CHAPITRE CXXIII LA FÊTE DE NOËL CHEZ LE DUC D'aZERGUES
C'était, en dépit de la somptuosité de celle fête, une véritable réunion de famille qui avait lieu, en ce jour de Noël, à l'hôtel du duc d'Azergues.
Les convives étaient nombreux, parce que nombreux aussi étaient ceux qu'unissaient les liens de la plus ancienne et de la plus solide affection.
Assis en face de son ami Adrien de Salverne, Paul des Roselles étudiait son visage, car il avait été également frappé du changement opéré en lui depuis la veille.
Comme Raymond de Coursades, il cherchait à s'en expliquer les causes; mais, ne pouvant y parvenir, il s'en félicitait, car il pressentait quelque chose d'un heureux augure.
Luce était charmante, pleine d'entrain et de gaîLé, donnant avec une verve spirituelle la réplique à son voisin de droite dont l'enjouement était radieux.
Adrien causait tantôt avec elle, tantôt avec la marquise de Varades, son autre voisine.
11 éprouvait, en présence de la fille de Jane, des sensations étranges.
Son esprit était en proie à un trouble délicieux qui le tenait sous un charme indicible, en une griserie divine.
Il lui semblait que le rêve qu'il avait fait se poursuivait, matérialisé, sorti du domaine de l'illusion pour prendre un corps et passer dans la sphère de la réalité.
En Luce, il trouvait des airs qui lui rappelaient la jeune fille entrevue dans le songe; en sa voix il retrouvait le son de collé qu'il avait enletiduo, et jusqu'en ses paroles il entendait dos paroles qui déjà avaient frappé son oreille.
N'était-ce pas elle qu'il avait vue ainsi?
N'était-ce pas cette jeune fille qui lui avait apparu dans celle fête brillante, assise à ses côtés, vers qui il s'était scnli attiré par toutes les séductions de l'esprit cl du cœur?
Luce, en vérilé, avait une vague ressemblance avec Miette cl avec Ma-ali.
Comme elles, elle était fille de Jane de Champtocé.
En l'esprit d'Adrien, les trois visages de ces jeunes filles se fondaient en ce moment et il ne songeait plus à celles qui étaient loin de lui.
Il ne voyait que celle qui l'attirait par les artifices les plus habiles; qui avait su, depuis qu'il était dans cette maison, absorber toutes ses facultés, s'imposer à son esprit et exercer sur lui une fascination qui le dominait à son insu.
Sans le vouloir, sans s'y appliquer, il cherchait à lui plaire.
Il ne voyait plus qu'elle, grisé par l'irrésistible séduction qu'elle dégageait, confondant en elle le rêve délicieux qu'il avait l'ait et l'adorable réalité.
Le général d'Yrvoix annonça, au cours du repas, la prochaine nomination du capitaine de Salverne au grade de chevalier de la Légion d'honneur, et tout le monde félicita le jeune officier d'étal-major de cette glorieuse distinction; chacun s'en réjouit avec lui car il avait inspiré à tous la même sympathie.
Mais de toutes les félicitations qui lui furent adressées, celles de Luce d'Azergues causèrent à Adrien la joie la plus douce.
On aurait dit qu'il éprouvait encore plus de bonheur à cette récompense, du moment qu'elle lui valait ses éloges.
Pendant toute la soirée, Adrien de Salverne fut le point de mire de tous les invités du duc d'Azergues.
11 devint en quelque sorte le héros de cette fête de famille, car on l'aimait beaucoup et l'on connaissait les remarquables qualités qui faisaient de lui un officier du plus grand avenir.
Presque tous ceux qui étaient là avaient été les amis du colonel de Salverne, son père, et leur affection s'était reportée sur lui.
Luce avait senti d'étranges choses en elle.
L'orgueil avait élevé la voix en son âme.
Elle avait conçu, à la vue d'Adrien de Salverne, une convoitise qui avait déjà germée en elle.
Adrien avait tout ce qu'il est possible d'avoir pour plaire, car nous savons qu'aux brillantes qualités de l'intelligence, aux plus délicates facultés de l'âme, il joignait un visage d'une mâle beauté, empreint d'une douceur qui n'excluait pas l'énergie, et qui inspirait une universelle sympathie.
Luce s'était dit aussitôt :
— Lui!... oh! oui, lui!...
Après le dîner, tandis qu'on causait, Luce entendit quelques mots d'une conversation qui avait lieu entre le général d'Yrvoix et Paul des Roselies.
On parlait d'Adrien.
La curiosité de l'indigne fille de Jane avait été mise en éveil par ces mots :
— Il faut qu'il oublie cette fille.
Alors, Luce s'approcha tout doucement, reculant lentement son fauteuil sans un mouvement apparent, tout en ayant l'air d'être très attentive à la conversation des personnes avec lesquelles elle se trouvait.
Adrien de Salverne aitiialt !...
C'était donc là la cause de sa froideur ?...
— Cette fille est donc bien jolie ? demanda l'oncle de Raymond de Coursades.
— Très jolie ! répondit Paul.
— Vous la connaissez ?
— Je l'ai vue une fois.
— Et réellement...
— Je la trouve adorable I
— C'est une simple ouvrière, d'après ce que Raymond m'a dit, n'estce pas ?
— Une couturière... Elle travaille rue du Quatre-Seplembre, chez M°" Duchesnois.
Ce nom frappa Luce d'Azergues.
M"' Duchesnois !... C'est dans cette maison qu'elle était la veille avec José de Lizieux.
C'est là qu'on avait fait le costume d'odalisque qu'elle avait porté.
La jeune fille dont on parlait, celle qu'Adrien de Salverne aimait, était l'une des deux ouvrières qui l'avaient habillée.
La plus jolie sans doute.
Luce l'avait remarquée et elle se la rappelait à merveille.
Ce fut un soudain dépit en elle.
— Cette jeune fille l'aime donc réellement ? demanda le général.
— Elle l'adore, répondit Paul des liosclles.
— Et elle compte que de Salverne l'épousera ?
— Il le lui a promis, général ; mais celte folie ne sera pas commise.
— Ah ! non, alors !... non, non, non !
Au dépit, une sorte de jalousie mêlée d'envie ol de haine s'ajoutait dans l'esprit pervers de Luce d'Azergues.
— Non !... Il ne l'épousera pas ! se dit-elle aussi.
Elle détestait cette fille dont la beauté avait été préférée à la sienne.
— Il sera à moi !... 11 sera mon mari !... oui, je le veux ! résolut-elle ardemment.
Que lui importait son indignité !
Elle ne songeait pas à l'imposture criminelle qui serait la sienne en se donnant à lui comme fiancée et ensuite comme épouse.
Elle ne voyait et elle ne sentait que l'orgueilleuse satisfaction de porter le nom de cet homme; d'être la femme d'un officier qui, tout jeune encore, avait déjà mérité les plus glorieuses distinctions et dont le brillant avenir était prédit par tous ceux qui le connaissaient.
Ce n'était pas le cœur qui parlait en elle, car elle était absolument incapable d'aimer comme aiment les véritables amantes, comme aiment les pures jeunes filles qui donnent tout d'elle-même, leur âme tout entière, à celui que leur cœur a choisi.
L'orgueil seul la poussait et l'animait.
La possession de ce superbe ofiicier, porteur d'un nom illustre, à qui une haute destinée était réservée, flattait son sot amour-propre.
Elle le voulait et elle l'aurait.
Dès cet instant, l'indigne créature avait manœuvré avec une infernale habileté.
Elle avait d'abord placé Adrien à côté d'elle pour pouvoir agir immédiatement sur lui.
Avec un art de coquetterie consommé, elle s'était appliquée à l'attirer à elle, à le subjuguer sans même qu'il s'en aperçoive, à prendre possession de son esprit, à s'implanter en lui.
Elle avait su être provocante avec son adresse incomparable de comédienne.
Elle était arrivée à le griser, à l'étourdir, à lui enlever en quelque sorte la vision de tout ce qui ne se rapportait pas à elle.
Jouant la pudeur avec un talent incomparable, elle avait pu pendant le bal, en dansant avec Adrien, s'abandonner par moment à lui, heureuse de se sentir soutenue par sa main, enlacée par son bras.
Elle avait achevé ainsi son œuvre d'enchanteresse et elle avait révolutionné définitivement son âme.
Luce avait eu l'art, en causant avec le jeune officier, de tourner ses phrases de façon à lui indiquer pour ainsi dire les réponses qu'il avait à lui faire et, petit à petit, elle l'avait amené à une tendre expansion qui touchait de bien près aux aveux.
Ce qui se passait avait été facilement remarqué par Raymond de Coursades et par Paul des Roselles.
Stupéfaits l'un et l'autre- de la transformation constatée chez leur ami, ils le furent bien davantage en le voyant ainsi.
Ils s'en réjouissaient sincèrement.
— Hein! fit le jeune officier, que dites-vous de notre ami de Salverne?
— Ma parole, je ne le reconnais plus, répondit Paul des Roselles.
— On dirait que M"= Luce a produit sur lui une impression qui l'a changé du tout au tout.
— C'est vrai.
— J'étais bien sûr de ce que je lui prédisais, poursuivit Raymond. Ce garçon-là ne vivait pas. Il ne voyait personne, il n'avait aucune société; il était évident que les premiers beaux yeux qu'il rencontrerait exerceraient, sur son àme simple et sur son cœur avide d'affection, une attraction irrésistible.
— Et c'est en effet ce qui s'est passé, dit le neveu de Léon. Aujourd'hui, c'est vous, mon cher capitaine, qui êtes à peu près l'auteur de son salut, car c'est vous qui lui avez fait entendre la voix de la raison.
— Je pensais qu'il ne serait pas insensible au souvenir de son père et je ne m'étais pas trompé. Il a compris quelle irréparable sottise il allait commettre en quittant l'armée, et je suis sûr qu'il me remerciera un jour de l'avoir empêché de faire cette folie.
— .\drien sera chef d'escadron avant un an, et, si j'en crois votre oncle, le général d'Yrvoix, il aura les trois étoiles au minimum de l'âge.
— C'est absolument certain, répondit Raymond de Coursades.
Mais regardez-le , ajouta-t-il en désignant le jeune officier (jui passait devant eux en valsant avec Luce, je ne l'ai jamais vu comme ça. ... Quel entrain! , . ' ". r .
— C'est Luce qui a opéré ce prodige, dit le filleul de Claudius.
— Je serais bien étonné si cette soirée n'avait pas de conséquences.
— Oui, oui, ça se pourrait bien.
— Qu'en pensez-vous, mon oncle? demanda Raymond au général d'Yrvoix qui arrivait vers eux.
il lui montra Adrien do Salverne et la fille de Jane (pic tout le monde déjà avait remarqués.
— Il va Ml II mon gaillard, répondit le général, c'est ce que je disais, il n'y a qu'un instant, au docteur Vandal.
El avec une salislaction radieuse :
— Je savais bien, ajoula-t-il, que bon sang ne peut mentir; il a dans
Adrien se laissait prendre naïvement an jeu de cette enchanteresse. (P. 1032.)
les veines du sang de soldat, le sang des Saiverne!... Un moment d'égarement a vite disparu; il s'est repris. L'avez-vous remarqué quand je lui ai annoncé sa nomination de chevalier?
— Oli! oui, répondit Paul, j'étais en face de lui : il a été subitement transfiguré. On le voyait en proie à une émotion intense qu'il avait de la peine à contenir.
— C'était son vieux sang de brave qui se réveillait, dit M. d'Yrvoi.v,