‹ Mariée en blancChapitre 4 sur 142 · LA VILLA DE COHJIEILLES-EN-PARISIS · texte numérisé non relu

LA VILLA DE COHJIEILLES-EN-PARISIS

— Nos amis, dit Léon des Roselles, viennent demeurer définitivement à Paris.

— C'est vrai ! s'écria Magali, c'est possible !

— Voui, ma belle voui, répondit Mouredu, c'est la vérité.

— Oh! quel bonheur!... C'était si long le temps que je passais sans vous voir!... Qui me dira maintenant que je n'ai pas de famille, avec tant

de personnes que j'aime, avec mon petit père, mon bon papa Tistin, maman Norine et vous aussi, ma petite mère, fit Magali en abandonnant sa tête sur l'épaule de M"= Mercier.

— Chère enfant, dit l'institutrice, tu es si bonne et si aimante que le bon Dieu a eu soin de toi.

— Qu'elle est belle, pechère! fit Mouredu qui, malgré sa rude nature, n'était pas exempt d'émotion.

— Alors nous ne nous quitterons plus? dit la fille de Léon.

— Non, répondit des Roselles, et je viens de parachever le projet dont je t'ai parlé plusieurs fois.

— La campagne ?

— Oui. J'ai vu ces jours-ci, à Cormeilles-en-Parisis une petite villa délicieuse, un véritable petit cottage assis sur un coteau en face de la Seine. J'hésitais encore un peu, mais je me décide maintenant, car je complète mon plan.

— Qu'allèz-vous faire? questionna Magali.

— Tu verras, tu verras!... Et vous aussi, Mouredu, dit Léon en se tournant vers l'ancien quartier-maitre, vous verrez.

— Toujours prêt à la manœuvre, mon commandant, répondit Tislin; à vous de tenir la barre. Où vous voudrez qu'on navigue, je voguerai !

Dès l'arrivée de Tistin et de Norine à Paris, lorsqu'il fut convenu (ju'ils y demeureraient, Léon avait dit à l'ancien quartier-maître :

— Voyons, Mouredu, maintenant que j'ai pris ma retraite et que par conséquent je n'appartiens plus à la marine, vous n'avez plus besoin de me donner le titre de mon ancien grade.

— Ah ! par exemple, s'écria noire ami, eh bé! comment voulez-vous que je vous dise ?

— Appelez-moi comme votre femme : M. Léon.

— Non... Je ne mesens pas vous appeler comme ça; vc! j'aime mieux vous le dire tout de suite. — Et qu'est-ce que ça me fait à moi que vous ayez pris votre retraite?... Vous êtes toujours mon commandant... Je peux pas vous dire : « Mon commandant en retraite » pas vrai?... Alorse, qu'est-ce que ça vous fait, après tout, que?... Ça me fait plaisir!

— Eh bien ! puisque vous êtes incorrigible, appelez-moi comme vous voudrez... .Moi, je vous nommerai toujours mon ami.

— Ah I ça, moi aussi, mon commandant, riposta Tislin, car nous avons lii'.m III' pas (Hre du même grade, rpiand il s'agit du cœur nous pouvons hisser le même pavillon, (]iié?

El Mouredu avait persisté à appeler Léon son commandant.

C'était réellement une petite merveille que la villa dont Léon des Rosellesavait fait la trouvaille à Cormeilles-en-Parisis, ce coin si pittoresque, ce site si ravissant de la lointaine banlieue parisienne.

L'habitation était en briques rouges et en bois, construite sur le modèle des chalets suisses, avec balcons découpés à jour à chaque ouverture, protégés par un avancement du toit avec pente également ajourée^

Les clématites, le chèvre-feuille, la vigne vierge, la glycine et le lierre, s'entremêlant coquettement, tapissaient la façade et laissaient pendre leurs lianes enguirlandées accrochées capricieusement à toutes les saillies.

Le jardin qui entourait la maison et dont des arbustes toujours verts assuraient le mystère et cachaient la profondeur, n'était clos que par une haie que les premiers rayons d'avril fleurissaient et embaumaient.

Du gracieux belvédère qui dominait la construction, la vue, que rien n'arrêtait, découvrait un panorama merveilleux : à gauche, tout au loin, Paris dans le flou de sa brume, aux pieds la Seine qui déroule son large ruban argenté; en face, Saint-Germain et la forêt toujours verte descendant de la légendaire terrasse jusqu'au delà de Maisons-Laffitte; à droite, de riants paysages semés de maisonnettes, avant-garde des sites ravissants de Normandie.

Léon des Roselles avait l'ait l'acquisition d'un yacht à vapeur qu'il garait à Herblay et qu'il avait baptisé Vent-debout.

Il va sans dire que c'était notre ami Tistin Mouredu qui en avait principalement le souci et qui était heureux aujourd'hui, lui qui avait tant blagué autrefois la navigation fluviale, de retrouver dans ces occupalions nautiques la satisfaction de sa passion la plus chère.

Il avait sous ses ordres l'équipage, composé d'un mécanicien, d'un chauffeur et de Mistonfiut.

Tistin et Norine habitaient la villa de Cormeilles, car Léon, qui avait pour eux une amitié égale au dévouement qu'ils lui avaient manifesté tant de fois, était heureux de celte société qui égayait sa vie.

Norine avait la haute main sur les serviteurs de la maison, peu nombreux du reste; elle était en quelque sorte l'intendante de la villa et l'on peut croire que rien ne clochait sous sa direction.

Le dimanche, on allait faire, quand le temps était beau, de magnifiques excursions sur Vent-debout, en amont, parfois jusqu'à Ghalou, et, en suivant le cours de la Seine, jusqu'à Poissy, et même jusqu'à Meulan. On avait projeté d'aller bien plus loin encore et d'aller jusqu'au Havre et de caboter pendant la belle saison sur la côte normande, d'une station à l'autre.

Le dimanche qu'avait choisi Paul des Rosehes pour venir voir son oncle une excursion avait précisément été projetée.

Heureusement l'ami d'Adrien de Salverne arriva matinalement à la villa, car une heure plus tard il n'aurait plus trouvé personne.

Léon fut tout heureux de sa visite.

Il avait pour son neveu une affection bien grande qu'avivait encore l'éioignement en lequel il avait été obligé de se tenir pour éviter la fréquentation de Claudius et la vue trop pénible de Jane.

A Paris, Paul des Roselles était venu quelquefois à la rue Vaneau, assez rarement cependant, surtout depuis quelques années.

C'était la première fois qu'il venait à Cormeilles.

— Ah ! fit Léon en lui serrant la main, tu as pensé à ton oncle, mon cher Paul; c'est gentil, et puisque le voilà sans doute dans l'intention de me consacrer ta journée, je t'emmène en excursion avec nous.

— Volontiers, très volontiers, répondit le jeune homme. Je vais avoir le plaisir d'admirer ton yacht. Quel est le but de cette excursion ?

— Nous comptons aller déjeuner à Asnières, assister aux régates qui ont lieu cet après-midi, venir diner au pavillon Henri IV, à Saint-Germain, et rentrer à la nuit.

— Une magnifique promenade.

M"' Mercier arrivait à ce moment avec Magali et Norine habillées toutes trois, prêtes à partir.

La jeune fille avait un ravissant costume de campagne.

— Voilà notre amie, M"' Mercier, dit Léon.

Paul alla à la rencontre de l'institutrice qu'il connaissait bien et qui lui tendit la main.

Avant de la prendre il salua Magali et Norine. M"' Mercier lui dit :

— C'est mon élève, monsieur Paul, M"' Magali. Ht Léon des Roselles ajouta en indiijuanl Norine:

— Madame est la femme de mon ancien quarlior-niaîlre, Mourcdu, le second du Vent-debout, — son vrai capitaine, devrais-je dire, car je ne m'ori upe pas de grand chose à bord, et c'est du reste lui qui se donne ce litre.

— Madame, lit Paul en saluant Norine, je ferai avec plaisir la connaissance de M. Mouredu, dont mon oncle m'a souvent dit l'amilié et l'allachcminl.

— Lh bien ! en route, dit Léon dos Roselles.

Lorsqu'on fut dehors, Paul offrit son bras à Magali et, tout en des-

Le yacht évolua gracieusement et vint prendre le milieu du fleuve. (P. 834.)

cendant jusqu'à Ilerblay, il entretint avec elle une conversation à laquelle chacun prenait part.

Mouredu attendait sur le pont, après s'être assuré que tout était bien prêt et que tout était en état.

Il était vêtu d'un veston de drap bleu, avec des boutons dorés, des ancres brodées au col et une casquette marine, en tenue de service, comme il disait, et aussi fier qu'heureux de ses fonctions.

Avec lui, les formalités de présentation étaient bien simplifiées, car à peine M. des Roselles lui eut-il dit :

— Mon neveu Paul...

Qu'il lui tendit la main sans façon et la lui serra avec son expansion méridionale en disant :

— Je suis bien heureux de faire votre connaissance, monsieur Paul, Mon commandant m'a parlé souvent de vous et vous êtes bien gentil d'être venu faire cette petite traversée avec nous.

Inutile de dire que Tistin fut immédiatement sympathique au jeune homme et qu'ils furent à l'instant même les deux meilleurs amis du monde.

Tout étant prêt, il n'y avait qu'à partir.

Le temps était superbe : une journée d'automne ensoleillée et douce comme une journée de printemps.

Tout le monde s'était installé à l'arrière du yacht, tandis que Mouredu, sur la petite passerelle, s'était mis à la barre.

Mistonflut, sur l'avant, achevait les derniers préparatifs d'appareillage, en roulant les cordages qui venaient d'être largués.

Sur la berge du fleuve, des pêcheurs et des curieux assistaient au départ, car Vent-debout avait déjà sa réputation à Herblay et l'on admirait sa coupe gracieuse et son confortable aménagement.

On savait aussi que le propriétaire du yacht était un ancien officier de marine et Mouredu lui-même était déjà connu dans le pays.

Notre ami, lorsque tout fut prêt, regarda Léon qui lui lit un signe, et aussitôt il envoya par le porle-voix un ordre au mécanicien :

— En avant lentement !

Le yacht évolua gracieusement et vint prendre le milieu du fleuve.

Tout en étant attentif à sa manoeuvre, Mouredu, qui ne manquait pas de perspicacité, faisait ses petites réflexions.

— Té! mais, se disait-il, on dirait que M. Paul ne se déplaît pas auprès de notre petite Magali.

En effet, le neveu de Léon avait été frappé, dès le premier abord, par la captivante beauté de la jeune fille cl il i'|Mouvait en sa présence de troublantes sensations qui s'emparaient de son esprit et qui se répercutaient en son cœur.

El Mouredu conjecturait:

— C'est peut-être une idée qui en vaut bien une autre, mon boni... Ce serait tout de môme une drôle de chose si M. Paul se mellail à aimer la petite, rnf|iiin <li' bon sort!

Il les observait.

Il voyait les joues de Magali colorées d'un plus vif incarnat que de coutume.

Il percevait nettement ce qui se passait en elle, maintenant que son attention était ainsi éveillée.

— Pourquoi pas, vé, après tout? se disait-il. Ce serait bien plus commode, car ce que j'ai toujours redouté pour Magali c'est le moment où son petit cœur fera toc-toc. Dieu garde qu'elle vienne à aimer quelqu'un qu'elle ne pourrait pas avoir!... pechère, ah! ce serait un vrai malheur!... car il faut bien en convenir, il y a des difficultés; mon commandant ne peut pas exposer au premier venu tout ce qu'il a pris tant de peine à cacher... Tandis qu'avec M. Paul...

Tistin s'interrompit en voyant Magali qui causait avec le neveu de Léon.

— Ah ! je ne me trompe pas, vé !... s'ils ne s'aiment pas encore, ils n'en sont pas loin... Ils voguent dans les mêmes eaux... Eh bé ! tant mieux, lé !... Ça me fait plaisir !

Et comme notre Méridional, doué d'une imagination très suggestive, allait vite en besogne, il conclut immédiatement ainsi :

— Ils seront heureux tous deux, j'en suis sûr... et papa Tistin sera de la noce, mon bon !

Léon des Roselles avait pensé aussi à l'avenir de sa fille.

11 avait enlrevu l'époque où elle serait en âge d'aimer et son cœur, à cette perspective, avait été empli de pénibles appréhensions.

Magali avait été élevée, nous le savons, dans l'ignorance absolue des liens qui l'unissaient à Léon des Roselles.

Elle se croyait orpheline et elle n'avait jamais eu un doute sur l'histoire qu'on lui avait racontée.

On lui avait dit que ses parents étaient morts lorsqu'elle était toute jeune.

Quand elle fut en âge de comprendre, elle sentit bien qu'il y avait un mystère qui entourait sa naissance, en sachant qu'elle n'avait pas d'autre nom que celui de Magali ; mais il lui était impossible de l'approfondir.

Elle n'osait pas questionner M"' Mercier sur ce sujet, pensant bien qu'elle lui apprendrait sûrement un jour ce qu'elle devait savoir.

En attendant, elle était absolument heureuse, choyée par son institutrice .comme elle l'aurait été par la plus aimante des mères, entourée de gens qui composaient pour elle une véritable famille, Léon des Roselles, Mouredu et Norine, qui l'aimaient à qui mieux mieux.

Il avait été question bien des Ibis entre iM"= Mercier et Léon des Roselles de la situation de Magali au point de vue qui préoccupait si justement le malheureux père.

Ils avaient résolu d'éviter soigneusement à la jeune fille toute occasion de laisser prendre son cœur, en éloignant d'elle le plus possible tous ceux qui seraient capables de l'aimer.

C'était pour cette raison que l'on vivait dans une retraite presque absolue, aussi bien à Paris qu'à la campagne, où l'on ne fréquentait absolument personne.

On compensait cet isolement par le plus grand nombre de distractions possibles et réellement Magali n'avait jamais éprouvé un seul désir en dehors des êtres affectueux qui l'entouraient.

Moins clairvoyant que notre ami Mouredu, — sans doute parce que la présence de son neveu lui paraissait toute naturelle, — Léon des Roselles n'avait pas entrevu que le cœur de Paul pourrait s'éprendre à la vue de la beauté de Magali, au charme ineffable qui se dégageait d'elle.

Il n'observait pas même en ce moment, tandis que la conversation était générale, ce qui se passait entre les deux jeunes gens.

Il ne lisait pas en leurs regards et il ne percevait pas dans le ton de leur voix ce qui se préparait en eux.

M"= Mercier n'avait pas été longue, cependant, à s'en rendre compte.

Norine non plus.

Les femmes sont réellement plus perspicaces que les hommes, — exception faite pour les Méridionaux, comme notre excellent ami Mouredu, qui ont dans leur inipressionnabilité instinctive quelque chose de féminin, car leur subtilité est due à ce qu'ils perçoivent plutôt avec leur cœur qu'avec leur esprit, à ce qu'ils s'impressionnent à l'instar dos femmes au lieu de raisonner.

L'institutrice et la femme de Mouredu n'avaient pas tardé à remarquer le changement qui s'opérait en Magali.

Elles avaient observé tout de suite l'animation de son teint et les vibrations de sa voix, et elles avaient trouvé les mômes phénomènes chez Paul dus Hoselles.

Sans doute ce ne pouvait être encore un amour ardent qui s'était emparé d'eux, quoique un Prolée semblable n'exclue aucune forme et se révèle parfois de cette façon subite qu'on a appelée « le coup de foudre i>, cl qui n'est, certes, ni la meilleure ni la pire, car en amour tout est bon qui réussit et qui cause le bonheur.

Aucune appréhension cependant n'avait agité l'âme de ces deux affectueuses compagnes de la jeune fille à cette constatation.

L'affection réciproque de Paul et de Magali leur semblait naturelle, car elles savaient bien que, sans le savoir, ils étaient unis par les liens du

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