‹ Mariée en blancChapitre 30 sur 142 · LE REVEILLON · texte numérisé non relu

LE REVEILLON

Quel roiUrasIe entre la gaîté folle et bruyante de celte fête et le bonheur suave et honnête qui présidait ailleurs, dans la coquette villa de Cormeilles-en-Parisis.

Autour de la table de famille, servie avec cette copieuse abondance du Midi, se trouvaient assis tous ceux que l'affection unissait.

Les deux seules personnes qui ne connaissaient pas les antécédents douloureux de la vie de ce père, presque complètement heureux aujourd'hui, — P«aymond et Adrien, — étaient deux amis intimes de Paul des Roselles.

11 les avait amenés avec lui et leur avait présenté sa fiancée.

Les deux officiers croyaient, comme tout le monde, que Magali n'était que la pupille de Léon des Roselles.

En présence de la sœur de Miette, Adrien de Salvcrne ne put se défendre d'une émotion puissante.

Cette ressemblance l'avait frappé au premier aspect.

En Magali il retrouvait, trait pour trait, dans tous les détails adorables de sa beauté, celle qu'il aimait si tendrement.

En sa voix il reconnaissait le son de celle de Miette.

Magali était de la iiiêini' laiiie qu'elle, de la même corpulence, absolument pareille en tout.

Les regards seuls donnaient à son gracieux visage une expression diflërente, sans doute à cause de la nuance des prunelles.

A table, Adrien se trouva assis en face de la jeune fille, placé entre M"= Mercier et Norine, et il élait lenu sous un charme doni il élail inc^v pahle (le se défendre.

Il ne pouvait en détacher ses regards; il la rouLeinplail par nionient, lorsqu'elle ne le voyait pas, en une sorte d'extase.

Quand Magali avait les yeux l)aissés, il aurait jnn'' que c'i'-lail Mielte qu'il avail devant lui.

Il lui semblait (pie c'était Miette (ju'il reiroiivail dans un iudikIc autre (jue celui où il l'avait connue, Miette telle (pi'il l'aurail voulue

JlOUr (pi'elle [lui l'Ire à lui.

La Imuillabaisse, reconnue ex(|uise, uu'nie par nos Parisiens ipii

MARIÉE EN BLANC 99o

n'avaient jamais goûté à ce plat national de la Provence, valut les plus sincères et les plus chaudes félicitations à Mouredu.

C'était le quartier-maître lui-même qui avait voulu la préparer.

Cela n'avait pas fait le bonheur de Norine qui s'était chargée du repas, avec Mariic, — devenue un véritable cordon bleu, — car Tislin mettait tout en l'air dans la cuisine et dérangeait tout le monde.

Mais enfin le résultat était excellent et l'on applaudit.

La cuisine provençale, déclara-t-on unanimement, avait du bon.

Les choux-fleurs à la sauce blanche eux-mêmes étaient délicieux, malgré l'appréhension qu'avait Paul des Roselles pour ce mélange d'ail et de lait, qu'il reconnut cependant avoir goûté un jour précédent dans la brandade.

Le gâteau de Savoie, expédié par Castelmuro, le premier confiseur de Marseille, était majestueux avec ses cinq étages superposés, ornés de l'ruiLs confits formant d'artistiques décorations, et semblable à une tour de Babel élevée à la conquête du ciel de la friandise.

Comme il n'est pas, en Provence, de réveillon complet sans le chant des Noëls anciens, Mouredu demanda la parole pour Norine qui chanta d'une voix très agréable la jolie romance du pâtre qui a enlendu les anges annoncer la naissance de Jésus :

Yéni d'aousi .

Su tei Coulino Dé cants pouli.

Dé voués divino Que m an ravi.

Et Tistin lui-même, avec une superbe voix de barylon, chanta la chanson du bohémien de la vieille Pastorale qui fait, depuis tant d'années, les délices des vrais provençaux.

Ces chants pittoresques, en cette langue colorée et expressive, pleine d'images délicates, charma tellement tous les auditeurs qu'on pria Mouredu et Norine de chanter encore d'autres Noëls, et avec la meilleure grâce, heureux du reste de faire admirer cette vieille tradition de leur pays, heureux aussi de retrouver les lointains souvenirs de leur enfance, ils dirent le duo de l'aveugle et de Tistoun, son fils, qui, selon la légende provençale, vont avec les bergers, à Bethléem, adorer le Sauveur.

Magali se retrouvait aux jours de son enfance passés à l'Estaque, lorsque Mouredu et Norine l'avaient menée voir La Pastorale au Théâtre Chave.

Lorsqu'on se sépara, chacun était sous l'impression de cette délicieuse

soirée, pleine des joies les plus douces, en ce milieu luit des afieclions les plus pures.

Adrien surtout en euiportail un inoubliable souvenir.

L'adorable visage de Magali, confondu avec celui de Miette, était profondément gravé en son esprit.

Raymond de Coursades, qui l'avait observé pendant toute la soirée, comprenait à peu près-ce qui se passait en lui.

Il était heureux de l'avoir vu témoin de l'amour de leur ami et de cette adorable jeune fille, et il était persuadé que ce spectacle avait produit sur lui une salutaiie impression.

Adrien se disposait ainsi, pensait-il, pour goûter le même bonheur que Paul des Roselles, ce bonheur avouable que donne l'affection d'une jeune fille digne de soi, à saisir la première occasion qui se présenterait à lui et à oublier, espérait-il aussi, le rêve irréalisable d'épouser celle dont l'amour exigeait le sacrifice de sa carrière.

A Bullier, l'orchestre jouait les polkas les [ilus brillantes, les quadrilles les plus échevelés, les valses les plus entraînantes.

Luce avait quitté son burnous au vestiaire, avec le pardessus de José.

lisse promenaient tous deu.x dans le bal.

Luce regardait curieusement tous les costumes, elle écoutait tous les propos, ne se sentant pas choquée par leur gauloiserie et leur crudité pittoresques.

Elle assistait aux lolâLrcs ébals de celte jeunesse bruyante et amoureuse; elle se mêlait avec délices à celle vie à outrance; elle se délectait et elle se grisait.

On admirait son costume, frais, riche, seyant à merveille, bien dilTérent de tous ceux qui passaient auprès d'elle.

lille voulut danseï', entraînée par l'exemple.

Luce valsait dans la perfection.

Légère comme un sylphe et gracieuse comme une aimée, José en élail lier, car elle attirail les regarils.

Il ne voyait (|u'elle.

Il ne nniariinail pas (jue, dr|iuis quelques instants, il ('lail suivi par deux picrrelles, l'une en salin bleu, laiilre en >alin rose, (pii avaient valsé à ses cotés avec un polichinelle jaunr et un Turc

Nos lecteurs n'oni pas hésité à recounailn', sous les loiqis de velours

de ces pierreltes, Pélago et Berlha entrevues tantôt au café Vachetle, sous leurs larges pelisses et leurs sombres mantilles.

La maîtresse de José de Lizieux et son amie étaient disposées à s'amuser cette nuit-là, comme elles l'avaient dit.

Après avoir eu la preuve du mensonge de son amant, Pélago avait voulu revoir les brasseries du Quartier, celles qui avaient survécu, comme la Cigarette, le lïHarcourt et la Terre-de-Feu, et les autres, de création récente, parsemées aujourd'hui dans toutes les rues, depuis la Seine jusqu'au Panthéon, de la Halle aux vins au Luxembourg.

C'est à la brasserie de la rue Racine qu'elles s'étaient fait conduire par leur fiacre, avant d'aller à Bullier.

Bertha savait qu'une de ses amies s'y trouvait encore, Louisette, une pimpante petite brune qui aurait eu plus de chance si elle Avait eu moins de cœur.

Mais elle s'était mise à aimer un carabin, interne aujourd'hui à la Pitié, qui n'avait aucune fortune.

Elle s'était attachée à lui et elle avait eu un enfant qu'elle faisait élever à la campagne, cliez ses parents, et c'est pour le bébé qu'elle travaillait.

Bonne fille, tous ceux qui la connaissaient l'aimaient au Quartier.

Sa clientèle d'étudiants l'avait suivie du Médicis à la Cigarette où elle servait depuis trois ans déjà, et dans les longues soirées d'hiver, ses tables, surchaigées de soucoupes, ne désemplissaient pas un seul instant.

C'était un bonheur pour Bertha et pour Pélago de revoir une ancienne camarade.

Dans la brasserie, les deux amies trouvèrent des étudiants qui se proposaient de fêter joyeusement la nuit de Noël et qui, entre deux punchs, eurent vite fait leur facile connaissance.

lis avaient résolu l'un et l'autre de se déguiser pour aller à Bullier.

Pélago et Bertha les acceptèrent pour cavaliers et les attendirent pendant qu'ils allèrent revêtir leurs costumes à leur hôtel, rue Monsieurle-Prince.

Avec eux elles vinrent au café Vachette, où des amis devaient les trouver, car c'est en bande que l'on avait fait le projet d'aller au bal.

Alors, en arrivant à Bullier Pélago reconnut, dans la file des voilures qui attendaient les danseurs, le coupé de José et le petit nègre, raide et empesé dans sa livrée, qui causait avec d'autres cochers.

Protégée par son loup, David ne pouvait pas la reconnaître.

José était donc aussi à BuUier.

Il était avec une femme, sans doute.

Dès qu'elle fut entrée, Pélago chercha son amant dans tous les groupes.

Il y avait, cette nuit-là, tant de monde et une telle cohue qu'elle mit longtemps à l'apercevoir.

José, nous le savons, était en frac.

Enfin Pélago le découvrit.

Elle vit en même temps l'odalisque qu'il avait à son bras.

Elle chercha, d'après la taille, d'après ce que le costume lui permettait de voir, à reconnaître celle qui se cachait sous ce loup, mais elle fut obligée de convenir qu'elle ne la connaissait pas.

L'ancienne fille de brasserie était vivement intriguée.

— Yoilà donc ce réveillon de famille!... fit-elle sans colère, car, en réalité, elle n'avait aucun amour pour José.

— Oui, il est joli, le réveillon, répondit Bertha. Tu vois que nous avons bien fait de ne pas nous gêner.

— Je te crois. — Ah! le monstre, il me soutiendra qu'il était à Bougival avec son père!

— Ce qu'il sera attrapé quand il saura que nous l'avons vu.

— Que je voudrais savoir avec qui il est! dit Pélago.

— Tu es jalouse?

— Tu te moques de moi!... Jalouse de son argent, voilà!... Mais je me fiche pas mal de lui. Il peut bien courir tant qu'il veut.

— Oui, mais à ce jeu-là un homme trouve un jour une femme pour laquelle il vous lâche. Je sais ce que c'est, moi!

— Eh bien! qu'elle s'avise de me l'enlever, cette Mauresque, et elle verra s'il fait bon de s'y frotter... Oh! mais que je voudrais donc bien savoir qui elle est!

— Attends, José ne peut pas nous reconnaître, dit Bertha. Peut-être qu'à un moment elle retirera bien son loup.

El les deux femmes se mirent à suivre Luce et José, les épiant sans qu'ils s'en doutent pendant qu'ils dansaient ou pendant qu'ils se promenaient, s'asseyanl ensuite près d'eux (piand ils se firent servir du Champagne, ne les perdant pas de vue un seul inslant.

Après une dernière polka, Luc(! cl José .songèrent à partir.

Ils avaient à peine passé une heure au bal.

Luce élait promiilrnirnl rassasiée. Elle voulait voir, elle voulait con-

naître cette vie dont elle était curieuse, mais die se lassait vite d'y séjourner.

Us partirent.

Pélago et Bertha les suivirent à travers la foule avec leurs cavaliers, qui se laissèrent volontiers conduire par elles, les trouvant originales et amusantes.

Mais, arrivées après Luce et José au vestiaire où se pressaient alors de nombreux arrivants, elles ne purent avoir assez tôt leurs vêlements et, lorsqu'ils arrivèrent sur le boulevard, le coupé conduit par David avait déjà disparu.

Pélago ne renonça pas pour cela à sa poursuite.

C'était le moment ou jamais de chercher à savoir quelle était la femme qui se trouvait avec José, car cela pouvait se découvrir en sachant où elle demeurait.

Alors Pélago s'adressa à l'un des cochers qu'elle avait vu causer peu auparavant avec David.

— ■ Vous avez vu ce coupé de maître et ce petit cocher nôi;re? demanda-t-elle.

— Oui, répondit le cocher avec un accent gascon bien caractérisé.

— Il était à une femme en Mauresque et à un monsieur en habit, n'est-ce pas?

— C'est cela.

— Savez-vous où ils sont allés? avez-vous entendu donner une adresse au cocher?... Tenez, prenez ceci.

Elle donna une pièce d'or.

— J'ai entendu, dit le cocher.

— Ah!... fit Pélago, heureuse. Où donc?

— Le monsieur a dit : « .\u pavillon d'Ermenonville. » Puis il ajouta :

— Faut-il vous y conduire? j'ai un landau.

— Allons-y, dit l'amie de Bertha. Enroule!... Ah! nous allons rire!

Page 1