LA MAITRESSE DE JOSÉ
Le cocher auquel. Pélago venait de s'adresser n'était autre que notre ancienne connaissance Aristide Bouguarès, l'ami de Tistin Mouredu.
Le Narbonnais, quoique entrepreneur de chars de promenade, et loue-ur de voitures aujourd'hui, se payait ainsi parfois ce qu'il appelait de petites aubaines.
Ancien cocher, il avait en quelque sorte la nostalgie du siège.
L'hiver, les nuits de bal surtout, il sortait volontiers avec une de ses voitures, un landau ou un grand coupé, toujours bien propre, bien entretenu, aux allures de voiture de grande remise, attelé de ses deux plus beaux chevaux, d'anciens pur-sang ayant achevé depuis longtemps leur carrière.
Ce soir-Là il attendait des clients, devant le bal Bullier, bien certain de ramener un joyeux quadrille de réveillonneurs.
Les deux chevaux de Bouguarès fdèrent si rapidement que le landau passa la porte Maillot à quelques mètres seulement du coupé de José de Lizieux, et que, sans l'ordre de ralentir qu'il reçut, Userait arrivé en même temps que lui au pavillon d'Ermenonville.
A peine descendus de voiture, Luce et José étaient moulés dans le cabinet qu'on leur avait réservé.
L'indigne fille de Jane avait alors le visage découvert, abrité seulement par le capuchon de son burnous.
Au bruit du landau qui roulait dans l'allée, elle s'était retournée et se Irouv.uit nii instant en pleine lumière; Pélago l'avait vue et l'avait reconnue sans fiésitation.
— Elle ! s'écria-t-ellc.
— Qui donc ? demanda IJerlha.
— Oh ! c'est trop fort.
— Tu la connais ?
— Pour sur !
— Dis donc vile.
-- Attends... tout à l'heure !... oh ! la garce !... je n'en reviens pas !...
La maîtresse de José était furieuse.
Elle connaissait Luce d'Azcrgues qu'elle avait vue plusieurs fois aux courses, que José lui-même lui avait montrée.
On ((induisit Ic'S (juatre nouveaux arrivants dans un cabinet particulier, précisément voisin de celui qu'occupaient Luce d'Azergues el José de Lizieux.
Les deux jeunes gens étaient di'jà à ]ieu prés au courant de ce qui se passait; ils .vivaient que Pélago avait découvert son amant avec une aulre femme, car, pendant le trajet, la maîtresse de José el.son amie avaient complété le récit à peine (•ommen(;é à liullior.
La passion qu'elle lui avait inspirée se développait en lui et grandissait à chaque instant. (P. 1006.)
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Ils s'égayaient fort de l'aventure, très bien disposés, du reste, à s'amuser.
Bertha avait hâte de savoir quelle était la femme que Pélago venait de reconnaître.
Le garçon attendait la composition du menu.
L'un des étudiants consulta Pélago et son amie.
— Commandez ce que vous voudrez, répondit la maîtresse de José de Lizieux.
Puis, dés que le polichinelle jaune et le turc eurent donné leurs ordres, Bertha impatiente interrogea.
— Alors... dis donc? qui est-ce?
Pélago écoutait, cherchant à percevoir ce qui se passait de l'autre côté de la cloison.
— Tu ne t'en douterais jamais, répondit-elle d'une voix dans laquelle vibrait encore sa colère. — C'est la fille du duc, cette petite péronnelle que M. de Lizieux veut faire épouser à José !
— Elle !... Pas possible !
— Oui, elle, M"= Luce d'Azergues !... Oh ! je ne trompe pas, va ; je la connais bien... Il me l'a assez montrée chaque fois que nous la rencontrions à Longchamp, à Auteuil, à l'Opéra, partout... Je l'ai assez vue les jours où il ne me menait pas au pesage parce que mademoiselle y était avec sa famille, avec le comte et la comtesse de Bellegarde, son oncle et sa tante...
— C'est épatant ! s'écria Bertha.
Et Pélago, s'adressant aux deux jeunes gens, dont l'étonnement était également fort grand, poursuivit :
— 'Voilà les mœurs de ce que l'on appelle le grand monde, tenez !... Voilà une fille noble, la fille d'un duc, millionnaire je ne sais combien de fois, élevée dans toutes les règles, et non pas comme nous qui avons poussé au hasard, ne sachant des fois pas comment... Elle s'échappe de chez elle, car je ne peux admettre que cela, pour venir avec un homme qui lui a fait la cour, qui lui a plu et qui a demandé sa main !... C'est indigne !
— Non, dit le Turc, c'est très drôle !... C'est excessivement amusant !
— Mais oui, ajouta le polichinelle, c'est tout à fait réjouissant !... c'est dévissant !...
— Allons donc ! reprit Pélago, c'est bon pour nous de nous amuser, de faire la noce avec des hommes... Nous ne faisons (ort qu'à nousmêmes... Nous n'avons pas derrière nous une famille... c'est dégoùlant, tenez !
— Je suis bien de ton avis, approuva Bertha.
1004 MARIÉE EN PLANC
Mais la maîtresse de José changea alors de ton :
— El moi, dit-elle, qui ai été assez bête pour croire ce qu'ils me disaient, lui et son monteur de coup de père, quand ils me faisaient croire que José épouserait la fille du duc d'Azergues !...
— Un mariage à la mairie du vingt et unième arrondissement, dit le polichinelle jaune.
— Je t'en ficherai du mariage, attends un peu ! s'écria Pélago avec un geste dans la direction de la cloison derrière laquelle se trouvait son amant.
— Écoute donc, fit Berlha qui s'était rapprochée de la séparation. Il y eut un instant de silence.
Bertlia, l'oreille collée contre la tapissserie, essayait de comprendre ce qui se passait de l'autre côté.
Elle ne percevait que des murmures afl'aiblis, des bruits étouffés par les tentures, le vague son des voix dont les paroles nélaient pas distinctes, et le rire argentin de la jeune fille qui, par moment, s'élevait.
— Si j'allais leur tomber devant ?... dit Pélago qui était plus jalouse qu'elle ne l'avouait.
— Laisse donc, répondit Bertha. — Tu as bien d'autres moyens de te venger.
— Bien sûr, approuva le Turc, qui avait été depuis le début de l'aventure le cavalier de Pélago, il n'en manque pas des moyens de se venger : œil pour œil, dent pour dent.
— Parbleu ! approuva Bertha.
Pélago souriait.
— Et vous, demanda le polichinelle en s'adressant à la maîtresse de Piaymond de Coursades, vous n'avez pas aussi à vous venger?
— Je suis sûre, répondit-elle, que mon amant ne me trompe pas ce soir; il est en famille, à la campagne, à un diiier de fiançailles... Ah ! les autres jours, je ne dis pas ; il ne vient pas me raconter ses fredaines.
— Eh bien ! il faut faire comme lui : nous ne lui dirons rien, n'est-
ce pas ?
Luce et José, sans se douter de l'attention dont ils étaient l'objet, savouraient un souper exquis dont le menu avait élé savaunnent combiné.
Ils n'étaient pas assis en face l'un de l'autre connue au restaurant de la place de la Madeleine, mais du même côté de la table.
Luce était plus gaie qu'auparavant.
Entraînée par les exemples qu'elle avait eus sous les yeux, au cours de cette boirée, elle iniilait les filles qu'elle avait vues.
Cette existence de plaisir la fascinait.
Elle enviait le bonheur de ces iemmes qui ne songent qu'à s'amuser et à aimer.
Elle se délectait en cette vie inconnue pour elle, qui l'avait attirée et dont elle goûtnif, maintenant à loisir.
Elle semblait faite pour cela lant elle avait su s'y assimiler complètement, et elle était si parfaitement à son aise dans ce rôle nouveau, et longtemps envié, qu'il aurait été impossible au garçon qui servait de ne pas la prendre pour une des joyeuses soupeuses qu'il avait coutume de voir.
Le cbampagne en tisane était le seul vin que José avait demandé pour arroser ce souper.
Les coupes de mousseline ne désemplissaient pas.
.fusé et Luce causaient et riaient, entraînés tous deux par les libations.
On aurait absolument dit un amant et une maîtresse, tendrement épris l'un de l'autre.
Luce avait renoncé maintenant à réprimer les ardeurs amoureuses de son compagnon de plaisirs.
Elle s'abandonnait à ses baisers et elle s'était même mise, petit à petit, à y répondre.
Il ne lui semblait plus seulement qu'elle jouait un rùlc, comme elle l'avait désiré, dans un roman de la vie réelle; elle subissait l'attraction que le fils de l'Espagnole avait exercé sur clic, cette attraction qui le lui avait d'abord fait remarquer, puis qui l'avait poussée à répondre à ses billets amoureux, et qui lui avait fait désirer ensuite de l'avoir pour partenaire dans cette galante aventure qu'elle avait brûlé de connaître.
Entraînée maintenant par les épisodes divers qu'elle venait de traverser, elle était saisie, — peut-être à son insu, — d'une passion véritable qui la poussait à ne plus se contenter du rôle de spectatrice qu'elle avait rempli jusqu'à ce moment.
Après avoir vu, après avoir appris, elle s'exerçait à démontrer qu'elle avait compris et qu'elle avait retenu ces leçons séduisantes et faciles; elle voulait établir qu'elle n'était pas inférieure à celles qu'elle avait vues, ni moins habile en l'art d'amour que les professionnelles prêtresses de Cythère qu'elle avait toujours enviées.
Elle était suffisamment formée déjà par sa perverse précocité aux séductions amoureuses, et son jeu se corsait du piquant que lui donnait sa jeunesse et de la haute saveur résultant de sa qualité même de fille du plus grand monde.
José de Lizieux savourait, surtout en son orgueil et en sa fatuité, un des plaisirs les plus exquis qui lui eussent été donnés jusque-là.
Il s'exaltait à mesure que Luce se prêtait davantage à son rôle nouveau.
La passion qu'elle lui avait inspirée se développait en lui et grandissait h chaque instant.
A la lin du souper, ses regards dénotaient l'ardeur qui était en lui, attisée parles provocations de celle qu'il s'était déjà habitué à considérer commesa maîtresse.
Luce le sentait aux baisers qu'il lui donnait et aux frissons de volupté qui, lorsqu'elle était entre ses bras, couraient en tous ses membres.
Une circonstance devait les pousser à bout l'un et l'autre.
Il fallait que Luce quittât son costume de bal et qu'elle reprit ses vêlements.
José avait envoyé chercher par un garçon le paquet qui avait été déposé dans la voiture.
Cette opération ne pouvait se faire que dans le cabinet oîi l'on se trouvait, et par conséquent en présence du jeune homme.
Luce n'y fit aucune objection.
Elle trouva l'aventure drôle, très amusante, et elle accepta même sans rougir l'aide que José lui prêta, comme un amant empressé, pour se dévêtir.
Elle mettait en cela un raffinement nouveau de coquetterie.
Elle était heureuse des compliments qui lui étaient adressés.
Elle riait follement sous les embrassements que le fils de Carmen lui donnait à chaque instant.
Et lorsqu'il arriva enfin ce qui devait fatalement arriver, après ces incessantes provocations, Luce ne se défendit que faiblement.
Aucune rougeur ne colora ensuite son visage et elle ne songeait qu'à la satisfaction de sa perverse curiosité, qui connaissait maintenant tous les mystères de l'amour.
Mais alors, il apparut à l'indigne fille de Jane que l'aventure qu'elle avait voulue était terminée.
Elle éprouva une sensation pareille à celle des spectateurs d'une pièce de théâtre qui, au moment où le rideau tombe sur le dcnoueinent, n'ont plu!: que la préoccupation de quitter promplement leur place pour rentrer chez eux.
Tout ce (pii jiouvait arriver encore ne l'intéressait plus désormais.
Les baisers de son amant la laissaient indilTérenlc maintenant.
Elle avait liàte de partir et de retourner chez elle, reprendre sa place au sein de cette famille qui ignorait son escapade et sa honte.
José, affolé par les désirs nouveaux que la possession avait mis en ses veines, essaya de la retenir; mais elle résista.
Elle voulut partir.
Elle sonna elle-même pour appeler le garçon qui devait venir régler la dépense, et elle quitta ce cabinet particulier, suivie par José de Lizieux stupéfait de la voir ainsi.
On oubliait sur un meuble le travestissement que Luce venait de quitter, et ce fut le garçon qui le rappela.
— Gardez-le, répondit José, vous en ferez cadeau à votre maîtresse. Le coupé, qui s'était avancé, attendait sous la marquise de verre. Luce descendit l'escalier en courant et se jeta dans la voiture dont
un chasseur de l'établissement tenait la portière ouverte.
José la suivit, ne revenant pas de la précipitation de sa fugue, et David rendit la main au cheval qui partit à une vive allure.
Une fenêtre s'était ouverte.
Le bruit du départ avait été entendu du petit salon dans lequel se trouvaient Pélago, Bertha et les deux étudiants.
Leu rs quatre têtes parurent.
Alors, à la vue de Luce d'Azergues, qu'elle reconnut mieux encore sous ce costume qu'elle lui avait vu à la dernière réunion d'Auteuil :
— Catin! va! s'écria Pélago qui ne put retenir l'explosion de son indignation.