‹ Mariée en blancChapitre 46 sur 142 · UNE ROBE DE BAL · texte numérisé non relu

UNE ROBE DE BAL

Le jour de l'an offrait, avec les élrennes, à José de Lizieux un moyen infaillible de se réconcilier avec sa maîtresse,

il élait certain qu'un riche cadeau ferait oublier à Pélago toute rancune.

Ne lui démontrerait-il pas ainsi que les fredaines dont elle se plaignait étaient sans conséquence au point de vue de son attachement et de sa générosité.

II le lui avait bien dit, du reste, avec sa fatuité ordinaire : « Celui qui ne trompe ni sa femme ni sa maîtresse est un homme qui ne mérite pas d'être aimé, car il ne sait pas plaire, et l'infidélité ne prouve pas que l'on a cessé d'aimer. »

Ce raisonnement n'avait certainement pas eu sur l'ex-fiUe de brasserie la portée qu'aurait le tour de cou en diamant que José acheta pour elle chez son bijoutier habituel.

Mais, malgré l'importance de la somme que coûta ce riche joyau, le

fils de Carmen, sentant avoir beaucoup à se faire pardonner, réservait une autre surprise à sa maîtresse.

11 se rendit, la veille du jour de l'an, chez la couturière de la rue du Quatre-Septembre, dont Pélago était la cliente habituelle, pour voir si on ne lui manquerait pas de parole.

Il avait commandé pour elle, à son insu, une toilette de bal d'un luxe princier, en salin rose de Chine, faisant sur le devant, de forme princesse, transparent à une merveilleuse de dentelles de Malines qui partait de l'emmanchure gauche pour rejoindre le côté droit de la jupe sur laquelle elle s'étendait. Au bas, courait une ruche de satin, ornée d'orchidées qui se retrouvaient en garniture autour du corsage dont une guirlande limitait le décolleté. Derrière, une longue traîne de velours noir partait de la taille.

La couturière n'avait pas eu besoin de prendre de nouvelles mesures, car elle avait non seulement les patrons de sa cliente, mais encore une autre toilette que Pélago avait commandée elle-même.

La robe était prèle.

Disposée sur un mannequin, au milieu du grand salon, devant de hautes glaces qui, sous les lumières du lustre, la reilélaienl en tous sens, elle produisait un effet superbe.

José de Lizieux fut émerveillé quand il la vil.

Il adressa ses plus enthousiastes compliments à la couturière et à Alice Davoul, sa première, qui avait tout particulièrement présidé à la confection de cette merveille.

La robe, lui promit-on, serait livrée le soir même, à sept heures.

On avait attendu qu'il l'eût vue et qu'il eût donné ses ordres pour la porter.

Le nis de Carmen avait déjà remarqué plusieurs fois Alice et Miette, jolies toutes deux, mais Mietic surtout, dont l'incomparable beauté l'avait saisi d'admiration.

S'il ne leur avait adressé jusque-là que quelques galanteries, c'est qu'il ne lui avait pas clé possible d'aller au delà, soit parce que Pélago ou la couturière étaient présentes, soit parce qu'il avait à ce moment d'autres préoccupations, comme le jour, par excniiiic, où il élait venu avec Luce d'Azergues.

Mais.losé de Li/ieux .s'était toujours promis de pioliter de la première occasion qui se présenicrait de faire la cour aux deux jeunes filles, car ce l)ellâtrc élait absuliiniciil Kuiviiiiicii (jur les mots honnêteté et vei'tu n'étaient ipie des expressions du temps iiiicicn, n'ayant plus aucune appli-

cation de nos jours, et qu'en outre il n'était pas une femme ou une jeune fille capable de lui résister.

Il attendait avec impatience cette occasion et il y pensait de nouveau chaque fois qu'il revenait à la rue du Quatre-Septembre.

Pélago serait absente à l'heure où l'on livrerait la robe, car elle élait sortie avec Bertha pour faire les achats nécessités par un bal auquel elles devaient aller toutes deux ce soir-là.

Elle avait dit qu'elle ne rentrerait qu'à Iniit heures.

José de Lizieux avait demandé à la couturière d'envoyer la robe avec le mannequin, que l'on viendrait reprendre le lendemain, car il voulait la présenter à sa maîtresse, disposée comme il venait de la voir, afin qu'elle produisît plus d'effet.

Il était sur ainsi que, pour cette installation, on enverrait la première.

Ce serait l'occasion qu'il cherchait.

Or précisément, connue pour transporter cette toilette et le mannequin à la rue Marbeuf il fallait prendre une voiture, Alice dit à son amie :

— Viens avec moi chez celte dame et la voilure nous ramènera chez nous.

Mais, José qui attendait assez impatiemment chez sa maîtresse la jolie ouvrière, ne fut nullement déconcerté en voyant les deux jeunes filles.

Quand la femme de chambre les eut conduites dans le salon où il se trouvait, il dit aussitôt :

— Vous êtes bien gentilles, mesdemoiselles, d'être venues toutes deux. Et tandis qu'Alice et Miette faisaient leurs préparatifs pour monter le

mannequin sur son pied et y disposer la toilette, il tournait autour d'elles, ayant l'air de suivre leur ouvrage, et il se rapprochait, essayant de les frôler, faisant un choix entre elles.

Sous le prétexte qu'il fallait mettre un corset sous le corsage pour qu'il se tînt sans défaut, il sonna et dit à la femme de chambre en désignant Alice Davoul :

— Conduisez mademoiselle dans la chambre de madame et faites-lui choisir un corset de bal.

Il demeurait ainsi seul dans le salon avec Miette.

Le fils de l'aventurière espagnole ne s'inquiétait pas autrement de ce que ces jeunes filles connaissaient ce qu'il appelait complaisamment « des bonnes fortunes », puisqu'elles savaient qu'il avait conduit plusieurs femmes dans leur maison, que pour en conclure que cette réputation devait lui donner à leurs yeux un extraordinaire relief.

Aussi, dès que la porte du salon fut refermée, il s'approcha d'un

seul coup de ia fille de Jane et ia prenant à la lois par la main et par in taille avant qu'elle ait eu le temps de se rendre compte de son intention, il l'attira vitjoureusement à lui et l'embrassa en disant :

— Mademoiselle Miette... vous êtes plus belle que toutes les femmes <|ueje connais!... Je me sens vous adorer!...

La pauvre jeune fille, surprise, éperdue, eut à peine la force de se dégaiîer de son étreinte et de s'écrier :

— Monsieur!... monsieur... laissez-moi!

— Tu es adorable, reprit le jeune drôle en la poursuivant, et je suis fou de toi!... Tu n'as qu'un mot à dire et tu seras la plus heureuse des femmes...

— Taisez- vous !...

— Dis... veux-tii?... des bijoux, des toilettes, une voilure, tout ce <H!0 tu vomiras... toul, oui, tout!...

— Monsieur... vous ne me respectez pas... fil Miette qui ne savait (|ue dire, dans la crainte de blesser un important client de sa patronne. — Je vous en prie, laissez-moi!...

Heureusement pour elle, la porte s'ouvrit et Alice revint avec le <-orsel.

La (ille de M"" Davoul, à la vue de son amie dont l'émotion était visible, comprit aussitôt ce qui s'élait passé.

Alors, pour ne pas demeurer seule avec José, elle pria la femme de <:liambre de l'aider à tenir les épinjiles pour ajuster la toilelle.

Les deux amies, écliani^eanl enlre elles de rapides regards, se hâtèrent le plus possible et se retirèrent.

Mais José les reconduisit lui-même jusqu'à la porte d'entrée el sur le palier il dit toul bas à Miette :

— Rappelez-vous ce que je vous ai dil... Je n'.illciuls qu'un mol do vous !

La jeune fille ne répondit pas.

En bas, dans la voiture qui la ramenait avec son amie, balelanle «ncore, elle fit le récit de ce qui s'étail passé. Alice élait furieuse.

— Ali ! j'aurais bien voulu voir qu'il s'adressât à moi, dit-elle. Je l'auiais mis à sa place comme il le mérite!... Il n'a pas assez de toutes celles qu'il a?... Pour qui nous prend-il alors?

On raconta aussi raveiilurc à M"" Davoul, malgré Miette qui eût préféré qu'un n'en dit riiii.

M"" Davoul voulait aller voir la couturière pour se plaindre, mais la jriiiie fille la supplia de n'en rii n faire, car elle avait peur des railkricî.

MARIÉE f:.\ BI.ANC lOîf

de celles de ses compagnes d'alelier qui n'avaient pas les mêmes senlimenls qu'elle.

On n'en dit donc lien.

Il n'y aurait qu'à ne plus accepter d'aller dans celte maison, et ce monsieur ne pourrait pas renouveler ses tentatives inconvenantes.

Lorsque Pélago arriva avec Bertha, José, tout préoccupé de la surprise qu'il avait préparée, ne songeait pas pour le moment à la ravissante ouvrière.

— Tiens, lu es déjà là! fit l'amie de Bertha.

— Oui... répondit-il. Ça ne m'arrive pas souvent d'être en avance, n'est-ce pas?

— En effet.

— C'est que ce soir... j'ai eu affaire ici...

— Ici!...

Priago vit alors un sourire sur le visage de sa femme de cliaiiilire. Elle comprit qu'il se jiassait quelque chose.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-l-elle.

■ — Il y a, répondit .losé de Lizieux, que demain... c'est le jour de Fan...

— J'y suis... lu m'apportes mes élrennes?

— Elles sont ici.

— Ali!... lais voir!... vile, montre-les!

— Tims. ouvrr celle porte, dit José.

Pélago ouvrit la porte du salon qu'il indiquait.

Elle eiitr;i.

La vue de la toilede, ainsi présentée, la saisit.

— Oli ! ^'él lia-lelle, (|ue c'est joli !... que c'est beau !

— Oui, appiouva Bertha, c'est niagnili(|ue !

— Tu es gcnlil!... ajouta la jeune fenurie en .sautant au cou de son amant. — C'est merveilleux!

— Ça le |>lait, demanda José heureux.

— Si ça me plaît?... Je te crois!... C'est ravissant!... Mais comment as-tu pu laire ça sans me le dire?

— C'est ta couturière qui a fait cette toilette.

— Je vais l'étrenner au bal de ce soir.

— El lu seras la plus belle.

Leâ deux amis détaillèrent ensemble le costume, l'admirant dans tous

les délails, louant le goût du modèle, appréciant la richesse de l'étolTe, vantant le prix de la dentelle, ne tarissant pas en éloges.

PuisBertha songea qu'elle devait retourner chez elle afin de s'habiller pour ce bal, car le capitaine de Coursades devait venir la prenrJre à neuf heures et demie.

Le bal auquel on allait avait lieu au cercle de José de Lisieux, el Bertha, à qui Félago avait remis deux cartes, avait décidé son amant à l'y accompagner.

Elle partit donc.

On se retrouverait à dix heures au cercle.

Pélag'O n'avait plus faim.

Elle avait hâte d'essayer cette riche toilette, de la voir sur elle, de s'admirer.

Et lorsqu'elle l'eut mise, avec l'aide de sa femme de chambre, sous les yeux de son amant, lorsqu'elle eut reconnu qu'elle lui allait à ravir, José dit :

— Ce sont des étrennes utiles que Je t'ai laites là?

— (Jui... mais de jolies étrennes tout de même, répondit Pélago.

— Et tu ne me reproches rien ?

— Rien !... pour sûr!

— Ne trouves-tu pas, dit José d'un air mystérieux, qu'il manque quelque chose là?

Il indiquait le cou nu de Pélago.

— Là!... fit-elle ne comprenant pas, tant elle élait heureuse de cette toilette.

Et elle ajouta :

— Je mettrai mon collier de perles.

— Ou bien ce tour de cou en brillants, répondit José qui sortit le bijou de sa poche et en entoura le cou de sa maiircssc.

— Oh!... oh!... s'écria Pélago. — Que lu es mignon!... que lues gentil !

Elle l'embrassait avec joie, dans les démunslralions les |ilus folles cl les plus bruyantes.

— Mon chéri... tu penses à tout!...

— Tu diras encore que je ne t'aime pas?

— Oh! non, non... Tu es beau!... Je t'adore! La joie de l'élago ressemblait au délire.

Elle aurait voulu (|ue Herllia tût encore là pour lui immlrer >on coliici-. Elle avait bâte d'aller au bal pour (ju'elle le vil, pour que tout le monde i'admiràl.

Vè/p^.i^ ^

En ce moment, il se trouvait au col de Tende. (P. 1079.)

Elle demanda l'avis de sa femme de chambre qui la louait depuis longtemps sans qu'elle l'entendit.

Elle appela la cuisinière pour qu'elle vint l'admirer aussi.

Elle était heureuse, folle de bonheur, et à chaque mot elle embrassait José avec de nouvelles démonstrations d'allégresse.

Enfin, l'heure du départ arriva, et Pclago partit avec son amant.

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