lui ce soir-là.
Cela ne pouvait ."sc faire.
— Madame est magnifique, appuya la couturière, et elle porte le travesti à mervei .e! (P. P91.)
Il l'avait fait comprendre à Liice.
Elle avait accepté el il clait convenu que sa femme de chambre l'attendrait dans l'église Saint-Thomas-d'Aquin qui, comme toutes les autres, resterait ouverte toute la nuit à cause des solennités religieuses de Noël.
C'est là qu'elle la retrouverait pour rentrer à l'hôtel.
Aussi elle lui dit :
— C'est entendu... à Saint-Thomas-d'Aquin.
Et elle expliqua la chose à José en lui racontant son escapade, dès que la voiture se fut mise à rouler.
Personne n'avait rien vu.
On la croyait en train de dormir tranquillement.
Tout le monde était couché à l'hôtel, sauf quelques domestiques, à la cuisine, qui avaient à faire des préparatifs pour la fête du lendemain.
Puis elle demanda :
— Où me menez-vous donc ?
— J'ai fait, répondit José, un programme qui aura siirement votre approbation.
— Dites.
— D'abord, nous allons faire un léger dîner chez Durand, dans ce restaurant de la Madeleine que vous avez vu l'autre jour.
— En cabinet particulier ?
— Oui.
— Que ce sera amusant!... et puis ?
— Ensuite nous irons au bal masqué.
— Où?
— A Bullier, le bal des étudiants.
— Un bal masqué! lit Luce en regardant sa toilette, une ravissante toilette de ville que recouvrait un long manteau à pèlerine.
— J'ai pensé à tout, répondit le fils de Carmen. Un costume vous attend chez une couturière.
— Ah ! vraiment !...
— Un costume ii"odalis(|ue qui vous ira à ravir ; on l'a fait sur mes indications, exprès pour vous, et j'ai choisi ce travestissement-là parce que c'est le plus commode à faire sans prendre de mesures.
— El puis... et puis ?
— Au bal, nous nous amuserons comme des fous. Personne ne pourra vous reconnaître, car vous aurez le visage dissimulé sous un loup. — Après, nous irons souper au pavillon d'Ermenonville qui reste ouvert toute la nuit.
— Vous me montrerez tout.
— Oui, tout.
— 11 y aura des femmes ?
— Sans doute... Nous en verrons tant que nous voudrons. Songez donc, en celle nuit de réveillon...
— Oui, oui, m i.uce avec joie. — Oh ! nous allons bien nous amuser I...
MARIÉE EN lîLANC 98T
— Et bien nous aimer, n'est-ce pas ? ajouta José d'une voix passionnée.
11 passa son bras autour de la taille de la jeune fille.
— Oui... dit Lues, mais il faut être sage... J'ai eu confiance en vous, vous le savez...
— N'est-ce donc pas être sage que de s'aimer?... Vous le savez bien, mais je ne puis m'empêcher de vous le redire... Et vous, Luce, redites-lemoi encore, comme vous me l'avez si bien écrit !...
Il la pressait contre son cœur, ayant pris l'une de ses mains et l'attirait à lui pour l'embrasser.
— Oui, fit-elle, je vous aime!...
— Et nous nous aimerons toujours ainsi !
— L'un à l'autre... n'est-ce pas?
Luce ne répondit plus.
Grisée par la musique charmeuse de sa voix au timbre chaud et coloré, elle l'écoutait.
— C'est le véritable amour, celui-ci, reprit le fils de Carmen, l'amour des amants, celui qui n'est pas de convention comme dans le monde... l'amour à deux, sans témoins... n'est-ce pas, Luce?
Vous voulez bien que je vous aime ainsi ? demanda-t-il encore en Toyant qu'elle se taisait. — Vous voulez bien que je sois pour vous comme un amant qui n'a d'autre bien que son idole, qui ne vit que pour elle, qui ne vit que par elle... qui ne voit rien au delà de la maîtresse adorée à laquelle il donne tout, son cœur, sa vie, ses pensées et son âme ?... Quel amour peut être comparable à celui-là?
Et, ayant lentement approché son visage de celui de la jeune fille, tout en parlant avec cette passion que sa présence développait et exaltait, il lui donna un baiser brûlant qui fit couler en leurs veines un sang ardent comme de la lave.
Alors, après ce baiser, Luce se reprit.
Elle se dégagea doucement de son étreinte, jetant des regards à la dérobée, à travers les glaces des portières, connue pour s'assurer qu'on ne la voyait pas.
— Vous n'êtes pas raisonnable, dit-elle.
— Luce !... dit José de Lizieux, voire amour n'est donc pas comme le mien ?
— Oui, je vous aime comme vous avez dit, répondit la jeune fille.
— Eh bien ! alors ?...
— Mais-., vous êtes iinn;itienl...
988 MARIÉE EN ULANC
— Est-ce que l'amour calcule ?
— Tenez-vous!... nous voici arrives.
La voiture venait, en effet, de ralentir sa course et elle s'arrêta devant la porte du restaurant.
Pélago se méfiait de son amant, car ses soupçons avaient été éveillés par ses réponses manquant de franchise.
Elle était sûre que José lui avait menli en lui disant qu'il allait faire le réveillon chez son père, à Bougival.
Elle avait voulu s'en assurer.
D'abord, elle était allé trouver son amie Bcrllia et elles avaient convenu qu'elles iraient, toutes deux, s'amuser seules.
Ce n'était pas difficile.
Il y avait des bals masqués partout.
Elles loueraient deux costumes et elles iraient danser.
Ensuite, si elles trouvaient deux galants cavaliers qui leur ollViraicnt à souper, elles accepteraient sans se faire prier, puisque leurs amants avaient jugé à propos de faire le réveillon sans elles.
Mais, auparavant, Pélago voulait savoir ce que José allait faire.
Elle tenait à avoir la preuve de son mensonge.
A six heures, elle dînait chez Certha, rue Blanche, et, aussitôt le repas terminé, elles partirent toutes deux à pied.
Elles vinrent à la rue de Courcelles.
Au moment où elles arrivèrent, David sortait avec le coupé pour aller prendre son maître.
— Fixée ! dit aussitôt Pélago.
— Tu as compi'is? (lemauda lii'rllia.
— F'arbleu !... David ne s'est pas mis ainsi en grande tenue, il n'a pas attelé le petit coupé de José et mis des Heurs au cheval pour aller se ballader tout seul, j'imagine.
— Bien si'ir.
— Donc, José n'est pas à Bougival.
Puis, elle dit joyeusement :
— Ail! il s'amuse!... Eh liien, ikiu^ alluns aussi nous en payer !
— Tu as raison.
Et aussitôt les deux amies résolurent d'aller louer des costumes pour aller au bal.
{'(■■lago [Moposa :
— I II ne sais pas'?... allons à iiiillier, eoiinne autrefois, au Imui leuips (In (Inai liei'.
— Oh ! oui, approuva Berlha, il y a si longtemps !
— Le Médkis esl loin?...
— Pour sur !
— Nous retrouverons les pipos, les étudiants... pas ceux qui nous connaissent, mais d'autres tout aussi gais.
— Oui, oui, allons !
Et elles prirent un fiacre qui les conduisit chez un costumier.
Elles trouvèrent deux costumes de pierrettes, très frais, l'un en satin rose, l'autre en satin bleu.
Ils leur allaient à merveille.
Un loup les rendait méconnaissables, car elles ne tenaient pas à se faire voir, pour ne pas compromellie leur position.
Dès qu'elles eurent les costumes, elles se rendirent rue Blanche, pour s'habiller, et de là à Bullier.
Pélago et Beilha se proposaient de birii .s'amuser à ce bal qu'égaie !a folle jeunesse des écoles.
José de Lizieux avait retenu un cabinet particulier au restaurant de la place de la Madeleine et commandé à l'avance un diner léger, car il se proposait, comme nous le lui avons entendu dire, de souper ensuite avec Luce d'Azergues dans un des établissements mondains du bois de Boulogne.
Luce, d'ailleurs, n'avait pas l'aim.
Elle élait trop préoccupée par les circonstances de sa fugue et enfiévrée par le milieu dans lequel elle se trouvait.
Elle s'était dépouillée de son manteau, de son boa, de son manchon et de son chapeau, et elle élait apparue au fils de Carmen dans toute la sveltesse de sa taille de jeune fille gracieuse, élégante, dans une adorable toilette de drap gris souris garni d'acier.
José, qui l'avait aidée à se dévêtir, passant ce qu'elle quittait au garçon, ne put s'empêcher, dés qu'ils furent seuls, de vouloir l'embrasser, la trouvant désirable ; mais la jeune fille se défendit.
Pendant le diner, auquel ils touchèrent fort peu l'un et l'autre, — car José, non plus, n'était pas en appétit, uniquement préoccupé par la présence de Luce et absorbé par l'amoureuse passion que ses dérobades attisaient, — ils ne causèrent que de ce qui se passait dans les restaurants de nuit.
Luce, curieuse, émoustillée, voulait tout savoir.
Elle se faisait raconter des épisodes de cabinets particuliers, des joyeuses orgies auxquelles José avait a.?sisté, l'écoutant avec plaisir, avec une âpre volupté mêlée de désirs, heureuse comme en un rornan qui se
passait sous ses yeux, comme en une intrigue dans laquelle elle jouait un rôle.
Elle écoutait les rires bruyants, les gais éclats de voix des dîneurs et des dîneuses des salons voisins, cherchant à comprendre ce qui se passait, essayant de percevoir ce qu'on disait.
Des bruits de baisers arrivaient aussi à ses oreilles et elle riait, pleine d'une folle joie.
Elle laissait alors .José se rapprocher d'elle et elle s'abandonnait, entraînée par l'exemple, permettant ces baisers qu'elle prohibait tantôt, et rendant parfois ceux que le fils de Carmen lui donnait lorsqu'il les lui réclamait avec insistance.
Puis, elle fut bientôt lasse.
Elle avait déjà assez vu cette partie de la vie de plaisirs qui s'écoule dans les cabinets particuliers.
Elle voulait voir autre chose.
Le bal l'attirait.
Elle était heureuse à la seule pensée de ce travestissement qu'elle allait prendre et qui lui permettrait de se mêler, sans être reconnue, à celte foule jeune et joyeuse d'hommes et de femmes.
Elle se délectait à la pensée de voir un coin de ce gai Quartier Latin dont elle avait tant entendu parler.
On partit.
Le coujié atlcudail et conduisit Luce cl .losé chez une couUuière de la rue du Quatre-Septembre, qui avait préparé le costume d'odalisnue.
La maison à kupielle .José s'était adressé était précisément celle que nous connaissons, celle où travaillaient .Miette et Alice Davoul.
C'est à elles deux que le costume de Luce avait été confié, car elles étaient les plus habiles ouvrières de la maison, celles qui travaillaient le plus légèrement, ce qui (>st indispensable avec ces fragiles étolïes, avec la gaze et le crêpe de Chine, qui exigent que l'ouvrage ]iaraisse à iieine avoir été louché.
En raison de riii'iiii' tardive à laquelle on devait venir priiidrc ce cosluiiM', la coiilurière avait fait rester les deux amies, pour qu'elles l'essayassent eiles-mêines à la personne à laquelle il était desliné.
Conduite par Miette et par Alice dans un salon d'cs.«ayage, Luce échangea sa toilette cKUtre l'oriental déguisement.
Hien n'y manijuail : ni les scquins dorés pour la coilViuv, ni les croissants pour les oreilles, ni les hahouciies aux brodcrio d'or, ni le burnous en boiuTc de soie pour servir de sortie de bal.
MARIEE EX BLANC 991
La piquante et originale physionomie de Luce, qui n'était pas dépourvue de quelque beauté, que la jeunesse et la malice embellissaient du reste, se prêta admirablement à ce costume qui lui donna une grâce indicible et qui la rendit absolument séduisante.
Elle se regarda dans une grande psyché, pour juger de l'effet.
Puis elle parut dans le salon où José de Lizieux l'attendait.
— Oh!... s'écria l'amant de Pélago. Épatante!... absolument épatante !
— Vous trouvez? dit Luce, heureuse de ces compliments qu'elle sentait bien mérités.
— Un chic suprême!... hein! ai-je eu une idée, là?
— Madame est magnifique, appuya la couturière, et elle porte le travesti à merveille!
— Pourquoi ne vous déguisez-vous pas aussi? demanda Luce.
— Non, je suis plus à mon aise en habit... Et puis, qu'importe qu'on me reconnaisse !
Venez !
Il l'emmena.
Miette et .\lire, qui avaient préparé un paquet avec les vêtements de la jeune fille, les suivirent ainsi que José les en avait priées, et déposèrent le paquet dans la voiture.
Puis elles partirent, se dirigeant vers l'avenue de Clichy, où M""= Davoul les attendait.
— Vous connaissez, dit Luce, des maisons où les ouvrières sont jeunes et gentilles?
— Je suis venu là au hasard, répondit-il.
Il ne voulut pas avouer qu'il connaissait cette maison de couture, parce qu'il avait une maîtresse qui s'y servait et qu'il l'y avait accompagnée quelquefois.
— Il y en a une, reprit Luce, celle qui a les yeux bleus... Je ne sais où j'ai vu cette figure-là.
Elle pensait à Magali qu'elle avait vue une fois au Salon avec M"= Mercier, et qui, brune et jolie comme sa sœur à qui elle ressemblait de la façon la plus frappante, n'avait avec elle pour toute différence que la couleur des yeux, bleus chez l'une, vert clair chez l'autre.
— Ah!... fit José. — Elle est jolie, la petite.
— Oui, bien jolie! dit Luce avec une nuance d'envie.
— Mais moins belle que vous, reprit aussitôt le fils de Carmen,
surtout avec ce costume qui vous rend absolument ravissante, qui vous divinise...
— Comme les houris du paradis de Mahomet, n'est-ce pas?
— Plus belle encore-!
— Flatteur!
— Non, je suis sincère !
— Et mon loup? demanda Luce.
— Le voici.
Le jeune homme tira une petite boîte de la poche de son pardessus et en sortit un loup de velours noir orné d'une barbe en dentelle de Chantilly.
Luce le prit.
— Vous me direz quand nous serons près d'arriver, dit-elle, pour que je le mette.
La voiture traversait la Seine, en ce moment, sur le pont au Ciiange.
— Nous voici sur la rive gauche, répondit le hls de l'Espagnole, mais Bullier est au bout du boulevard Sainl-Miclid. Dans moins d'un quart d'heure nous y serons.
— Que ce doit être gai, ce bal d'étudiants!
— D'une gaîté folle! c'est ce qu'il y a de plus amusant à Paris. — Par exemple, vous en entendrez sans doute de raides avec ces filles...
— Les grisettes?
— Il n'y a plus de grisettes; c'était bon au temps de .Murger. Aujourd'hui ce sont des étudiantes qui, en ville, coilïenl le béret des écoles, comme leurs amants, et des filles de brasserie...
— Mais elles seront déguisées?
— Toutes, et avec des costumes originaux, vous verrez.
— Nous n'y sommes pas encore? druiainla la tille de Jane, impalienle.
— Non; ceci est le café Vachette. Tenez, voici des déguisés que nous retrouverons sûrement tout à l'heure à Huilier.
11 montrait deux femmes couvertes d'amples pelisses, la léle enveloppée dans d'épaisses mantilles de dentelles, le visage caché sous un louji pioli'iinir.
Par l'enlrehàillement de leurs pelisses, on voyait des échappées de leurs costumes bleu et rose.
Deux jeunes gens étaient avec elles, l'un eu hue cl riuilr<' en polichinelle jauni'.
On se serait dit en plein carnaval.
Le cheval liiail bon liain sur la nionlée du boulevard S;iint-Micliel,
Elle vit en même temps l'odalisque qu'il avait à son bras. (P. 998.)
et quelques minutes après on aperçut les multicolores illuminations et les rampes de gaz de l'Établissement chorégraphique de la rive gauche.
Luce avait rapidement ajusté son loup.
José l'aida à s'envelopper dans le burnous et ils descendirent du coupé.
— Tu nous attendras, dit le fils de Carmen au petit nègre.
Et, otïrant son bras à la jeune lille, il la fit entrer dans le bal.
UV. l2o. — MARIÉE EN BLANC. LIV. 123.