‹ Mariée en blancChapitre 44 sur 142 · CHAPITRE CXXÎA · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXXÎA

CHEZ LAMI BOUGUARES

Le sergent d'infanterie de rnaiiae Pierre Lien, avant de partir pour Angers, afin de se rendre ce ia au ciiàleau du comte de Varades, où son père remplissait le: fctcticns de garde particulier, av^it tenu i s'acquitter de la ccmn.ission dent ccn ami, ie fourrier Boiiguarès, l'avait chargé.

Il s'était donc rendu, le dimanche suivant, à la rue de îa Tornbe- Issoire où l'ancien cocher avait aujourd'hui ses remises et ses écuries.

Aristide Bouguarèb Uait chez lui, ou du moins il était chez un marchand de vins du voisinage, faisant une partie de piquet avec le maître bourrelier dont il était le meilleur client.

C'était la morte-saison pour lui, du moins en ce qui concernait ses deux grands chars de courses, car les dernières réunions hippiques avaient eu lieu au commencement du mois et les courses ne devaient reprendre que vers le milieu de février.

Mais pour le reste c'était le petit train train habituel et il ne s'occupait guère lui-même que de ses six voitures de noces, landaus ou berlines, qui étaient régulièrement employées tous les mardis, jeudis et samedis.

Notre Narbonnais possédait en outre douze fiacres numérotés, confiés à des cochers qui les lui louaient à la journée; mais cela n'était pour ainsi dire pas son affaire. C'était la patronne, M"= Bouguarès, qui s'arrangeait chaque matin et chaque soir avec les cochers, percevant la recelte, assistant à la sortie et au retour des voitures, ayant l'œil à tout en excellente ménagère qu'elle était.

Bouguarès n'intervenait que dans les cas de contestations ou de querelles, et les affaires étaient vite réglées avec lui.

Entre temps, lorsqu'il s'ennuyait au quartier de la Glacière, lorsque la nostalgie du siège et du fouet devenue trop profonde demandait à être un peu secouée, l'ami de Tistin se faisait alîeîer un coupé ou une Victoria, suivant la saison, une voiture admirablement tenue, — sans numéro cela

va sans dire, — une « remise », et il allait, comme nous l'avons vu la veille de Noèl, faire quelques petites aubaines.

Lorsque Bouguarès vit entrer Pierre Lion dans la boutique où il se trouvait et qu'un garçon d'écurie lui avait indiquée, il s'écria sans hésiter :

— Ah! sapristi!... mon neveu!

— Pardon, répondit le seraient en faisant le salut militaire, je ne suis pas votre neveu, mais seulement un de ses amis.

— Comment... tu n'es pas... Vous n'êtes pas mon neveu Achille?...

— Non.

— Eh bien! excusez-moi, hein? car vous lui ressemblez... Et puis ce costume... Vous êtes un marsouin comme lui, n'est-ce pas?

— Oui... du 4', à Toulon.

En disant cela Bouguarès avait tendu la main au jeune homme et ils échangeaient, en causant, une cordiale et vigoureuse poignée de main.

— Du 4', à Toulon!... dit l'entrepreneur de voitures, le régiment de mon neveu...

— Puisque je suis un de ses amis.

— C'est juste.

— C'est lui qui m'a donné votre adresse et qui m'a fait promettre de venir vous donner de ses nouvelles.

— Très bien, mon garçon, très bien. Asseyez-vous là, je suis avec un ami, vous allez prendre un verre avec nous.

Pierre salua le bourrelier et répondit en s'asseyant :

— Volontiers, monsieur Bouguarès.

— lié là! patron, cria l'ancien cocher, apportez-nous une autre bouteille de via blanc.

Puis il demanda :

— Alors, qu'est-ce qu'il fait mon brigand de neveu? 11 était sergent, si je me rappelle.

— Oui, sergent-fourrier, répondit le fiancé d'Alice. Nous sommes du même bataillon et de la même compagnie.

— Ah ! ah ! des amis, alors?

— De vrais camarades, monsieur Bouguarès, car nous avons fait nos :inq ans ensemble.

— Vous étiez engagé volontaire aussi?

— Oui, comme lui.

— Un coup de tête ?

— Non, une idée... parce que le métier me plaisait.

— El maintenant?

— Il me plaît toujours et je me propose de rengager bientôt, dés que je serai allé voir le père qui est en Anjou.

— Alors, vous avez fini vos cinq ans?

— Mais oui, comme le fourrier Bouguarés, votre neveu.

— Comment, il a fini !

— Nous avons été libérés ensemble le 8 décembre.

— Sapristi ! Comme le temps passe, s'écria le Narbonnais. Déjà cinq ans!

— Eh ! oui, monsieur Bouguarés, dit le sergent. Nous nous étions engagés tous deux le 8 décembre 4880, et ça y est.

Le bourrelier avait rempli les verres pendant ce temps et l'on trinqua.

— Alors mon neveu est libéré aussi? demanda Aristide Bouguarés.

— Il est présentement à Narbonne, chez son père, où je l'ai accompagné.

— Ah! vous avez vu mon frère?

— Oui, j'ai vu M. Bouguarés, répondit Pierre Lion, et je puis dire qu'il m'a fait boire du fameux vin.

— Je vous crois ; c'est que par là-bas le vin est bon dans mon pays! dit Bouguarés flalté dans son amour-propre de Narbonnais. Ce n'est pas de la camelote comme à Paris...

Et s'adressant au débitant qui s'était mis à rire : . — Oui, oui, ajouta-t-il, je dis ça pour toi aussi, car tu es aussi filou que les autres.

— Ah! pour sûr, fit le bourrelier.

— Tiens, à Narbonne, — demande-le au sergent qui eu vient, — continua l'ami de Tistin, une bouteille de vin blanc comme ça, que tu fais payer vingt-cinq sous, ne coûterait pas huit sous, et ça vous a un goût... pas vrai, sergent?

— Bien sûr, j'en ai bu !

— Alors, Achille est au pays?

— Pour le moment, car il va rengager avec moi, et il est probable qu'il va venir à Paris.

— Pas possible !

— On parle d'envoyer des marsouins par ici, et c'est dans le régiment qu'on y enverra que nous rengagerons; en tout cas, si ça tarde trop, nous en serons quittes pour rengager dans les chasseurs de Yincennes.

— Vous voulez voir Paris?

— J'en suis.

— Un Pariinot !

— Comme vous le dites, monsieur Bouguarès, répondit le sergent. Et même, c'est parce que j'ai de la famille par ici que je veux y rengager.

— Ah! vous avez vos parents à Paris? demanda le bourrelier.

— Ma tante seulemeni, et une cousine; mon père, un ancien soldat, est en Anjou : il est garde particulier chez le comte de Yarùdes. Alors, com.me je dois me marier avec rr.a cousir.3 qui I;abite Paris, où elle est couturière...

— Je eoîîiprends, je comprends, dit Bougiiarés.

— Sîaintenan!,, avec la nouvelle ioi, les sous-ohiciers rengagés peuvent se marier.

— Eh bien ! c'est moi qui vous fournirai vos vcitures de noces.

— Volontiers, répendit Pierre Lion, d'autant plus que votre neveu en sera.

— A-ors, demanda le bourrelier, vou? avez assez des colonies, hein ! sergent ?

— J'en ai eu nia part. J'ai fait carr.pagne au Toakia et t, Madagascar, ça suliit.

— En eflet.

— J'ai passé trois ans aux colonies.

— Avec mon neveu?

— Tout le temps.

La conversation était bien engagée et intéressante pour tous.

Bouguarès aimait à entendre causer le jeune sous-olllcier et il lui fit raconter ce qu'il avait vu à Madagascar et au Tonkin.

A lu bouteille de vin blanc en succéda une autre, et notre Narbounais voulut à toute lorce garder le sergent a dcjcunci avec lui.

Pierre s'excusait, disant qu'il n'avait pas prévenu sa tante et qu'on l'attendrait.

Mais Bouguarès avait réponse à tout.

11 ht écrire un mol par le sergent pour prévenir sa tante et il l'envoya porter par un de ses cochers, ce qui obligea Pierre Lion à accept: r Miii invitation.

L'iiiiii de Tislin voulut lui laiie visiter tout son immeuble, les remises dans lesquelles se trouvaient les voilures de noces, les hangars sous lesquels s'abrilaienl les chars de courses, avec leurs coussins de banquettes retournés pour qu'ils ne se salissent pas, l'autre hangar, le long de la sellerie, où se rangeaient le soii' ses douze liacres, ses écuries dans lesquelles se trouvaient une trentaine de chevaux, ses provisions d'avoine cl

ses fourrages; il ne lui fit i;râce de rien, en vrai méridional, fier de son œuvre, heureux d'ctre admiré, mais sans prétention, avec la bonhomie joviale qui était le fond de son caractère

Il présenta le serpent à sa femme et recommanda 'in «^jeûner soigné, ce qui n'émut pas M"" Bouguarés qui, en sa qualité de languedocienne, était un véritable cordon-bleu et n'avait aux yeux de son mari que le tort de ne ])lus faire la cuisine elle-même, comme dans le temps où il était simple cocher, ou à l'époque de ses débuts comme loueur.

Les langues ne chômèrent pas pendant le déjeuner auquel le maître bourrelier et Je marchand de vins assistèrent.

On serait resté à table jusqu'au soir si Pierre n'avait voulu se retirer, songeant qu'à cinq heures il devait prendre le train pour Angers.

Mais il promit de revenir voir l'oncle de son ami, dès qu'il serait de retour à Paris, c'est-à-dire dans le courant de janvier.

11 promit aussi d'amener sa tante et sa cousine, que l'on irait du reste chercher en voiture et avec qui on passerait toute une journée quelque part, à la campagne si l'on était dans la belle saison, ou ailleurs. Ce ne seraient certes pas les voilures qui manqueraient.

Bouguarés ne voulut pas en rester là.

Ce déjeuner qu'il venait de faire avec le sous-officier l'avait mis en dispositions joyeuses, car tout eu causant il l'avait arrosé un peu plus copieusement que de coutume des meilleurs flacons de sa cave qui était joliment bien montée.

Il n'avait guère envie de travailler ce jour-là.

Après tout, est-ce que sa Jenime ne serait pas là au moment où les cochers viendraient relayer.

Il lui en coûtait de quitter ainsi ce garçon en qui il lui semblait avoir retrouvé son neveu qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps.

— Capédious! s'écria-t-il, je vais vous reconduire chez vous en voiture et de là vous mener à la gare pour votre train.

— Vous êtes bien bon, monsieur Bouguarés, répondit Pierre Lion, et si ça ne vous dérange pas, ce n'est pas de relus.

— Me déranger !... Jamais, mon bon!... Il y a toujours mon phaéton et des chevaux ici !... Vous allez voir !

El il cria :

— lié !... Joseph !... Joseph !

Une voix répondit, parlant de l'écurie :

— Voilà, patron.

— Attelle-moi un peu la Ltsetle au phaéton !... et vite, hé!

Puis au sergent :

— Comme ça vous ne manquerez pas votre train, ajouta l'ami de Mouredu.

— Tant mieux !

— Avenue de Clichy, que vous dites, hé?

— Oui, avenue de Clichy.

— Il y en a pour trente-cinq minutes d'ici, boun Dious I Trois heures et demie, fit Bouguarès en consultant l'horloge qui marquait les heures de départ et d'arrivée des voilures, à quatre heures et quart au plus tard nous y serons, mon brave.

— J'aurai tout le temps qu'il me faut.

— Nous aurons même le temps de prendre encore un verre aubuftél, le coup du départ, hé !

— C'est moi qui vous l'offrirai.

— Jamais de la vie!... quand vous serez sergent- major, je vous le permettrai, répondit le loueur, car alors nous serons du même grade, attendu que j'étais double aussi pendant la guerre!...

— .\h! ah! fit Pierre, c'est très bien ça!

— Oui, mon petit, j'étais sergent-major dans la mobile.

On entendit alors un roulement dans l'allée et le garçon d"é:urie dit, en passant la tête à la porte :

— Ça y est, patron !

— Très bien!... fit Bouguarès, hardi! alors, démarons.

— Au revoir, madame, dit le sous-olficier, en saluant M"" Bouguarès.

— Au revoir, monsieur, j'espère que nous vous reverrons.

— Je vous le promets, et peut-être viendrai-je avec votre neveu, s'il a toujours l'envie de rengager à Paris.

Pierre serra aussi la main au bourrelier et au marchand de vins qui lui souhaitèrent bon voyage, puis il sav.ta dans le phaéton où l'ancien cocher avait déjà pris place, guides et fouet en mains, prêt à partir.

La Lisette, à peine touchée par la mèche du fouet, se raidit sur ses jarrets et partit au grand trot.

Bouguarès tint parole.

11 fit filer si rondement sa jument, prenant par les voies les moins encombrées, et il conduisait avec une telle sûreté de main, malgré sa detni-ébriélé, qu'à quatre heures dix le phaéton s'arrclait devant la porte de M°" Davoul.

— Tu es adorable, reprit le jeune drôle en la poursuivant, et je suis fou de toi!... (P. 1010.)

Notre Narbonnais donna son cheval à garder au concierge qui était à ce moment sur sa porte, et il monta chez la tante du sergent.

Alice et Miette étaient chez elle.

Pierre présenta l'oncle de son camarade et raconta en quelques mots la cordiale réception qu'il avait reçue chez lui.

— C'est mademoiselle qui est voire fiancée? demanda ensuite Boa-

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