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ENTRE AMANT ET MAITRESSE

José de Lizieux était seul à l'hôtel de la rue do ('.onrrclles.

Celui qu'il croyait son père était retourne à liougival avec l'almyre el

il devait y passer la journée de Noël et les deux jours suivants pour ne rentrer que le lundi à Paris.

Le fils de Carmen se leva fort tard.

Il avait la tête lourde et l'esprit plein du souvenir de Luce.

Il se fit habiller par son valet de chambre, déjeuna du bout des lèvres et sortit à pied pour se dégourdir un peu les membres.

Pélaçco l'attendait.

Jo.sé lui avait promis de passer la journée de Noël avec elle.

Il ne s'attendait pas à la réception que sa maîtresse lui préparait.

Berllia était partie dès le matin, après avoir passé la nuit avec son amie, car le capitaine de Coursades devait venir déjeuner chez elle.

Pélnoo était dans son cabinet de toilette, assise devant une glace, livrée à sa femme de chambre qui achevait de la coiffer, lorsque José de Lizieux entra.

Elle l'avait entendu venir et elle avait reconnu son pas.

Le jeune homme s'avança pour embrasser sa maîtresse, mais Pélago le retint d'un geste.

— Ah ! te voilà ! fit-elle d'une voix acerbe. Et elle ajouta en le repoussant :

— Garde donc tes amabilités pour celle avec qui tu as fait un si joyeux réveillon !...

— Ri'veillon !... répéta José ahuri.

— Je n'ai pas besoin des restes d'une autre, ajouta Pélago.

Jo?é de Lizieux n'aurait probablement pas dissimulé l'aventure amoureuse de la nuit de Noël ; il en aurait sans doute fait le récit avec sa vantardise méridionale et il aurait tout dit un jour à Pélago, car, pour lui, cela n'avait pas d'importance puisqu'il comptait épouser Luce d'Azergues ; mais l'attitude de sa maîtresse modifia subitement ses dispositions. 11 résolut de nier.

— Une autre ! fit-il.

— Oui, une autre !... riposta Pélago rendue furieuse par la jalousie que la présence de son amant réveillait.

— Tu es folle, voyons... dit José en essayant de nouveau de l'embrasser.

Pélago se leva en se reculant.

— Ah ! ne me pousse pas à bout, reprit-elie, car je sais tout...

— Que sais-tu '!

— Je sais ce que tu as fait cette nuit.

— Tu m'étonnes.

— Je t'ai vu !... Inutile de nier et de prendre ton air innocent, mon

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cher !... Oui, je t'ai vu avec M"= Nuce d'Azi^rgues... .le t'ai vu à Bullier, car je l'ai suivi, et au pavillon d'Ermenonville... José était absolument pétrifié.

— Tu m'as suivi ?... dil-il machinalement.

— Oui, car je me méfiais... Je trouvais drôle que tu ne voulusses pas faire le réveillon avec moi et j'ai voulu savoir ce que tu faisais. Je suis allé chercher Dortha, nous nous sommes déguisées toutes les deux, et nous t'avons suivi... Hein ! tu ne t'atlcndais pas i\ ça, mon vieux!... J'ai eu du nez, je crois !... C'est que l'idée de cette fille me poursuivait depuis plusieurs jours. Oui, je sentais qu'il ne se passait pas des choses bien catholiques, car je m'y connais et je n'ai pas besoin de voir deux fois une femme pour savoir ce qu'elle vaut.

Pélago avait débité tout cela sans s'arrêter, d'un- seul souffle, heureuse de se soulager, éprouvant le besoin de se dégonfler. Il olail impossible de niei'.

— Eh bien ! mais... balbutia le fils de Carmen, ça ne prouve rien...

— Tu trouves !

— Puisque je dois épouser M"' d'Azergues...

— Oui, l'épouser en cabinet particulier, n'est-ce pas?... ou dans ton coupe... en faisant la noce au bal masqué... Ah ! laisse-moi, tiens, elle me dégoûte, ta fille du duc!...

— Pélago, reprit José, comprends les choses... c'est une fantaisie... un caprice qu'elle a eu...

— 11 est joli le caprice, pour une jeune fille du grand monde, qui sort de nuit avec un jeune homme, qui court avec lui les bals et les restaurants... comme la première grue que tu rencontrerais sur les boulevards...

— Non, ce n'est pas ce que tu crois, je t'assure... Ce n'était qu'un caprice, une curiosité... Elle voulait voir un bal mas(iué...

— Tais-loi, je te dis.

— Je te jure que c'est la vérité.

— Tu mens... M"« d'Azergues est ta maîtresse, je le saisi

— Non,... tu le trompes.

— Allons donc! tu me prends pour une imbécile !... A qui ferais-tu donc croire ça?... Tu rcmniènes à Bullier, dans un costume d'odalisque que tu lui as payé., puis vous dincz en cabinet particulier, et tu penses que je suis a.ssez bête pour croire qu'il ne s'est rien passé 1

— Je le jure que c'est la vérité !

— Mais j'étais à côté de toi, avec lîerlha !... Oui, nous étions dans le cabinet à eôtc du lien au pavillon d'Ermenonville... nous avons tout en-

tendu !... Ah ! tu ne te doutais pas de ce coup de temps-là, hein ? mon cher.

— Eh hien ! après, dit alors José de Lizieux en changeant de tactique, quand ce serait vrai... qu'est-ce que ça prouve, puisque nous devons nous marier ?

— Ça prouve que ta W' d'Azergues est une fille de rien et que je la mets au même niveau que la dernière des dernières... L'épouser ! ah ! oui, elle est bien bonne, parlons-en !... Quand on épouse, on ne s'y prend pas comme ça !

— Tu le sais bien ; mon père te l'a dit.

— Ton père est un monteur de coup comme toi !... Je vais aller le voir, moi, ton père, et je lui dirai les quatre vérités sur M"= d'Azergues, tu verras !... Ah ! je t'en ficherai des mariages comme ça!... Et qu'on ne m'ennuie pas, ou l'on verra si je sais faire du pétard !... Je n'ai pas peur, €t je me charge bien d'aller toute seule à l'hôtel d'Azergues faire un branle-bas dont on entendra parler dans le quartier et dans le grand monde !...

— Tu ne ferais pas cela, Pélago !...

— Je ne le ferais pas !...

— Non... 11 s'agit de la réputation d'une jeune fille... de celle qui sera ma femme !... tu n'y songes pas 1...

— Ah ! laisse-moi, tiens !... Va-t'en, que je ne te voie plus I

— Pélago...

— Non, va- t'en !...

— Je t'en prie...

— Pars, te dis-je!... Va-t'en!... Mais va-t'en donc!

Et furieuse, hors d'elle, Pélago le poussa hors du cabinet de toilette

-fit ferma violemment la porte.

José était au comble de la stupeur et de l'ahurissement.

Il n'avait jamais vu sa maîtresse ainsi.

Il la connaissait ; il savait qu'elle était capable de faire ce qu'elle disait, comme de commettre toutes les folies, toutes les extravagances.

Pendant quelques minutes, il demeura là, dans le corridor où Pélago l'avait jeté.

11 ne savait quel parti prendre.

D'abord il songea à se représenter devant elle, à insister de nouveau.

Il tenterait d'expliquer les choses, de les atténuer le mieux possible.

iiais il n'osa pas.

Pélago était trop furieuse en ce moment, elle ne voudrait rien en-

tendre ; sa présence ne servirait sans doute qu'à l'exaspérer davantage. Alors le fils de Carmen eut une idée.

— Il fnut que je fasse intervenir papa, se dit-il ; il saura bien lui faire entendre raison.

Et il se relira.

— Est-ce bête ? marmottait-il en partant. — Non, mais c'est grotesque !... Qu'est-ce que ça peut lui faire en somme, puisque je dois épouser Luce?... C'est idiot!... C'est la jalousie, voilà tout !... Pélago m'aime et elle a peur que j'aime mieux Luce qu'elle !...

Il se délectait à cette pensée, heureux, en sa sotte fatuité de bellâtre, qu'une scène de jalousie lui eùl élé faite.

Il envisageait même, en prenant un fiacre pour se faire conduire à la gare Saint-Lazare, ce qui arriverait si Pélago mettait ses menaces à exécution.

Pour Luce, à qui le scandale déplaisait sans doute, il aurait préféré que rien n'arrivât ; mais il souriait à la pensée de voir son nom ou seulemenl ses initiales imprimées dans les journaux mondains qui raconteraient l'aven lure.

On saurait qu'il était l'amant d'une jeune fille du grand monde.

Quel prestige à son cercle et devant ses amis !

Arrivé à Bougival, José remarqua le sourire qui se dessinait sur le visage de Paimyre et de son prétendu père pendant qu'il leur faisait le récit des événements que nous connaissons et de la scène qui venait d'avoir lieu à la rue Marbeuf.

Intrigué, il les questionna :

— Enfin, qu'avez-vous donc à rire comme ça? demanda-t-il.

— Nous avons, mon pauvre garçon, répondit le pseudo M. de Lizioiix, ([uc nous savions déjà ce que tu viens de nous dire.

— Lîali !

— .Mais oui, nous savions tout, ajouta Paimyre en un éclat de rire. Nous vous avons vu !

— Ali ça ! tout Paris le sait donc?

— Avoue, dit M. de Lizieux, que vous n'avez guère été prudents tous les deux.

— Enfin où élicz-vous ?

— Nous étions aussi au pavillon iriùiucnonville.

— Oh ! c'est trop fort ! s'exclama José dont rahurissemenl venait de renaitre.

— Oui, nous y étions, dit Paimyre.

— Seulement, ajouta le maître-chanteur, nous ne t'avons pas suivi comme Pélai;o. C'est le hasard qui nou< a conduits là, pas davantage.

— Vous allez bien, reprit la fille de la mère Putot, M"« d'Azergues et vous ?

— Non, mais écoutez, exposa José, heureux en lui-même du faste que lui donnait cette aventure, Pélago se monte la tête. — C'est pourtant simple comme tout. Luce voidait voir ce qui se passe dans les établissements de nuit, dans les bals, afin de s'amuser, de rire... Je lui avais promis de l'y mener. — Hier, elle a pu s'échapper, avec le concours de Zoé ; c'était entendu entre nous depuis deux jours. J'avais commandé un cosiume d'odalisque chez une grande couturière de la rue du Qualre-Seplemhre... et voilà, nous sommes allés dîner chez Durand, puis à Bullier où il y avait bal masqué ; de là nous avons soupe en cabinet au pavillon d'Ermenonville, parce qu'enfin je ne pouvais pas conduire Luce dans un restaurant où l'on aurait pu la reconnaître.

— El Pélago s'est méfiée, dit M. de Lizieux, elle vous a suivis et elle sait tout.

— Ce qui est embêtant, — oh ! pas pour moi, je m'en moque après tout, mais pour Luce et pour sa famille qui ne sait rien, — c'est qu'elle veut aller faire du potin chez le duc... chez papa beau-père !... Il faut l'en empêcher... Il faut que tu la voies, que tu la raisonnes...

— Mais, mon pauvre enfant, tu l'exagèies les choses, dit M. de Lizieux.

— On voit bien que tu ne l'as pas vue!... Elle est furieuse !

— Qu'importe !

— Elle se calmera, dit Palmyre. A quoi cela lui servirait-il ?... Elle ne tient pas à se fàclier avec vous.

— En attendant, elle m'a flanqué à la porte, dit le fils de l'Espagnole.

— Elle vous la rouvrira bien vite.

— Oui, mais dans un moment de colère, elle est bien capable de faire ce qu'elle dit... Voyez-vous le tableau si elle va chez le duc!

— Je t'assure qu'elle n'en fera rien, dit M. de Lizieux avec un sourire méphisloiiliélique, et la preuve, la voici !

De la main, il indiqua la porte donnant sur le jardin au bout duquel m voyait la^jïrille.

— Tiens, regarde.

José se retourna.

Il aperçut Pélago qui arrivait.

Son saisissement fut vif.

— Elle !... fit-il.

— Tu vois bien, dit l'amant de Palmyre.

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