UNE FIGURE DE COTILLON
Le (lue et la duchesse d'Azergues étaient, en effet, installes à Cimiès, ainsi que l'avait dit Tom Cutter.
Luce élait avec eux.
Ils avaient l'intention de passer plusieurs semaines dans le Midi, jusqu'au ciiinuval de Nice au(|ucl ils se promenaient d'assister.
C'est dans ce but qu'ils s'étaient ainsi insiallés à Cimiès.
Le liénf'ral d'Yrvoix élait parti également, accompagné par son neveu et par Adrien de Salverne.
Les travaux de moliilisalion achevés, le général, qui appartenait à l'arne (lu t;éi)ie, avait été chai gé de l'inspeclion des moyens de délenses des Alpes, en vue des projets de bataillons alpins dont la création était décidée.
Il avait attaché Raymond à son état-major et avait obtenu que le capitaine de Salverne lui lut ailioiiil.
Kn ce moment, il se trouvait nu col de Tende et il devait remonter ensuite la chaîne des Alpes jusipi'à Tiniers, en visitant les principaux passages, riuli'rno, le Gordo-.lasca, le Pagar, la l'ierre-Etroile, le Fieuiio- Jlorte, l'orliciol, Longa et Valonnet.
H devait, avec les ofli<i(is (pii raccompagnaient, étudier les plans d'ouvrages qui pourraient être coiislruils sur le mont Dougniou, au Colombier, à la Croix, se rendre com[)le des ressources naturelles qu'oC- Iraient les monts Chalanches et Kéaudy, le Saint- Véron, le col Uepasset et le col de Limiéres.
Ces études terminées, le général d'Yrvoix viendrait à Nice oij il comptait se reposer quelques jours, tout en préparant le rapport qu'il devait adresser au iMinistre.
Adrien de Salverne était heureux de ce voyage qui olfrait à son esprit si tourmenté une salutaire diversion.
il s'ab>orliait tout nalnrullemenl dans ses travaux, n'ayant pour cela qu'à suivre l'impulsion de ses aptitudes et de sa nature de travailleur et il
secondait admirablement le général, qui connaissait depuis longtemps sa remarquable intelligence.
En lui, .il se passait des choses étranges.
Le travail suffisait pour effacer à peu près complètement de son esprit tout ce qui y était étranger.
Il oubliait à la fois Miette et Luce.
Le souvenir de la ravissante jeune fille qu'il avait aimée la première ne disparaissait pas pourtant complètement ; il le retrouvait aux heures de repos, lorsque les travaux cessaient d'absorber ses facultés.
Quant à Luce il ne lui arrivait pas d'y penser de lui-même.
Il fallait que, dans la conversation, le général ou Raymond lui en parlassent pour qu'il subit de nouveau l'influence qu'elle avait exercée sur lui, l'empire qu'elle avait su prendre sur son esprit.
Le voyage du général d'Yrvoix et des deux jeunes officiers qui l'accompagnaient se termina précisément le jour de la première réunion hippique, et ils arrivèrent à Nice au moment même où tout le monde était aux courses.
L'oncle de Raymond avait l'habitude de descendre à l'hôtel de France, et il y avait retenu trois chambres.
C'est précisément à l'hôtel du boulevard Masséna que M. de Lizieux habitait.
Le soir même, M. d'Yrvoix annonça son arrivée au duc d'Azergues, et il reçut le lendemain une invitation pour assister à la fête qui devait être donnée à la Rosière.
La même invitation fut naturellement adressée à Raymond de Coursades et à Adrien de Salverne.
Toute la haute société parisienne en ce moment en villégiature à Nice se trouva réunie ce soir-là dans la coquette villa deCimiès.
Luce d'Azergues avait particulièrement soigné sa toilette.
Elle voulait produire sur Adrien de Salvernc une impression décisive, achever définitivement l'œuvre ([u'elle avait si habilement commencée par ses provocations pleines d'une admirable ingénuité.
Elle voulait qu'il fût à elle, solidfMiienl attaché par la passion la plus violente et par l'amour le jiius aveugle.
C'est que, depuis la dernière soirée qu'elle avait passée avec le jeune oflicier d'élat-major, la veille du jour de l'an, à l'hôlol de la rue de Grenelle, des choses nouvelles s'étaient produites.
Qu'avez-Tous ? s'écria Luce effrayée. (P. 1087.)
LIV. 136 — HECTOR DE MONTPERREUS. — MARIÉE EN BL.^NC. J. ROOFF ET C'«, ÉD. LIV. 136.
lARIÉE EN BLANC 1083
Une révélation s'était faite qui avait aussitôt poussé la perverse fille de Jane à une déterminalion définitive.
Le lendemain, Paul des Roselles était venu passer la journée avec son parrain et il avait eu une longue conversation avec Luce, conversation qu'elle avait provoquée elle-même.
Le neveu de Léon ignorait ce qui s'était passé.
11 ne savait rien des sentiments passionnés que son ami de Salverne avait éveillés dans l'esprit de l'orgueilleuse jeune fille.
Luce l'avait interrogé habilement, sachant bien quelle amitié fraternelle l'unissait à Adrien, ne désirant qu'apprendre de la bouche de Paul si le jeune capitaine lui avait parle d'elle.
Sans défiance aucune, ne se doutant pas de l'entreprise que poursuivait la fille de son tuteur, Paul causa à cœur ouvert.
Il fit de son ami l'éloge le plus affectueux et le mieux mérité, et il dit combien il était heureux de la décoration qu'il venait d'obtenir, siîr de l'influence que celte distinction glorieuse produirait sur lui en l'attachant définitivement à l'armée.
Surprise, alors, Luce l'interrogea :
— Comment, demanda-t-elle, M. de Salverne a l'intention de quitter l'armée?
— Je suis sûr qu'il ne songe plus à démissionner, répondit Paul des Roselles.
— Il y a donc pensé?
— Un instant, oui... Une sottise que je suis heureux d'avoir contribué à l'empêcher de commettre.
— Mais comment se fait-il...
Luce était inquiète.
Tout ce qui concernait Adrien de Salverne l'intéressait vivement.
Son intérêt était encore plus vivement piqué par ce qu'elle venait d'apprendre, car c'est par dessus tout le prestige brillant du superbe avenir qui était unanimement promis au jeune officier qui l'avait poussée vers lui.
— Je vous l'ai dit, une sottise, répondit le neveu de Léon, un coup de tête insensé... Il s'était mis à aimer une jeune fille, d'une merveilleuse beauté, il est vrai, mais sans aucune fortune.
Celte révélation avait déjà frappé la fille de Jane d'un coup violent. L'envie qui était alors née en elle, et même une véritable mais atroce jalousie l'avaient stimulée puissamment.
C'était autant par orgueil que par instinct malfaisant et par perversité d'âme, qu'elle s'était mise à aimer et à désirer le jeune officier.
Luce eut alors la force de dissimuler complètement ce qui se passait
en elle.
— Ah!... fit-elle sans la moindre nuance d'intérêt. C'est pour cela qu'il voulait démissionner?
— Oui... une folie, comme vous le voyez, répondit Paul des Roselles. Mais quand j'ai connu sa résolution, je me suis attaché à la combattre et je suis convaincu qu'il n'y songe plus.
Cela avait suffi.
Luce savait qu'elle avait eu une rivale dans le cœur de celui qu'elle voulait.
11 fallait bien, se disait-elle, qu'Adrien de Salverne eut aimé follement cette jeune fille pour avoir songé à lui faire le sacrifice d'une carrière aussi brillante que celle qui lui était réservée.
Cette pensée stimulait son orgueil et attisait les désirs passionnés de
son âme.
Des ardeurs nouvelles s'éveillaient en elle qui la poussaient à achever ce qu'elle avait si heureusement entrepris.
Elle voulait, sans tarder davantage maintenant, amener le jeune officier à se prononcer, se l'attaclier indissolublement par une promesse formelle, effacer à jamais de son esprit et de son cœur jusqu'à la trace du souvenir de celle qu'il avait aimée.
Cette jeune fille était d'une merveilleuse beauté, d'après ce qu'avait dit Paul des Roselles, mais l'orgueilleuse se trouvait assez de charmes pour séduire à son tour Adrien de Salverne.
Elle y emploierait toute son babileté, toutes les ressources de la coquetterie, toutes les provocations les plus suggestives.
Pour cela, Luce avait compté sur celle fcle qui devait être donnée à La Rosière.
Elle savait depuis longtemps qu'Adrien de Salverne devait y assister, puisqu'elle connaissait la présence dans les Alpes du général d'Vrvoix et des deux officiers qui l'accompagnaient.
Elle attendait impatiemment ce jour-là et elle avait préparé la plus belle des loilelles nouvelles qu'elle avait emportées en voyage.
Sans être douée d'une réelle beauté, Luce d'Azcrgues n'en était pas complètenunl dépourvue.
Elle avait, il faut bien en convenir, une grAce délicate, qui était due surtout à sa jeunesse et à sa ressemblance avec sa mère.
Le soir de cette fête elle était plus en beauté que jamais.
Luce faisait l'admiration de tous, dans sa toilette toute en gaze de soie rose pailletée d'or, dont le corsage, légèrement échancré en cœur, laissait découvrir la naissance d'une gorge irréprochable. i
La gaze descendant des deux côtés du buste, était artistement drapée en un savant croisement autour de la taille dont elle accusait la sveltesse, et elle se relevait sur les épaules en deux crêtes du plus gracieux effet.
Au bas de la jupe couraient, sous une ruche de gaze, de coquets petits nœuJs roses qui en retenaient les plis et qui étaient reliés par des rubans croisés, du même ton que ceux de la double ceinture remontant au milieu du dos, où ils se nouaient et d'où ils pendaient en longs flots.
Les manches, courtes et bouffantes, accusaient davantage la forme parfaite et le modelé de ses bras.
A son cou un double collier de petites perles et une fine aigrette de plumes au milieu de sa coiffure.
Au dîner, Luce fut encore placée à côté d'Adrien de Salverne, et, dans la sauterie qui termina la soirée, elle l'eut souvent pour cavalier.
Adrien avait senti croître en lui, depuis qu'il était auprès d'elle, la passion qu'elle lui avait suscitée.
Il s'était mis, attiré par ses provocations, à la désirer avec une ardeur nouvelle, aveugle.
Cependant, Luce constatait avec peine qu'elle ne parvenait pas à obtenir ce qu'elle voulait.
Retenu, croyait-elle, par la timidité de son caractère, Adrien de Salverne ne se prononçait pas.
Il était plein d'empressement, émotionné en quelque sorte auprès d'elle, mais aucun aveu d'amour, si discret qu'il fût, ne s'était échappé de ses lèvres, malgré les astucieuses insinuations de la jeune fille.
Le jeune officier était toujours retenu par les considérations qu'il avait exposées au général d'Yrvoix, lorsque celui-ci l'avait interrogé sur ses sentiments à l'égard de la fille du duc d'Azergues : il trouvait qu'entre Luce et lui il y avait une barrière trop haute élevée par son immense fortune.
Il avait peur, en la recherchant, de paraître convoiter cette dot opulente et il demeurait, en dépit des désirs allumés par elle en ses chairs, dans les limites de la plus entière réserve.
Enfin, Luce n'y tint plus.
Elle résolut de franchir elle-même le premier pas.
Un cotillon avait été improvisé à la lin de la soirée par Raymond de Coursades qui le conduisit avec Madeleine de Varades, l'amie intime de Luce.
Le hasard des diverses figures amena fréquemment la fille de Jane à danser avec le jeune officier.
On venait de distribuer des mirlitons sur lesquels des noms étaient inscrits en torsades et clia(|ue cavalier devait avoir pour danseuse la jeune fille dont le mirliton portait un nom répondant au sien : Dupfinis et Chloéy Philémon et Baucis, Horace et Lydie, et bien d'autres lires de la mythologie, de la légende ou de l'histoire.
Dans la corbeille que l'on olTrit au.Y demoiselles, Luce choisit un mirliton portant le nom de Latire, tandis que dans l'autre Adrien en avait un portant celui de Pétrarque.
— De nouveau, lui dit-elle, le hasard nous réunit.
— C'est un grand honneur pour moi, mademoiselle, répondit l'ami de Raymond, et je remercie le hasard qui me favorise si généreusement.
— Laure et Pétrarque, prononça Luce en lisant les deux noms, deux amoureux qui ont vécu sous le ciel oii nous nous trouvons, ce beau ciel du Midi qui parle au cœur.
— C'est Laure qui inspira Pélrarque.
— Ce qui est un enseignement, répondit la jeune fille dont l'intonation accentua les paroles.
— Un enseignement !
— Sans doute... un avertissement, si vous préférez. — Voulez-vous me répondre franchement ?
Adrien était surpris du tour que venait de prendre la conversation. 11 répondit :
— Je vous le promets.
— Vous ne vous laisserez arrêter ni par votre timidité, ni par une réserve qui vous ferait hésiter.
— Croyez-vous que je sois timide?
— J'en suis sûre. — Voici ma question : que pensez-vous de moi, monsieur de Salverne?
Le jeune homme était fort embarrassé.
II ne savait que répondre, ne comprenant pas où Luce voulait en venir.
— Oli ! ce n'est pas un rompliineiil que je vous demande, s'emprcssat-elle de dire. C'est votre opinion au point de vue des sentiments qui ont présidé à la réunion des noms qui nous sont échus dans celte figure. — Croyez-vous que je sois ca|)able d'aimer ?
Alors, faisant un rlldrl siu' liii-mèuie, inceiidii' par les chaudes vi-
brations de la voix de Luoe et par les éloquents appels de ses regards, il dit :
— Vous êtes adorable et certainement vous devez être capable des plus affi.cliieNx sentimenls.
— Croyez-vous, demanda encore la fille de Jane, que je serai aimée par celui que mon cœur a; pellera?
— Qui ne répondrait à l'appel de votre cœur ?
— El cependant celui que j'aime ne vient pas... dit Luce en une minauderie savante.
A ces mots, un mouvement se fit dans le sang du jeune homme qu'une lièvre subite agita.
— Il m'aime, conliiina Luce, car le cœur pénètre le cœur qui s'est donné à lui, et il ne me l'avoue pas... 11 faut que ce soit le hasard qui l'amène au|irès de moi... coirime maintenant...
Adrien était troublé, bouleversé, ému.
11 avait pris la main de la jeune fille et il la serrait avec passion.
Luce dit en plaçant son mirliton à côté de celui d'Adrien.
— Laure et Pétrarque.
Et à ce moment l'oicheslre, silencieux pendant la distribution des accessoires, reprit la valse iiitirrompue.
Luce, .«ans laisser à Adrien le temps de calmer son émotion, mît sa main sur son é|)aule et ils se laissèrent enlraiiier tous les deux dans le tourbillon des valseurs.
Alors, en sentant sous ses doigts les baltements du cœur de la jeune fille qui le tenait complètement sous son cliarine, en pressant sa niaui d;uas ia sii-nue, dans l'étreinte de l'enlaiemenl ([ue la passion rendait plus intime, ^lisé par l'éclat de ses regards qui à clia<iue tour rencontraient les siens, Adi ieu de Salverne lialetaiU dit loul bas :
— Si je vous avouais ce qui se passe en moi, vous ne vous en oirenseriez pas ?
— Ce que vous voulez me dire, répondit Luce, je l'ai deviné...
— Vous avez compris?.,.
— Oà! ..
— Lli bien! oui,... c'est vrai... je vous aime!... je vous aime !...
Et en disant cela, le jeune olficier pâlit, il chancela, sa main abandonna celle de Luce et il serait tombé s'il n'avait pu se retenir à u-iie colonne qui se trouvait près de lui.
— U"':<vez-vous? s'écria Luce elTi-ayée.
On acionrut.
Adrien de Salverne avait le visage d'une pâleur mortelle.
En disant à Luce : « Je vous aime ! » il avait senti comme une commotion horrible déchirer son cœur.
Au même moment l'image de Miette lui avait apparu et, dans une hallucination étrange, c'est elle qu'il avait cru voir, c'est à elle qu'il s'était imaginé tout à coup avoir fait l'aveu de son amour.
C'est cette apparition qui l'avait frappé avec une telle force !
Mais ce moment de faiblesse se dissipa aussitôt.
Il réagit sur lui, et il put répondre à ceux qui l'interrogeaient anxieusement :
— Ce n'est rien... un éblouissement sans doute... un moment de vertige...
— Dieu, que j'ai eu peur, lui dit Luce.
— Excusez-moi, mademoiselle...
Et elle répondit tout bas, entendue de lui seul :
— Je vous aime !