DANS LA PEAU DE SON PERSONNAGE
M. de Lizieux, après avoir surveillé la mise en wapon et ledopart de ses chevaux, avait pris le rapide pour Nice et, pendant le trajet, plus d'une fois il réfléchit à la réponse que le duc d'Azergues lui avait faite.
Palmyre était restée à Bonpval, dans sa villa confortablement aménagée pour y passer aussi bien l'hiver que l'élé.
La fille do la mère Putot avait reçu les instructions de son amant en ce qui concernail Zoé, celle fille qu'elle avait connue autrefois, que l'on avait placée comme femme de chambre auprès de Luœ, grâce à l'intermédiaire de M. Calixle, et qui arail déclaré avoir assez de celte existence, quels que soient les avantages pécuniaires qui lui avaient été faits.
On pourrait avoir besoin d'elle un jour, et il importait de l'avoir sous la main.
Elle avait été la confidente et la complice de Luce d'.Xzerçues.
Son concours pourrait être fort utile pour seconder les projets que le maître-chanteur roulait en sa lèle, et il fallait veiller d'autre part à ce qu'elle ne commît pas, par indiscrétion ou par calcul, une irréparable gaffe.
Palmyre devait donc s'occuper d'elle, l'attirer et se l'attacher coniplètcmenl.
A cet égard, le pseudo Georges de Lizieux, absolument sûr de sa maîtresse, était complètement tranquille.
Ce qui le préoccupait c'était moins le refus du duc et de la duchesse d'Azergues d'accepter José pour gendre que celui de Luce.
Pour avoir fait la réponse que nous connaissons, se demandait l'inlelligeiil gredin, avait-on consulté la jeune lille?
L'ancien agent de la Sûreté générale avait pris une place de sleepingc;u' et il était absolument seul d.ins son petit coinparlimeiit.
— C'est assurément d'eux seuls, se disiiit-il, lamlis que les kilomètres fuyaient avec une rapidité vertigineuse sous les roues du rapide, que le duc et la duchesse d'Azergues ont pris conseils. Il u ont nièuie pas m-
formé M"* Liice de la demande que je leur ai adressée au nom de José, c'est iuipossible.
SI. de Lizienx trouvait inadmissil)le, en effet, après ce qui s'était passé, que Lure eût refusé d'épouser celui à qui elle s'élait donnée.
Alors il conjecturait sur les causes de ce relus qui lui piu'aissait péremploire, mais qu'il ne consentait pas à accepter.
Il avait beau chercher, faire appel à son imagination secondée par la perspicncilé la plus subtile et par l'inlelligence la mieu.\ éclairée, il ne parvenait pas à en découvrir les moàfs.
On ne pouvait rien avoir contre lui, aucun reproche à lui adresser.
Celait impossible.
N'élail-il pas le gentleman le plus correct, l'homme du monde irréprochable ?
L'aiillienlicité de sa siluaJion n'rtail-elle pas nettement et irrécusablement établie, tant il était bien entn- dans la peau du niallieureuv dont il s'étiiit approprié ridenlité, le nom et la fortune?
C"i aur.iii pu soujMonnt'r, en véiilé, qu'il n'était pas réellement Georiies de Li/ieux?
M. de Lizieux avait vécu complètement ignoré, dans une retraite impénétrable, sans famille, sans amis, sans rclalions d'aucune sorlo.
Tout le monde ignorait qu'il eût trouvé la mort dans l'épouvantable catastrophe de Cerbère.
A cet égard^ aucun doute n'était possible.
Le misérable savait qu'il était bien pour Ions Georges de l.izienx, le seul de ce nom, le descendant d'une irréptorli.ible famille de la plus ancienne noblesse, le propriétaire d'une lorlune <onsidérable.
Alors il se demandait si ce pro et d'alliance n'avait pas été écarté de prime-abord par le duc d'Azcrgues en laiscju de « son » mariage.
Le miser:. ble était tellement bii n iicamé dans son personnage qu'il se parlait comme s'il était bien véritablement Georges de Li/.ieux.
Il s'était complètement assimilé à toute l'existence du mari du Carmen l'abli.
— C'est peut-être bien cela, pensait-il en continuant à conjecturer dans la solitude de son compartiment de sleepingcar. C'est sans doute à cause de « mon » mariage et de « mon » procès en séparai ion (|ue le duc d'Azergues, probablement de lui-même, a écarté de prime-abord ce projet d'alliance.
Il sait que « j'ai eu » la faiblesse de cœur d'aimer et d'épouser une femme indigne, cette aventurière dont les galants exploits de Ira Im montes ont eu ceitainement un écho déplorable en France. Lui si rigide
sur les principes, si intransigeant et si austère, il n'admet pas que je me sots ainsi mésallié. — C'est vrai, «j'ai eu tort y, j'en conviens. On n'épouse pas une maîtresse et encore moins une femme telle que Carmen.
Peut-être croit-il que « j'ai été » réellement adultère et me rend-il responsable du scandale qui a été soulevé par « mon » procès en séparation de corps!... Il a fait pourtant bien peu de bruit, car « je vivais » si retiré à la campagne, si loin de tous, qu'on s'occupait bien peu de « moi ».
Est-ce le nouveau scandale causé par « ma femme » après « notre procès D qui l'offusque ?... lorsqu'elle s'est retirée en Espagne avec a notre fils » dont le jugement lui accordait la garde... Ses nouvelles amours, sa mort tragique lorsqu'elle est tombée frappée par le couteau d'un de ses amants... Pouvais-je l'empêcher de continuera porter « mon nom » puisque le mariage n'était pas dissous, comme il l'aurait été si le divorce avait été institué ainsi qu'il l'est aujourd'hui?... Il serait injuste de me rendre responsable de ce malheur, car en somme « je ne suis » qu'une victime d'un épouvantable égarement du cœur, d'une folie, d'un aveuglement que « j'ai payé » assez cher !
Le pscudo Georges de Lizieux croyait que telles étaient les causes réelles du refus du duc d'Azergues.
il ne se trompait pas beaucoup, en ce qui concernait Claudius.
Le mari de Jane connaissait l'histoire déplorable des malheurs conjugaux de M. de Lizieux, et personnellement il n'aurait pas consenti à donner Luce au fils d'une femme telle que cette aventurière espagnole.
Mais le duc d'Azergues n'avait pas eu à faire valoir ces raisons, car nous savons que Luce elle-même avait répondu qu'elle ne voulait pas épouser José de Lizieux.
Nous savons que depuis qu'elle avait vu Adrien de Salverne, l'orgueil avait soufflé en elle une passion nouvelle, bien différente de celle qui l'avait jetée dans les bras du fils de Carmen Pabla et que c'est le jeune officier qu'elle désirait de toutes les forces de son ûme.
Or, ce qui s'était passé n'avait pas franchi les murs de l'hôtel d'Azergues.
Jo.sé, ainsi que son prétendu père, ignoraient non seulement la réponse de Luce, mais aussi quelles nouvelles et orgueilleuses aspirations s étaient élevées en son esprit.
Le champ des conjcrlurcs de l'ancien maître de timonerie était donc réduit aux motifs ipii pouvaient être personnels au duc d'Azergues.
Cela, à vrai dire, n'inquiétait pas outre mesure le misérable, car il
savait bien que ce mariage devait se faire quand même et il se sentait assez fort pour l'imposer au besoin.
N'avait-il pas toujours, s'il était nécessaire, des armes contre la malheureuse Jane?
Ne possédait-il pas les moyens de la contraindre par un abominable chantage ?
Il avait renoncé autrefois à la lutte qui l'aurait mise, croyait-il, à sa merci, lorsqu'il avait conçu cette monstrueuse et criminelle passion pour son infortunée et inconsciente victime.
Il avait cessé de penser à elle, petit à petit, entraîné par le projet de ce mariage qui était devenu désormais le but unique de son existence, par l'appât de cette immense fortune qu'il voulait accaparer.
La cupidité l'avait emporté en lui sur la concupiscence.
Il avait trouvé, dans le rôle à jouer pour se rapprocher de la famille d'Azergues au moyen du sport, une diversion qui l'avait amené à renoncer à ses odieuses entreprises de chantage.
Puis, il avait retrouvé Paimyre, celte femme professionnellement dressée à l'amour, qui avait su, en véritable artisane de la volupté, se l'attacher mieux encore que par la possession de son secret.
Du reste, l'infâme n'avait peut-être pas renoncé complètement à Jane.
Qui sait s'il n'espérait pas la retrouver un jour lorsqu'il serait plus près d'elle, grâce à ce mariage qu'il poursuivait, lorsqu'un lien aurait été formé entre elle et lui par celle alliance qu'il rêvait?
Berlin pensait, en outre, qu'il n'aurait même pas besoin, pour arriver à son but, de s'adresser à la duchesse d'Azergues et de la menacer de nouveau des armes qu'il possédait contre elle. — Ce qui s'élait passé entre José et Luce devait suffire pour assurer la réussite de ses projets.
Luce serait incapable de refuser pour mari celui qui avait été son amant.
En attendant, le prétendu M, de Lizieux voulait étudier la situation, se rendre compte des dispositions réelles du duc et de la duchesse d'Azergues, observer, pénétrer, approfondir, et il était bien aise de l'occasion qui se présentait de les rencontrer dans la haute société parisienne qui allait se trouver réunie sur les bords méditerranéens par les courses de Nice.
En arrivant à Nice, M. de Lizieux s'installa à l'hôtel de France, où il avait retenu un petit appartement par lettre, et dont il était du reste un client.
1078 MAfllÉE EN P.I.ANC
Sa première visile fut pour Tom Cutter, son entraîneur, qui avait acfom[iniinL' se? trois chevaux, Turco, Muntilh et Crise fulli que devaient mouler L.uvn et Fletlge, deux de ses jockeys habituels.
Par Tom Cutter il sut aussitôt où s'était installée la famille il'Azeriiues.
Il lui suffisait pour se renseigner, sans rien laisser percer du mobile ipii le poussait, de l'inlerro.^er sur les dillérenls propriétaires de chevaux lie courses arrivés ou altetiiins.
Tom Cutter était au cotu-ant de tout.
L(; baron de G... était encore à Pau, dont les courses n'étaient pas lerniinées ; le marquis dll .. et M. de li... étaient arrivés le matin même vennnt des Pyrénées; le dur de C... était attendu pour le lendemain et sa villa de lieaulieu était prèle pour le recevoir.
— El le comte de Billei^arde? deriianila le pseudo gentilhomme.
— M. le comte de Belieiiarde, n'pondit l'entraîneur, n'est pas encore arrivé. Ses chevaux sont ici depuis deux jours et je ne crois pas qu'ils soient en état de retrouver la forme qu'ils ont eue aux dernières réunions de Paris.
— Vraiment?
— Je les considère comme finis.
— Il déclarera peut-être forfait ou les fera courir dans un jirix à vendre.
— Il n'y a que là qu'ils pourraient faire quelque chose, dit Tom Cutter, et peut-être un propriétaire italien, le chevalier Spilliou un autre, les achètera sur la foi de leur réputation.
— Alors, M. de Bel logaide n'est pas encore ici? demanda M. de Lizieux pour revenir à ce qui l'intéressait.
— Non, monsieur, le comte est à Biarritz avec M"" la comtesse.
— Vous ne savez pas quand il arrivera?
— A la fin de la semaine, sans doute. Je sais que la famille de M. le comte de Bellcfiarde est déjà à Nice.
— Ah ! alors il ne va pas tarder à venir.
— M. le duc d'Azergues, reprit Tom Cutter, est à Cimiès. C'est là qu'il a loué cette année une superbe villa, la Rosiire, où M. le comte de liplle{.;arde doit venir le rejoindre.
— A la Condaminc !
— Oui, monsieur. — Mais vous ave/, toit de vou> préoiciipor de l'écurie de Bellct;arde, car elle n'est pas dangereuse en ce momenl.
B<'rtin (onslalait avec plaisir la nu-prise dr son entraîneur <pif ne se doutait in aucune façon de ses intentions.
MARIÉE EN BKANC t079
— Oli ! fil-il, infoucieiiiiiienl, je m'en prcoccupe pu» plus que ça. Il savait maintenant ce qu'il voulait.