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APRÈS LE RÉVEILLON

Dans la salle vitrée qui s'étend le long de la façade du pavillon d'Ermenonville, à une table, au milieu de nombreuses personnes, se trouvaient M. de Lizieux et Palmyre.

Ils avaient fait le réveillon à leur manière, plus discrètement et plus simplement.

-Vprès une excellente soirée passée dans un théâtre de genre où l'on jouait une revue de l'année dont la légèreté et les couplets lestes, chantés par les plus jolies petites femmes le moins habillées possible, avaient

consacré la vogue, ils avaient soupe dans un cabaret à la mode et ils étaient venus ensuite au bois de Boulogne prendre un verre de liqueur pour achever joyeusement la nuit de Noël.

Lorsque le coupé de José avança, le maître chanteur, qui n'y aurait peut-être pas pris garde sans cela, aperçut le petit nègre sur le siège.

José ne lui avait pas dit ce qu'il comptait faire, — non pour se cacher, mais pour lui réserver la surprise de lui raconter son aventure après qu'elle serait terminée.

— Ah ! ah ! fit-il, mon sacripant de fils est ici ; voilà sa voiture.

El aussitôt, ayant reconnu Luce d'Azergues au moment où elle sortit :

— Ah ! par exemple ! s'écria-t-il absolument saisi, la fille du duc !

— M"= d'Azergues ? demanda Palmyre.

— Oui, c'est bien elle!... Que se passe-t-il donc?... Où vont-ils en venir ?

— Ils ont fait le réveillon ensemble.

— C'est probable... Mais alors, je me demande... c'est que cette fois H ne s'est pas contenté d'une demi-heure en voiture avec elle... Il l'a emmenée souper en cabinet particulier... Elle a vraiment de l'aplomb!

— Tant mieux ! répondit la fille de la mère Putot, José assure son mariage, car, lorsque j'y songeais, je me demandais si le duc ne ferait pas des difficultés pour lui donner sa fille, que bien d'autres doivent sans doute désirer ; tandis que s'il y est obligé par des raisons sérieuses, il ne pourra la lui refuser.

— Oui, oui, (lit l'ancien maître de timonerie, José n'a peut-être pas agi dans cette intention, mais c'est assez heureux. — Ce veinard-là, il a toutes les chances !

Pélago ne cessait d'exhaler son indignation contre Luce d'Azergues.

Elle était furieuse de ce qui se passait, car elle craignait que José, follement épris d'elle, n'arrivât à fuir un jour avec la fille du duc et, par suite, à l'abandonner elle-même.

Ce n'était certes pas l'alTeclion qui l'attachait à José de Lizieux, car elle n'en éprouvait pas plus pour lui que pour tout autre. — Elle tenait seulement à cet amant qu'elle était arrivée à bien connaître, cpii élail riche, qui était fal, et qu'elle savait habilement prendre pour lui faire faire lout ce qu'elle voulait.

La jalousie (]ui l'animait était donc d'une nature spéciale el plus profonde peut-être que si elle n'avait été basée que sur une trahison d'amour.

Elle ne cessait de combiner ce qu'elle ferait pour se Tcnger, aussi bien

MARIEE EX BLANC

— Oui mon père, je vous le jure ! (P. i016.)

que pour enrayer celle passion de son amant, qui pouvail lui être si préjudiciable.

Elle en parlait encore lorsque, le souper achevé, elle repartit dans le landau de Couguarès avec Bertha et les deux étudiants.

« Ça ne se passerait pas comme ça!... ah ! non, alors!... S'il le fallait, Pélago irait relancer la petite duchesse jusqu'en son hôtel, car elle n'avait pas peur d'un esclandre, et si elle perdait son amant, elle ne mé-

nagerait rien !... Et les journaux, donc ! Elle se chargerait de leur envoyer des nouvelles pour leurs échos mondains, et elle les signerait ! »

Cet événement avait exaspéré la maîtresse de José de Lizieux à un tel point qu'elle ne se sentait pas capable, malgré les conseils de Bertlia, d'attendre au lendemain sans rien faire.

Elle voulait retrouver son amant le soir même.

Les deux étudiants cherchèrent aussi à la détourner de ce projet, mais elle ne voulut rien entendre.

Elle les pria de la laisser ce soir-là ainsi que son amie; ils les retrouveraient toutes les deux quand ils voudraient à l'Eden, où elles allaient assez souvent.

Alors, quand elle fut seule avec Bertha, Pélago donna au cocher l'adresse de la rue Blanche, afin d'aller quitter ces costumes de bal qu'elles avaient prises. — On n'était pas en carnaval et on ne pouvait se promener avec ces déguisements.

Le toilette fut rapidement faite.

Pélago voulait aller à l'hôtel d'Azergues.

Rue de Grenelle elle hésita.

Elle n'osa pas sonner à la porte de l'hôtel. Mais elle attendit.

Elle pensait qu'il ne serait peut-être pas trop tard pour voir rentrer la fille du duc, si José ne l'avait pas ramenée immédiatement chez elle.

Bouguarès était assez intrigué de ce qui se passait.

Il avait entendu, de ci de là, quelques mots qui lui avaient fait ïi peu près comprendre de quoi il s'agissait.

Pendant que l'on attendait dans la rue de Grenelle, du côté opposé à l'hôtel d'Azergues, il était descendu de son siège et il était venu devant la portière du landau dont la glace était abaissée.

Il entendait très distinctement la conversation dos deux amies.

Alors il comprit tout.

Il sut que l'une des deux femmes qu'il avait conduites, la brune, avait un aitiant infidèle qui la trompait avec nue jimmu' lille du grand monde, M"' Luce d'Azergues.

Ce nom n'était pas inconnu jiour notre Narbonnais, mais il ne se rappelait |)as dans quelles iirconstanc.es il l'avait cnlcndu prononcei-.

LorsipTil >"i''lait joint à sou ami Tistin Mouredu et à Léon des Roselles, bien des années auparavatil, pour n'i'herchcr les dru\ cnraiil-- de l'oflicier d(' marine, il n"avail jamais su qurllc l'iail la iiic-rc de .Marii; et de Marguerite.

Si le nom d'Azergues avait été prononcé devant lui, il n'avait laissé dans son esprit qu'un souvenir vague.

Mais aujourd'hui ce nom le frappait.

Bouguarès était maintenant au courant de l'aventure de Luce.

Il aurait voulu, stimulé par la curiosité, assister au dénouement ; mais Pélago finit par se rendre aux conseils et aux observations de Bertha, et elle comprit que Luce d'Azergues devait déjà être rentrée chez elle.

Elle consentit à partir et elle revint chez elle, rue Marbeuf, avec son amie qui ne voulut pas la quitter, afin de l'empêcher de commettre quelque irréparable sottise, dans l'état d'esprit où elle se trouvait.

Luce était rentrée depuis longtemps déjà.

Le cheval, conduit par David, avait accompli très rapidement le trajet du bois de Boulogne à l'église Saint-Thomas-d'Aquin où l'on devait trouver Zoé.

La jeune fille semblait être complètement métamorphosée.

Son entrain et sa gaieté s'étaient évanouis tout à coup et c'est à peine si elle répondait lorsque José lui parlait.

Elle n'avait pourtant aucun remords et aucun sentiment de honte.

C'était une préoccupation indéfinissable qui s'était emparée de son esprit.

Elle était sous l'impression du danger couru dont elle ne s'était pas rends compte jusqu'alors et qui la frappait maintenant.

Elle comprenait en ce moment l'imprudence qu'elle avait commise en s'aflichant ainsi, presque publiquement, en des lieux fréquentés, avec celui qui était devenu son amant.

De ce qui s'était passé, elle n'avait aucun souci.

Elle avait hâte d'être rentrée chez elle, d'être seule, afin de pouvoir réfléchir à son aise.

Zoé l'attendait.

Luce la trouva à la porte même de l'église, prés du bénitier et aussitôt elle l'emmena.

Elle quitta José là, heureuse en quelque sorte de s'en débarrasser, voulant regagner à pied l'hôtel qui, du reste, n'était pas très éloigné.

Et quand le fils de Carmen lui demanda ;

— Quand vous reverrai-je ?...

Elle répondit :

— Je ne sais pas.

— Quand aurai-je au moins de vos nouvelles? questionna encore José qui ne pouvait se décider à lâcher la main de Luce qu'il tenait.

— Je vous répondrai, promit la jeune fille.

Alors, José l'attira doucement à lui, sans qu'elle se défendit, il la pressa contre son cœur et il l'embrassa en lui disant tout bas :

— Je ne pourrai plus vivre sans vous maintenant... Tu sais bien que je t'aime comme un fou !...

Et plus bas encore, à son oreille, il demanda :

— Et toi ?

— Oui... je vous aime ! lui répondit Luce.

Et se détachant de ses bras, en même temps qu'elle lui rendait son baiser, elle partit suivie de sa femme de chambre,

A l'hôtel, personne ne les vil entrer, car Zoé avait su prendre, comme la dernière fois, les précautions les plus minutieuses.

Luce ne put trouver le sommeil.

Inquiète, troublée sans savoir exactement à quoi attribuer son trouble, elle était en outre agitée par la passion que le fils de l'Espagnole avait su lui inspirer.

l'allé lui appartenait.

Elle s'était donnée à lui et elle ne le regrettait pas.

Elle s'étudiait et elle se demandait si ce qu'elle éprouvait était bien de l'amour.

11 lui semblait que ce n'était pas ce qu'elle avait pressenti, que l'amour, tel qu'elle l'avait conçu, n'avait rien de comparable à ce qui se passait ta elle.

Elle ne trouvait rien qui vibrât en son cœur, rien qui s'exaltât en son esprit.

L'âme était muet te.

Les sens seuls avaient parlé.

Et cependant, plus qu'auparavant, l'indigin' tille de Jane se sentait attirée vers cet amant qu'elle avait désiré si ardcnuuent.

L'idée de mariage ne se présentait pas cependant à son esprit

Celle idée n'avait jamais surgi en elle lorsqu'elle avait pensé à José de Lizieux, lorsqu'elle lui avait avoué qu'elle rainiail, ni lorsqu'elle avait répondu à ses baisers.

A ses yeux, José était un amant et non un fiancé ou un mari.

S'il lui en avait parlé lui-même, elle aurait souri, en proie, tout d'abord, â une inévitable sur|irise.

Il tic pouvait pas être celui dont elle prendrait le nom, l'époux auquel elle se lierait.

José ne lui apparaissait que comme l'amant caché, discret, que l'on a pour soi, loin des yeux de tous, et que l'on n'avoue à personne ; il était l'être auquel on appartient par passion et non pas par amour.

11 lui manquait ce qui donne la salislaction d'appartenir publiquement à un homme, car Luce d'Azergues, lorsqu'elle avait envisagé l'éventualité de son mariage, avait rêvé un mari comme ceux qu'elle avait vus dans les romans, un mari qui flatlàt son orgueil et qui satisfit complètement son amour-propre, un mari dont elle pourrait être fière, et qu'elle aimerait autrement qu'avec les sens.

José de Lizieux élail rentré à l'hôtel de la rue de Courcellcs.

11 était heureux de ce qui s'était passé.

Lui non plus ne songeait pas au mariage, et il n'y avait jamais songé sérieusement, malgré les pressants conseils de celui qu'il croyait son père.

Dès qu'il avait rencontré Luce, il avait éprouvé pour elle cet amour qui s'était emparé de lui et qui la lui avait l'ait désirer.

11 était fier aujourd'hui du résultat obtenu.

Plus que jamais il était attaché à la jeune fille, et plus que jamais il la désirait avec passion.

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