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CHAPITRE CXXII

VOIX d'outre-tomiîe

En proie à une immense lassitude d'esprit, Adrien de Salverne, — après être rentré chez lui, avec la voiture de son ami Ilaymond qui l'avait reconduit jusqu'à sa porte, — ne tarda pas à s'endormir.

Au moment où ses paupières se fermèrent, il pensait à Miette et son esprit, plus vivement que jamais préoccupé d'elle, continua pendant qu'il dormait la rêverie commencée à l'état de veille.

11 lui semblait qu'il voyait celle qu'il aimait transportée dans un autre milieu que celui où il l'avait connue.

11 était dans la plus brillante société, en des salons étincelants de lumières, au milieu de brillants uniformes et de ravissantes toilettes.

Des tleurs partout.

Une musique délicieuse se faisait entendre.

Parmi les jeunes filles qui se trouvaient là, était Miette, plus belle que jamais, en admettant que les atours et le luxe puissent l'embellir.

Il l'aiinail et il le lui disait.

Aiilour de lui, ses amis enviaient son bonheur.

;\liLLIe était riche, elle était de grande naissance, elle appartenait à une famille hautement titrée.

Adrien était heureux dans ce rêve, et rien ne s'opposait plus ii son bonheur, car il était le fiancé de l'adorable jeune tille que son cœur avait choisie et dont aucun obstacle ne le séparait.

Il appartenait toujours à l'armée. Il avait un <;rade supérieur et devant lui s'ouvrait un avenir plein des plus belles promesses et des plus glorieuses espérances.

Ce rêve se poursuivit pendant tout le temps qu'il fut plongé dans le sommeil et il s'éveilla fort lard, surprenant un sourire sur ses lèvres, encore sous le charme de l'inelTabJe illusion qui ne s'était pas encore effacée de son esprit.

La divine image, vue en songe, ne disparaissait pas du souvenir du jeune officier, quelque effort qu'il fit pour se ramener à la réalité.

Alors, pour se rendre compte de ce qu'il y avait de chimérique, il étudiait ce qui s'était passé en lui depuis la veille.

Il se rappelait Magali, la fiancée de Paul des Roselles, et il la revoyait lelle qu'elle était, avec cette prodigieuse ressemblance qu'elle avait avec Miette.

Il comprenait alors, et c'est à cette ressemblance qui l'avait saisi qu'il attribuait le rêve charmant qu'il avait fait.

Mais, malgré tout, il semblait à Adrien que dans son rêve il y avait quelque chose de vrai.

Il lui semblait que la destinée ne pouvait être assez cruelle pour le séparer à jamais de celle qu'il adorait, ni assez injuste pour lui enlever tout le bonheur qu'il avait entrevu.

11 lui semblait que Miette, belle comme elle était, pleine d'une telle distinction, allait lui être rendue dans des rondilions qui lui pcrmctiraicnl de réaliser l'amoureuse ambition tju'il avait conçue.

Mais il s'apercevait alors que son esprit, encore sous l'impression du rêve divin (lu'i! avait lail, se créait d'irréalisables chimères, et il s'efforçait de les chasser pour ne pas à être torturé par des déceptions nouvelles.

il ne voulait plus penser à celle jeune lille et il essayait de bannir l'amour de son cumw.

Le nialhcurciix n'y parvenait pas.

Celle lulle contre lui-même épuisait les forces vives de son caractère.

Adrien sentait le besoin de se réconforter en quelque exaltation des sentiments affectifs qui étaient en lui.

Il aurait voulu que quelqu'un, dont l'autorité s'imposerait, substituât sa volonté à la sienne et lui traçât le devoir qu'il avait à accomplir.

Mais, quelque effort qu'il fit pour la chasser, l'image de Miette pi'rsistait à se présenter à lui telle qu'il l'avait vue dans ce rêve charmant et, pour cesser de la voir, il sortit.

L'air, pensait-il, le mouvement, les distractions inévitables de la rue, amèneraient en lui une diversion salutaire.

Il marcha, cherchant à occuper son esprit par tout ce qui tombait sous ses yeux.

Il allait sans savoir où, sans direction, sans volonté aucune.

II avait pris les quais et il suivait le cours de la Seine, en proie toujours à sa rêverie, lorsqu'il arriva au pont de l'Aima qu'il traversa.

Le quartier dans lequel le jeune capitaine se trouvait le fit songer à cette toujbe vénérée du petit cimetière de Passy, qu'il avait bien négligée depuis quelque temps.

Il s'y rendit, conduit en quebiuc sorte par une main invisible, poussé par une force affective dont il ne se rendait même pas compte.

Debout devant la pierre tumulaire, Adrien de Salverne demeura longtemps immobile, les regards perdus dans une profonde rêverie, plongé en une sorte d'extase.

Il lui semblait qu'il voyait son père et qu'il entendait sa voix.

Son existence tout entière repassait en son esprit.

11 se rappelait les joies qu'il avait goûtées à chaque succès qu'il avait obtenu, à chaque promotion dont il avait été l'objet, songeant alors chaque fois au bonheur qu'aurait eu son père s'il avait pu en être témoin.

Une voix s'élevait en lui, comme si elle sortait de cette tombe, et cette voix lui disait :

« Ne rougis-tu pas à la seule pensée d'avoir songé à déserter celle carrière glorieuse qui fut la mienne et qui fut aussi celle de tous les nôtres?... Comment as-tu pu oublier ainsi les traditions de notre famille et les promesses que tu m'avais faites?... Comment as-tu pu te préparer à sacrifier l'affection de ton père à l'amour que t'a inspiré une inconnue?

« Aurais-tu osé revenir ici lorsque tu aurais jeté cette épée, lorsque tu te serais dépouillé de tes épauletles, lorsque tu n'aurais plus été mon fils? ... N'aurais-tu pas eu peur que je sortisse du repos éternel que tu aurais troublé pour te chasser, pour te renier et pour te maudire?

« Ne sens-tu pas, qu'au "sein même de la mort, mon àme qui survit

avec l'affection que j'ai pour toi, se réjouira encore chaque fois que, par tes mérites, tu franchiras un des échelons de cette carrière que la mort a glorieusement brisée pour moi?... N'entendras-tu pas encore ton père applaudir à tous tes succès et à tous tes triomphes?

« Ne comprends-tu pas qu'avec les brillantes qualités que je t'ai léguées, comme je les avais reçues moi-même de nos ancêtres, ta destinée est loin d'être accomplie?... que l'avenir est ouvert devant toi avec toutes les satisfactions et toutes les gloires?...

« Non, Adrien, lu n'oublieras pas ce que lu dois à ton nom!... tu n'oublieras pas ton père tué à l'ennemi, ni tous les glorieux soldats qui ont illustré ta famille!... Adrien, tu dois écarter de ton cœur tout ce qui peut l'éloigner de l'armée.

« Aie confiance, mon fils!... Après les épreuves viendra le bonheur et ton cœur n'aura pas à se repentir du sacrifice qui aujourd'hui te paraît nécessaire! »

Comme s'il avait réellement entendu ces paroles, Adrien de Salverne répondit :

— Pardonnez, mon père, un moment d'égarement dû au trouble de mon pauvre cœur : quoiqu'il m'en coûte, je vous le jure, je renoncerai à tout ce qui m' éloignerait de vous... Je veux, avant tout, conserver votre affection et ne pas offenser votre mémoire vénérée!... Je resterai soldat comme vous l'avez été... Je vous le promets, je vous le jiirel

Et le jeune officier s'éloigna de la tombe en répétant :

— Oui, mon père, je vous le jure!

Mais !e malheureux, malgré l'héroïque effort de volonté qu'il s'imposait, souffrait horriblement.

Il sentait son cœur se déchirer.

Il lutta encore contre lui-même avec plus d'opiniàtrolé et, lentement, il parvint à reconquérir un peu de calme.

Alors seulement, Adrien de Salverne s'apcrçul que l'heure du déjeuner était passée.

Il s'était levé lard et il n'avait pas eu faim.

Cette promenade pleine d'émolions l'avait l'ait vivre, on quelque sorte, comme étranger à son existence habilueile.

La nature maintenant reprenait ses droits.

Il clail trop tard pour songer à déjeuner. Les horloges sonnaient trois heures.

II prit l'omnibus, arriva sur les grands boulevards, entra au Ilelder et se (il servir un calé.

La curiosité de l'indigne fille de Jane avait été mise en éveil par ces mots : — 11 faut qu'il oublie cette fille. (P. 1022.)

L'ambition, un moment éteinte en lui sous l'envahissement de l'amour, se réveillait.

De nouveau il songeait à l'avenir et ces pensées le réconfortaient.

Heureux maintenant, absolument calme du moins, il reprit le chemin de sa maison, afin de procéder à sa toilette pour aller assister au diner et à la soirée du duc d'.^zergucs.

11 était gai.

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