‹ Mariée en blancChapitre 39 sur 142 · LE PÈRE DE JOSÉ · texte numérisé non relu

LE PÈRE DE JOSÉ

Péla?:o avait résolu, en même temps que son amant, de se rendre chez M. de Lizieux.

Elle voulait avoir une explication avec lui, car c'est lui qu'elle accusait mainicnant de pousser José à l'abandonner, en lui faisant croire qu'il poursuivait le but d'épouser la fdle du duc d'Azeri^ues.

Aussilôt elle s'était habillée et elle était partie pour Boug;ival.

C'est à peine si elle salua en serrant la main de M. de Lizieux et de Palmyre.

— Ah ! te voilà ! fit-elle en voyant José.

— Eh bien ! voyons, que se passe-t-il donc ? demanda l'ancien policier d'une voix bonhomme. Il y a donc quelque chose qui ne va pas ?

— Pour siîr que ça ne va pas avec ce qui se passe, riposta Pélago.

— Oui, je sais tout... José vient de me raconter la chose. — Eh bien ! quoi, il n'y a pas de quoi s'alarmer.

— C'est indigne!... vous êtes d'accord avec lui !... ! — Moi !

— Bien sùrl... Et moi, bonne fille, qui y coupais dans ce mariage à la flan I... Faut-il que j'aie été bêle tout de même !

— Voyons, ma fille, remettez-vous, dit M. de Lizieux en prenant les mains de Pélago et en la faisant asseoir.

— C'est trop fort ! s'écria encore la maîtresse de José.

— Mais non, vous exagérez les choses, dit Palmyre.

— Je voudrais bien vous voir à ma place.

— Voyons, dit le prétendu père de José, vous savez bien le but que l'on poursuit.

— Allons donc!... un mariage, ce n'est pas vrai.

— Je vous le jure, Pélago. Je vous en donne ma parole. — Demandez à José ce que je lui ai dit quand il m'a demandé les cinquante-cinq mille francs pour payer votre installation à la rue Marbeuf ; je lui en ai fait une condition de s'occuper ai tivcmcnt de son mariage.

— Ccst vrai, dit José.

— Eli bien ! voilà comment il s'en occupe. M"* d'Azergues est sa maîtresse, dit Pélago. Il serait bien bêle de l'épouser aujourd'hui.

11 y a lougteinps déjà que mou tils l'a remarqaàe et qu'il s'est mis à l'aimer. (P. 1047.)

LIV. 1.31. — HECTOn UE ilO.NTPERREUX. — JliRIÉK K.N BLANC. — J. ROLFF ET C", ÉD. LIV. 131.

— Au contraire, dit Palmyre.

— Vous raisonnez en emballée que vous êtes, fil à son tour M. de Lizieux, en femme jalouse.

— Jalouse ! s'écria Pélago ; ah ! non, alors!... mais je ne veux pas qu'on se fiche de moi !... S'il en a assez, qu'il le dise !... Il ne manque pas d'hommes, Dieu merci, à Paris!...

— Il ne s'agit pas de ça...

— Tu es folle, essaya José. Tu sais bien que je t'aime !... Cette petite d'Azergues est une gamine... C'est un caprice, une curiosité qu'elle a eus... j'ai tenté de te l'expliquer, mais tu n'as rien voulu entendre...

— Oui, un drôle de caprice, dit l'amie de Bertha, le caprice d'avoir un amant !

— Mais non... non...

— C'est à moi que tu veux faire croire ça !

— Raisonnons un peu, dit M. de Lizieux.

— Qu'est-ce que vous voulez que je raisonne? s'écria Pélago. Tous les raisonnements n'empêcheront pas d'être ce qui est.

— D'accord, mais au moins vous comprendrez. ..

— Je comprends une chose : c'est ce qui est convenu, ce qui a été dit !

— Très bien !

— il était entendu que je consentais à laisser José épouser la fille Hu duc d'Azergues... quoique ça ne me convenait guère, parce que je l'avais vue et que je l'avais bien jugée...

— Elle est un peu légère, dit M. de Lizieux.

— Mais c'est une enfant, ajou'a Palmyre.

— Une enfant!... Dans ce monde-là, il n'y a plus d'enfant, riposla Pélago.

— Ce qui était convenu l'est toujours, reprit M. de Lizieux, et je tiens essentiellement à ce mariage. — C'est une garantie pour vous !

— Une jolie garantie !... Un mariage comme ça, non alors !... Je veux tout ou rien, voilà !

— Écoute, Pélago... essaya encore le fils de Carmen. Écoute ce que te dit mon père.

— Je ne veux rien savoir.

— Tu n'es pas raisonnable, ma petite chatte...

— Voyons, dit Palmyre à son tour, puisque Georges vous le dit luimême. Il veut absolument que son fils épouse la fille du duc d'Azergues.

— Et pas plus tard que lundi, ajouta M. de Lizieux, j'irai moi-même voir le duc et je lui demanderai la main de M"' Luce.

1044 MAlilKE EN BLANC

Petit à petit Pélago se calmait.

M. de Lizieux et Palmyre, causant tour à tour, parvinrent, après quelques eiïorts nouveaux, à lui faire entendre raison.

Elle finit même par rire de l'aventure, se moquant des mœurs du grand monde qui fit les frais de sa mauvaise humeur, et elle se réconcilia coinplctement avec José, surtout lorsqu'elle entendit le pseudo Georges de Lizioux lui promettre un collier de perles à cinq rangs dont elle avait grande envie, qu'il lui offrirait le lundi même en allant faire au duc d'Azergues la demande en mariage.

La journée, si mal commencée, s'acheva fort gaiement, et Pélago passa à Bougival, avec son amant, les trois journées de fête qui restaient pour attendre le lundi.

Pélago avait fini par se rendre au raisonnement de M. de Lizieux, elle avait surtout tenu compte de son intérêt, car, en réalité, elle savait bien qu'elle ne trouverait pas facilement un amant de la trempe de José. Mais ce mariage ne lui souriait guère maintenant.

Elle avait vu Luce d'Azergues et elle avait pu l'apprécier à sa juste valeur.

El'e voulait bien croire que José l'épouserait, mais elle se disait que ce n'élait pas la femme qu'elle aurait voulu le voir prendre.

Luce lui paraissait dangereuse pour elle, parce qu'elle l'estimait semblable à elle-même.

Même mariée, elle ne serait pas ce qu'elle aurait voulu.

Elle serait, quoique épouse, la maîtresse véritable de son mari.

Alors, qu'arriverait-il ?

Est-ce que José, plus tard, quand il serait marié, ne l'abandonnerait pas définitivement ?

Pélago détestait cordialement cette fille qui lui apparaissait comme une rivale dangereuse.

Sans doute, il arriverait fatalement, ainsi qu'elle le dit à Palmyre, le samedi, en causant seule à seule avec elle, ce qui était fatal, inévitable : Luce lrom|)crait son mari, et ce serait bien fait.

Elle n'ajouta pas qu'elle conservait l'espoir de voir alors un divorce à l'horizon suivre de près le mariage, car José ne voudrait pas se couvrir de ridicule.

Mais elle aurait préféré, mcnio avec cette espérance, voir ce mariage ne pas aboutir et M"' d'Azergues en épouser un autre que son amant.

Ah ! si elle pouvait rcnipùclicr, ce mariage qui, malgré tout, lui déplaisait tant I

Le dépit qui était en elle rendait Péliigo acerbe, virulente chaque fois que se présentait l'occasion de parler de Luce d'Azergues. Elle ne tarissait pas sur son compte.

— J'irai le voir, ton mariage, disait-elle à José en dînant le dimanche soir à Bougival ; ce sera tordant. Je voudrais être la demoiselle d'honneur. Tu devrais me présenter comme une de tes parentes, une cousine de Madrid, afin que je sois de la noce. Elle se mariera en blanc, n'est-ce pas, M"' d'Azergues ?

José n'avait pas trop répondu pour ne pas envenimer les choses. M. de Lizieux riait sous cape.

Le mieux, pensait-il, était de faire chorus avec Pélago, de la laisser dire.

Et Pélago, fort en verve, continuait :

— Si j'étais la demoiselle d'honneur, mon Dieu, ça ne déparerait rien après tout. Je vaux bien M"= d'Azergues pour ce que tu sais... J'aurais soin, par exemple, de bien assujettir la fleur d'oranger sur sa coill'ure, pour qu'elle ne tombe pas avant la fin de la cérémonie!...

Elle riait à se tordre.

Puis, impitoyable, elle poursuivait :

— Le soir, après la noce, on se partagera les fleurs d'oranger de la parure et du bouquet... En voilà une fleur d'oranger !... Il y aura des oranges après, je pane !

Et toutes ces bonnes têtes du noble faubourg se pâmeront en voyant la virginale héritière de la famille ducale d'Azergues se présenter devant l'autel en robe blanche !... Non, ce sera réjouissant !... Oh ! oui, il faudra que je sois là !

On la laissait dire.

On riait même avec elle.

— (Ju'est-ce que ça fait, observa seulement Palmyre, puisque c'est José seul, qui sera alors son mari, qui pourrait lui faire un reproche !

— On ne sait pas, le mariage n'est pas encore fait, riposta Pélago, et d'ici là il passera de l'eau sous les ponts !... M"' d'Azergues ne connaît pas encore tous les bals masqués et tous les cabinets particuliers... Il lui prendra peut-être la fantaisie de se faire conduire au Moulin de la Galette par un de ses larbins...

— Oh ! voyons, fit José.

— Ça t'épaterait !... Moi, pas!... Ça se fait dans ce monde-là ; c'est très bien porté, à ce qu'il paraît, et il y a de très beaux gars parmi les cochers et les valets de pied dont ces dames raffolent... Non, mon pauvre José... Enfin c'est ton affaire si tu aimes voir les choses en jaune l

1046 M Alllltl': IN ni ANC

M. de Li/.ieux, snns le l.iisser piiiaiire, él.iil 'ont de nicme un peu inquiet.

Il avait hAte d'arriver a la solution qii il avait désirée si ardemment.

Il fallail liàter en ni;niaj;e.

Dés le lundi, ainsi qu'il en avait fait la promesse, il se rendit à la rue de Grenelle.

Auparavant, il passa chez son liijonlier, fit choix d'un joli collier de perles à cinq rangs maiiUeiuis par des coulants en brillants, et l'envoya au domicile de la maîtresse de ^on (ils.

Claudius était absent.

Jane, aussi, était sortie avec sa belle-sœur et Luce pour 'aire dilTérents achats el quehiues comuiaiid(!s de loilelies en vue de la saison des courses et du carnaval que l'on devait aller passer à Nice.

Le mari de Résina était seul à l'iiolel, car il avait disposé de sa journée pour écrire de nombreuses lettres qui attendaient depuis iongluuips leurs réponses.

C'est lui, précisément, que le prétendu M. de Lizieux voulait voir.

Il ne désirait pas s'adresser d'eiMbli''e au duc d'Azcrgucs avec (pii il n'avait eu que de ioiuiaincs relations, des ndalions absolument de pure l'orme, tout à lait accidenlelies, sans conséi|uenies aucunes.

Il pensait qu'il serait mieux à ^on aise avec le comte de Delle;;ar'de, qu'il conuaissait*mieux, qu'il rréi|uentait sur les hippodromes, en sa (|ualilé de propiiétaire de chevaux de courses.

Edme, cependant, fut assez surpris lorsque son valet de chambre lui remit la carte de M. de Lizieux.

— Tiens !... fit-il. — Veuillez conduire M. de Lizieux ici. H se demandait :

— Que me veut-il ?... Il vient peut-être me chercher pour le présenter au Jocketj-C'ub.

M. de Lizieux ne le laissa pas longlemps dans rincerlilude, car à peine lidme de Balleiiarde l'eût-il prié de l'excuser de le recevoir ainsi, qu'il dit :

— Ma visite doit vous surprendre, mon cher comte, el je vais m'cmpresscr de vous en faire connailre le uiolil. Il s';\;it d'ime démarche que j'ai à laire el que j'ai juj;é l>on de Taiie précéder par cette visite.

Mon !i!:<, ce j;rand garçon de viii^t-lmil ans que vous connaissez, m'a avoué depuis quelque teiiiiis déjà cpi il éprouvait pour M"' d'Azeri;ucs, voire nièce, de bien ailoctueux sentiments... ijuil l'aimait en un mut.

— Ah! m sinq)leuieut lu mari de Ité^iua. sans inlonalioii aucune.

— Il a cru comprendre qui; M"" d'A/.i;r^ues lépoiidait à son aU'iclion,

et il m'a prié de demander sa main... Mais je n'ai pas voulu me présenter devant M. le di!-: d'AzerLines, sans vous avoir fait part de la démarche que je me propose de faire, et c'est pour cela, mon clier comte, que je suis venu vous voir aujourd'hui.

— C'est, en eiïet, A mon beau-frère et à ma belle-sœur qu'il faudra faire celte demande, répondit le romte de Bellegarde. Je n'ai reçu aucune conliilence de ma nièce à cet éi^ard... .le ne sais rien... Il me semble cependant que votre fils a fort peu vu ma nièce.

— J'ai élé surpris moi-même, répondit M. de Lizieux, car j'étais loin de m'attendre à cela... En eff^-l, ces jeunes gens ne se sont vus qu'aux courses... Cependant M"*^ d'Azergues est assez charmante, j'en conviens, pour inspirer en peu de temps les plus alTuclueux sentiments...

Il y a longtemps déjà que mon fils l'a remarquée et qu'il s'est mis à l'aimer ; il y a longtemps qu'il m'en a fait l'aveu... et enfin je me suis décidé à faire une première démarche auprès de vous, mon cher comte, pour vous prier de vouloir bien me présenter à M. le duc d'Azergues, que je n'ai pas l'honneur de connaître autrement que par les relations que vous savez.

Le hasard, ajouta M. de Lizieux, a, en quelque sorte, élé le complice de ces jeunes gens et a poussé nos familles l'une vers l'autre, lorsqu'il a fait rencontrer d'abord M. Paul des Roselles, le pupille de votre beau-frère, et mon fils dans le même collège. — L'amitié qui s'est naturellement formée ne s'est pas démentie depuis ; ce sont aujourd'hui des amis d'enfance... et c'est sans doute cette amitié qui a invité José, à son insu, à jeter les yeux sur M"" d'Azergues.

A ce moment, la porte s'ouvrit et Qaudius entra.

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