‹ Mariée en blancChapitre 37 sur 142 · DANS LE FUMOIR · texte numérisé non relu

DANS LE FUMOIR

"Vis-à-vis d'Adrien de Salverne, l'oncle de Raymond était censé ignon^r la résolution que le jeune capitaine d'étal-major avait prise de donner sa démission.

Il avait donc une plus grande iiberlé pour causer avec lui.

Il s'était dit, comme son neveu et coninie Paul des Roselles :

— Une amourette de jeune homme qui n'a jamais aimé parce qu'il vit en dehors du monde où il pourrait trouver une jeune fille digne de lui. — Il n'y pense plus, ce qui prouve que ce n'était pas séricu.v : un instant d'aveuglement et de l'olie qu'il a oublié et qu'il n'aura même pas à regretter. — Tant mieux !

Le général était certain qu'Adrien de Salverne sentirait im jour son cœur battre pour une jeune lille réellement digne de lui, dés (]u'il la rencontrerait.

Aussi n'avail-il pas été surpris de ce qui se passait.

Arrive dans le fumoir où il se trouva seul avec lui, M. d'Yrvoix clioisil ui cigare et l'alluma.

Il étudiait Adrien pendant que le jeune capitaine allumait une cigarette, puis il lui (lil avec bonhomie :

— Voyons, enlre nous... avouez-le.

Et voyant que l'officier ne répondait pas, en proie à un visible embarras résultant de ce qu'il se sentait deviné, il ajouta :

— Je m'y connais... J'ai bien compris : vous aimez M"' Luce. Pourquoi ne pas en convenir?

Alors Adrien de Salverne, voulant en finir, se décida à répondre.

Sa nature loyale ne lui permettait ni un mensonge, ni un faux fuyant.

— Certainement, dit-il, je comprends que M"= d'Azergues a produit sur moi une impression que je n'ai pas essayé de définir et qui s'effacera sans doute dès que j'aurai quitté cette maison...

— Pourquoi donc? fit le général avec une vive surprise.

— Parce que je n'ai pas les qualités nécessaires pour me permettre lie l'aimer.

— Qu'est-ce que vous me chantez là! s'écria l'oncle de Raymond. Quelles qualités vous faut-il donc?

— Mon général... Je ne veux pas me marier.

— Vous !

— Oui.

— Vraiment!... Il faut cependant que vous ayez une raison, une raison sérieuse, car vous n'êtes pas un enfant.

— En effet, mon général, j'ai une raison, répondit le jeune officier avec une légère amertume.

— Ah! fit M. d'Yrvoix en le regardant fixement et en cherchant à le deviner. — Un amour contrarié, je parie?

Adrien n'osa pas avouer la vérité.

— Bah! dit le général, les amours de jeunesse s'envolent. — Du reste, mon cher ami, le premier amour ne compte pas, parce qu'il sert ordinairement à faire l'apprentissage du cœur.

Je vous parle, tenez, poursuivit-il, avec une paternelle bonhomie, comme je parlerais à mon fils, si j'avais eu le bonheur d'en avoir un. Malheureusement je n'ai jamais pu avoir qu'une fille. — L'amitié qui m'unissait à votre père m'en donne un peu le droit, n'est-ce pas?

— Je vous remercie, mon général, de ce témoignage affectueux.

— Oui, c'est ce que je dirais à mon fils : le premier amour ne compte pas, parce qu'il est toujours fait sans connaissance de cause, sans expérience, avec la légèreté de cœur de la jeunesse; c'est pour cela qu'il est raiement heureux. Il est né d'une illusion généreuse et il s'évanouit dans une amère déception qui laisse après elle de cuisants regrets. Et croyez, mon cher de Salverne, que bien rares sont ceux qui échappent à ce sort; pour moi je suis convaincu que telle est la loi commune que je n'aufais

jamais donné ma fille à un homme qui n'aurait pas eu un premier amour malheureux. — Aussi, elle a été heureuse, la plus heureuse des femmes; le malheur a voulu qu'elle lût veuve...

Mais parlons de vous, fil le général en s'inlerrompant. Si vous n'avez pas de meilleures raisons, vous ne pouvez avoir pris l'irrévocable résolution de ne pas vous marier.

— Je ne dis pas cela, répondit Adrien.

— Très bien, mon garçon.

— Seulement, je n'y tiens pas.

— Pourquoi?

— Dans notre position, n'est-on réellement pas plus heureux avec cette indépendance, avec cette liberté que le mariage confisque à jamais? dit le jeune capilaine. Quand on aime l'armée comme je l'aime, ne peut-on pas mieux lui consacrer toute sa vie et toutes ses pensées, si l'on n'a rien à donner ailleurs de sa vie et de ses pensées?

— Le mariage n'empêche pas de faire de bons soldats, répondit M. d'Yrvoix, et je n'en veux pas d'autres preuves que votre famille, mon cher enfant; pas d'autre exemple que ceux de votre grand-père, l'illustre général de Salverne, et de votre père, mon ami, mon camarade de promotion, mon brave frère d'armes.

— C'est vrai! dit Adrien, mais...

— Mais quoi? questionna le général en voyant son hésitation. Et il ajouta, sans le laisser répondre :

— Que vous manque-t-il pour faire un époux parfait?... Vous avez le don de plaire à tout le monde... Oh! ne protestez pas, mon garçon, car vous savez bien que je ne suis pas un flatteur, moi; je suis sincère. — Oui, il serait puéril de nier que vous êtes sympathique à tous. Ici, tenez, n'êtesvous pas aimé et estimé par tout le monde?... Le duc me disait tantôt le plus grand bien de vous; la duchesse aussi. Mon frère, le baron de Coursades, vous aime presque autant que Raymond...

— C'est trop de bonté!...

— Mais non, voyons, vous le méritez. — Avec cela, capitaine et décoré à trente-deux, c'est magnifique, mon cher, et vous pouvez prétendre à tout, car vous êtes un travailleur, un bûcheur, un des officiers sur lesquels l'armée compte et que le ministre, je le sais, suit attentivement. Je vous prédis les trois étoiles, capitaine de Salverne, comme à votre grand-père...

— Oh! mon général...

— Avec ça, que vous manque-l-il donc ? poursuivit l'oncle de Raymond sans entendre les protestations de la modestie du jeune honuno. —

MARIEE EN BLANC I03I

Ah ! si vous vouliez... si vous étiez moins timide, je sais bien, moi, quelle femme vous pourriez prendre, mon cher garçon !...

Adrien était profondément troublé.

Le général d'Yrvoix s'était levé; il s'approcha de lui et lui montrant Luce qui, la danse finie, était reconduite par le capitaine de Coursades :

— Tenez, lit-il à voix basse ; voilà !

— Non, mon général, protesta le jeune officier, jamais je n'oserais lever les yeux sur M"« d'Azergues...

— Ah !... pourquoi donc ça?

— Ma position ne me permet pas une pareille prétention... ce serait injustifiable.

— Injustifiable!... ah ! c'est trop fort!... s'écria M. d'Yrvoix. — Estce que vous croyez que le duc compte avec la bourse de celui qui sera son gendre ?... ah ! non, sa fortune lui pernet de ne pas regarder à ça...

— Mais moi, mon général...

— Vous, mon cher ami, vous n'avez rien à dire.

Est-ce que la fortune est en jeu ici et peut-il en être question en une affaire basée uniquement sur les sentiments, sur l'affection.

— Cependant... essaya encore Adrien.

Mais le général d'Yrvoix ne le laissa pas parler. .

— Non, c'est chose secondaire, poursuivil-il, et diantre ! quand un officier a un avenir superbe comme le vôtre, quand il porte un nom illustre comme celui de Salverne, il ne peut s'agir de lortune.

Oui, je comprends vos scrupules, mais ils sont exagérés, mon cher de Salverne. Si j'avais une fille à marier et si elle avait le bonheur d'être aimée d'un officier tel que vous, je la lui donnerais sans hésitation, avec joie, avec bonheur ; le duc est comme moi, j'en suis sûr.

L'arrivée de plusieurs amis du général mit fin à cet entretien.

Un moment après, l'orchestre reprenait une nouvelle valse et Luce arriva à la porte du fumoir au moment où Adrien se présentait pour regagner le salon.

— Vous m'oubliez donc, monsieur de Salverne, dit-elle en prenant le bras du jeune officier, et il faut que je vienne vous rappeler que vous m'avez promis cette valse.

— Veuillez m'excuser, mademoiselle, répondit Adrien, je n'avais nullement oublié la faveur que vous m'avez accordée... Mais je suis en retard, c'est vrai, et confus de me voir devancé par vous.

Une visible émotion agitait le jeune homme, trahie du reste par sa voix .

En présence de Liice, à la suite de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le général, il était absolument sous le charme résultant des habiles proTocations de la jeune fille.

Il sentait se communiquer à lui la passion qui animait la fille de Jane et qu'il lisait dans ses regards.

Luce, en ellet, avait senti se développer en elle, d'instant en instant, l'attraction qui la poussait vers le capitaine d'élat-major.

Il plaisait à son orgueil de faire la conquête de ce jeune officier dont chacun célébrait hautement les mérites; elle éprouvait une ardente salisfaction à faire naître l'amour en l'âme de ce jeune homme qu'elle croyait vierge de loule afi'eclion.

Si elle avait su qu'Adrien aii lait déjà une autre jeune fille, elle se serait acharnée plus encore à l'att.rer à elle pour l'enlever à celle qu'elle aurait considérée comme une rivale et pour se procurer les joies vaniteuses d'un éclatant triompiie.

Auprès de lui, elle niellait en œuvre toutes les ressources que la coquetterie et l'art de plaire offrent aux femmes ; elle le grisait de plus en plus par ses séductions d'autant plus perfides qu'elles étaient couvertes par une ingénuité admirablement imitée et par une pudeur d'enfant irréprochablement jouée.

Adrien se laissait prendre naïvement au jeu de celle enchanteresse.

L'esprit encore troublé par les hantises amoureuses de son rêve non effacé, il se laissait gagner par la communicative tendresse que l'aslucieuse jeune fille versait en lui.

11 oubliait tout en ce moment, au contact de cette Circé moderne, pour ne voir qu'elle et pour reporter à elle toutes les forces affectives déjà éveillées en son àme loyale.

Après cette soirée seulomenl, lorsqu'il eut quitté l'hôtel d'Azergues, lorsqu'il fut rentré chez lui et qu'il se trouva seul dans sa chambre, ému, troublé, bouleversé au souvenir des ineffables sensations qu'il avait perçues, il interrogea sa conscience.

Un blAme s'i'lcvait en lui.

Le méconlcntemrnt intime des àmcs lidnmMrs au uiomcnt de comnieltre une mauvai.se action se faisait sentir.

Avail-il le droit d'aiiucr imo antre que celle adorable jeune fille à qui son cœur avait déjà été donné?

MAf;i;:i' i-n ri, an g

Ah I ne me pousse pas à bout, reprit-elle, car je sais tout... (P. 1035.J

Etait-il loyal de porter ailleurs cet amour qui avait allumé celui de eetle enfant confiante ?

Un abîme le séparait de Miette, soit; il était interdit à Adrien, puisqu'il élait sans fortune, d'épouser celle dont l'amour exi-eail le >a( riûce de sa carrière ; mais élait-ce bien de soni^er à eu épouser une autic/

Ne devait-il pas être fidèle à sa foi ?

UV. 130. — MAUltt KN BLANC.

Voilà ce que la voix de sa conscience disait à Adrien de Saiverne en cette heure de recueillement.

El il songeait à Miette.

Que penserait-elle de lui si elle le voyait aimer une jeune fille qu'il lui aurait préférée à cause de sa fortune ?

Que ne souffrirait-elle pas en le voyant aimé par une autre ?

Combien sa douleur serait grande et son désespoir profond !

La voix de sa conscience lui disait encore :

— N'épouse pas celle qui t'a aimé la première, puisque tu veux être fidèle à la carrière que ton père t'a donnée; renonce à son amour et brise ton cœur, s'il le faut, pour ne pas allliiier la mémoire chérie du mort qui veille toujours sur toi ; mais ne torture pas cette malheureuse qui s'est donnée à toi avec toute la candide expansion de son âme virginale, et ne lui inflige pas l'injuste douleur du spectacle de ton abandon.

Reste fidèle au nom que tu portes, mais sois fidèle aussi à l'amour que tu as juré.

Adrien entendait cette voix et il essayait de s'affranchir des reproches de sa conscience en se disant :

— Je n'ai pas dit que j'aimais M"« d'Azergues... Je ne l'aime pas, en réalité... Elle est charmante, c'est vrai, et je comprends très bien qu'en sa présence j'aie éprouvé un certain trouble... mais ce n'est pas de l'amour...

Du reste, quoi qu'en dise le général d'Yrvoix, qui n'est mû que par l'affection qu'il me porte, je n'ai pas le droit de l'aimer... Que penseraiton de moi si j'avais l'audace de demander la main de la fille du duc d'Azergues ?

Non, je ne dois aimer personne, puisqu'il m'est interdit de l'aimer... elle... non, personne !

El c'est en se faisant ces raisonnements que l'infortuné jeune homme parvint à apaiser un peu les scrupules de sou âme loyale et à retrouver le calme de son esprit.

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