PAUL ET MAGALI
Léon, qui ne s'apercevait de rien, connut à son tour la vérité par les loyales déclarations de son neveu.
Le Vent-debout venait de dépasser les îles qui coupent la Seine en deux, des Tanneries à Bezons, et il se promenait sur le pont avec Paul, causant de la beauté des sites qui se déroulaient à la vue.
— Tu ne m'as pas encore demandé, dit l'ami d'Adrien de Salverne, si ma visite n'avait pas d'autre but que le plaisir de passer une agréable journée auprès de toi.
— Non, c'est vrai, répondit M. des Roselles, et cependant j'ai compris que tu avais quelque chose à me dire.
— Je me proposais de venir te surprendre comme je l'ai fait aujourd'hui depuis que j'ai su que tu avais acheté cette ravissante villa de Cormeilles et ce yacht dont j'avais grande envie de faire la connaissance, et j'aurais mis plus tôt ce projet à exécution si je n'avais été absent de Paris pendant tout l'été.
— Oui, tu m'as dit que tu allais aux bains de mer.
— J'ai visité avec un ami, José de Lizieux, un camarade d'OuUins, presque toutes les plages de la Manche.
— Et tu t'es bien amusé?
— Hum!... comme ça.
— Tu es de retour à Paris depuis quelque temps?
— Depuis quinze jours à peine, car aussitôt revenu je suis reparti pour Lyon où je tenais à voir quelques amis, et je suis rentré avec mon parrain.
— Alors?... fit interrogativement Léon des Roselles pour ramener la conversation à son point de départ.
— Voilà, répondit Paul. Je vais te dire pour quel motif je suis venu te voir aujourd'hui, et je t'apprendrai ensuite pour quelle raison je revien-
drai souvent. Je voulais te parler d'un ami que tu connais bien, que tu as vu à Oullins avec moi lorsque tu vins me voir et me donner le plaisir de passer avec toi le congé de la Pentecôte.
— M. de Salverne?
— Oui, Adrien de Salverne, que tu as revu depuis avec moi encore il y a deux ans pour la dernière fois.
— Il est lieutenant d'état-major.
— Il est même capitaine breveté depuis l'année dernière, mon oncle.
— Bigre ! il a fait rapidement son chemin !
— Il le fera mieux encore,... si toutefois il ne fait pas la sottise que je veux l'empêcher de commettre.
— Une sottise !
— Oui, une bêtise, un coup de tète, un de ces actes auxquels on se détermine dans un moment d'exaspération d'esprit, dans une sorte d'égarement et d'oblitération du sens moral, et que l'on regrette amèrement ensuite pendant toute sa vie.
— Tu m'inquiètes, déclara Léon des Roselles, car je me suis intéressé très vivement à ton ami, et je ne te cache pas qu'il a su m'inspirer une trèâ grande sympathie.
— , J'en suis bien heureux, mon oncle.
— J'ai connu son père, le colonel de Salverne, qui a été un des meilleurs amis de mon enfance.
— Adrien n'a reçu de son père aucune fortune, dit Paul, car il avait été personnellement ruiné par un homme d'affaires qu'il avait chargé de ses intérêts, qui a engagé tout ce qu'il possédait dans des entreprises folles, dans des spéculations insensées, et qui a profité de l'absence de M. de Salverne pour dilapider honteusement tout ce qui avait pu être sauvé de la catastrophe.
— Oui, je sais cela.
— Or, Adrien a été élevé convenablement, il a reçu une éducation digne de son nom, grâce à un oncle maternel qui appartient à l'Ordre des Dominicains. C'est lui qui l'a placé à Oullins, qui l'a fait concourir pour une bourse A l'Ecole polytechnique, qui lui a permis enfin d'embrasser la carrière pour laquelle il se sentait si bien doué.
— Kt d'après ce que j"ai appris, cet oncle est mort il y a quelques années.
— C'est cela.
— Quelle est donc la folie dont lu parlais? demanda Léon des Rosclics.
— Adrien veut démissionner.
— Allons donc!
— Je t'assure.
— Mais il est fou !
— Absolument, c'est ce que je lui ai dit; il est amoureux, donc il est fou.
Mais Paul reprit aussitôt :
— Pourtant, je ne dois pas dire du mal des amoureux.
Le père de Magali, préoccupé par la nouvelle qu'il venait d'apprendre, ne l'entendit pas.
Il demanda :
— Ah ! c'est parce qu'il aime?
— Oui, mon oncle.
— Mais il y a une autre raison, sans doute?
— Parbleu !... tu ne devines pas?
— Non.
— Il s'est follement épris d'une petite ouvrière, très belle et très séduisante cela va sans dire, mais qui n'a pour toute dot que ses beaux yeux.
— Je comprends.
— Adrien n'a aucune fortune personnelle, ce qui l'empêche, fort heureusement, de faire la boulette de constituer lui-même à sa fiancée la dot exigée par les règlements, car il le ferait, j'en suis sîir, et, pour ne pas renoncer à celle qu'il aime, il est disposé à sacrifier son avenir, à briser une carrière qui s'est ouverte si belle pour lui.
— C'est donc une jeune fille qu'il a séduite et à laquelle il doit une réparation? questionna Léon des Roselles qui cherchait à s'expliquer la détermination d'Adrien de Salverne dont il connaissait le caractère loyal et l'esprit sérieux.
— Nullement.
— Elle n'est pas sa maîtresse ?
— Il m'a assuré que c'était la jeune fille la plus honnête et la plus pure et qu'il avait pour elle autant de respect que d'amour.
— Il lui a donc promis de l'épouser?
— Je ne crois pas qu'il lui ait déjà fait cette promesse, car il me l'aurait dit ; en tout cas il se l'est faite à lui-même, puisque son projet de démissionner n'a évidemment pas d'autre but. — Ça, il me l'a déclaré.
— Je croyais pourtant que M. de Salverne était doué de plus de bon sens.
— Moi aussi, dit Paul.
— Il ne faut pas lui laisser commettre une pareille sottise, dit l'officier de marine.
— C'est bien mon intention. — Hier j'ai passé la soirée avec lui et je l'ai trouvé dans un tel état de sombre mélancolie que je l'ai interrogé et que j'ai su ce qu'il méditait. — Je lui ai fait toutes les représentations que tu penses ; je lui ai donné tous les conseils que mon amitié me suggérait ; j'ai essayé de lui faire entendre la voix de la raison pour le détourner de ce projet que je considère comme la plus insigne folie : tout a été inutile.
C'est alors, ajouta l'ami d'Adrien, que je lui ai fait promettre de ne pas mettre son projet à exécution sans avoir consulté une personne en qui il ait confiance, et je lui ai dit que je viendrais te parler de lui.
— Tu as très bien fait.
— Mais Adrien est prévenu contre toi...
— Contre moi !
— Parce que tu as été officier, et il est convaincu que le conseil de ne pas donner sa démission que tu lui feras certainement entendre n'est dicté que par l'esprit militaire, que par le goût de la carrière que tu as toujours eu. Il ne raisonne pas, ou plutôt il n'entend aucune raison, étant absolument aveuglé par son amour.
— Cette jeune fille est donc bien belle?
— 11 parait qu'elle est ravissante.
— Tu ne la connais pas ?
— Non.
— Quelque intrigante, sans doute, qui s'est trouvée ilallée d'avoir inspiré de l'amour à un jeune officier et qui serait fière de lui voir commettre cette bêtise pour elle.
— Peut-être bien.
Léon des Roselles réfléchit un instant.
— 11 est évident, dit-il ensuite, que, aveuglé par son amour, Ion ami de Salvcrne n'entendra pas les conseils que des amis éclairés pourront lui donner ; et même c'est ordinairement l'effet opposé à celui qu'on désire qui se produit en pareil cas : l'amour puise dans la contrariété une force plus grande.
— C'est ce que je me suis dit.
— II faudrait s'y prendre difl'ércmmcnt : le détourner lentement de celte jeune fille, sans qu'il s'en aporroive, pour ainsi dire, au moyen de distractions aisées à combiner.
— Ceci est difficile, mon oncle, dit Paul, car Adrien est un garçon qui ne s'amuse nulle part.
— 11 a bien quelques amis en dehors de toi?
— Sans doute.
La jeune fille lui tendit aussi sa petite main gantée. (,P. 848.)
UV. 106. MARIÉE EN ELANC. — 1. ROUFF ET C'% ÉD.
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— Tu les connais ?
— Je connais le capitaine de Coursades, qui appartient, comme lui, à l'étal-major.
— Sait-il que M. de Salverne se propose de donner sa démission ?
— Adrien n'en a encore parlé qu'à moi seul.
— Il faut l'en instruire au plus tôt. — M. de Coursades et toi, occupez-vous à le distraire, à le détourner de cette fille.
Oh ! fit Léon des Roselles, ce serait une véritable folie de la part de ce jeune homme qui est certainement appelé au plus brillant avenir !
Après un court instant de silence, le père de Magali reprit :
— Tu m'as annoncé que tu me ferais cou.iaitre la raison qui me procurera le plaisir de le revoir plus souvent désormais?
Paul, bien qu'ayant résolu de dire à son oncle ce qui se passait en lui, éprouva à l'instant un certain embarras.
Ses regards venaient de rencontrer ceux de l'adorable jeune fille qui était toujours à l'arrière du yacht avec M"'' Mercier et la femme de Mouredu.
Il avait éprouvé en lui, plus nettement encore, ces exquises sensations de l'âme qui préludent mystérieusement à l'éclosion de l'amour.
— Oui, dit-il avec franchise, je me sentirai attiré ici par de beaux yeux. Léon tressaillit.
Il avait compris ce que son neveu voulait dire.
D'un seul coup d'œil, dans un éclair de la pensée, il avait entrevu la perspective redoutée.
Aussitôt il s'était retourné et il avait regardé Magali,
Il avait vu ses joues rougissantes et la légère confusion qui l'envahit au moment où elle comprit que l'on parlait d'elle,
— De beaux yeux! fit-il, feignant de ne pas comprendre, ne sachant même ce qu'il devait dire, ni la résolution qu'il devait arrêter.
— Tu ne devines pas? demanda Paul.
— Oui... Tu parles..,
— De M''= Magali.
— Mais tu ne l'avais jamais vue avant aujourd'hui? demanda Léon des Roselles d'un ton qu'il sut rendre assez dégagé pour cacher ses impressions.
— En effet, c'est la première fois.
— Et du premier coup tu t'es mis à l'aimer?
— Je n'ai pas dit cela, mon oncle... répondit le jeune homme. Je dis seulement que j'ai éprouvé pour elle une délicieuse sympathie qui m'attire
et qui pourrait bien, en se développant, prendre un caractère plus sérieux.
L'embarras de Léon aurait été manifeste sans les efforts qu'il faisait pour le dissimuler.
Paul demanda :
— Tu connais la famille de cette jeune fille, n'est-ce pas ? Il répondit d'une voix atone.
— Elle n'en a aucune.
— Orpheline ?
— Oui. — Elle a été élevée d'abord par Mouredu et sa femme et c'est ensuite M"^ Mercier qui a été chargée de son instruction et qui lui a réellement tenu lieu de mère depuis qu'elle a été privée de ses parents.
— Et le nom de sa famille?
— Elle n'en a pas d'autre que celui que tu connais,
— Magali !
— Oui.
— Un nom charmant... beau et doux comme elle!
— Nous nous sommes attachés à cette 'Cnfant et nous l'avons en quelque sorte adoptée, dit Léon des Roselles pour s'éviter d'avoir à répondre à des questions plus précises.
— Et M"' Macrali habite chez toi? demanda Paul.
— Oui, ainsi que son institutrice. Au milieu de nous, elle est en quelque sorte au sein de sa famille.
— Eh bien! mon oncle... oui, je crois que je l'aime, car ce que j'éprouve est si doux que ce ne peut être que de l'aiiunir.
Mouredu interrompit cette conversation.
On avait dépassé la gare de Saint-Ouen depuis un moment et le Voitth'bout venait de s'engager dans l'un des bras formés par l'ile (jui sépare le territoire de Clichy de celui d'Asnières.
— Mon commandant, demanda notre ami, accostons-nous avant le pont, comme l'autre fois?
— Oui, répondit Léon des RoscIIcs, au débarcadère d'aval. Aussitôt Tislin commanda de ralentir.
Puis, lorsqu'on fut sorti du bras, il donna de la barre à b;\bord pour obliquer vers la rive gauche oii se trouvait le débarcadère du pont.
Léon et son neveu étaient revenus à l'arrière du bateau qui stoppa bientôt sans une secousse, grûce à la |ii'écision de la mancviivrcdc Mouredu.
Mislonllul sauta à terre et amarra solidement le yacht.
Puis tout le monde descendit, sauf les trois hommes composant l'équipage qui devaient rester à bord.