FIANCÉS
Le lendemain, le général d'Yrvoix se promenait avec Adrien de Salverne sur la promenade des Anglais, en attendant l'heure de se rendre au tir aux pigeons.
Raymond, qui s'était levé de très bonne heure, était allé voir un de ses amis qui avait une propriété sur la roule de Villefranche.
— Il paraît que vous avez failli vous évanouir, hier soir, chez le duc d'Azergues, demanda le général. Qu'avez-vous donc eu?
Adrien répéta l'explication qu'il avait déjà fournie la veille :
— Je ne sais pas, un éblouissement, un vertige... mais ça n'a duré qu'un instant.
— J'étais en ce moment sur la terrasse avec le duc et M. de la Faloise, et nous respirions la brise fraîche qui passait à travers les pins; je n'ai su cela qu'en partant.
— Jamais cela ne m'était arrivé, dit le jeune capitaine. Cela m'a pris subitcmonl, pendant le cotillon, en dansant avec M"' d'Azergues... mais, je vous le ré|iclc, cela n'a duré qu'un instant.
— Eh bien! demanda alors le général, el M"' Luce... n'avoucz-vous^ toujours pas que vous l'aimez?
— Oui, tu as lu en mon cœur... Mère, je suis bien heureuse 1. . . (P. 1092.)
Adrien rougit.
— Oh ! mon général, répondit-il, vous devancez les confidences que j'ai résolu de vous faire.
— Oh ! oli !
— Oui, c'est vrai... vous aviez raison...
— Vous l'aimez? ^
— Oui.
LTV. 137. MARIÉE EN BLANC. IIV. 137.
1090 MAniÉF. EN BI.ANC
— Parbleu !... J'en étais bien sûr,
— tl j'ai osé...
— Le lui dire?
— Oui... le lui dire...
— th bien ! voilà qui est parfait, mon garçon. Et elle vous aime? • — Je le crois.
— .Moi, je le sais.
— Vous le tavez?
— Ces amoureux sont tous les mômes, fit l'onnle de nnvmnnd en riani; il n'y a qu'eux qui ne voient |ias. Lh bien! mon ami, vous alUz laire voln, demande en mariage, je suppose.
Adrien ne répondit pas.
— Ali ! je vois ce qu'il faut, reprit le général ; si je ne m'en mêle pas, vous allez encore rester en plan comme une mazelle!... bacrebleu, un oHicier !... C'est trop furt tout de même!
— Mon général...
— Sulfit!... Je sais ce que j'ai à faire.
— Qu'allez- vous faire! demanda Adrien tout ému.
— Je vais tout sim|)lement, cet après-midi, prendre un coupé, répondit M. d'Yrvoix, me faire conduire ii La liosière, et en votre num demauder la main de M"' Luce au duc et à la duchesse d'Azergues.
— Vous ferez r;ela !
— Je le ferai.
— Mon général...
— Vous êtes orphelin, mon garçon; le co'onel de Salverne était mon meilleur ami, vous le savez. Eh bien ! je suis un peu voire père, que diable !
l'uis il ajouta malicieusement :
— Si toutefois celle démarche vous déplaît...
— N'est-ce pas un peu prémaUwé ?... dit timidement le jeune ca|)ilaiiie.
— Prématuré I... quand on s'aime, quand on se l'est avoué, quand on sail (pie l'on est agréé, on y va carn'meni, je ne connais i|ue ça... Voyons, voyons, capilaine de Salverne, et celle vieille lacliqnc qui a lait les plus belles gloires de l'armée Irançaise, l'ollentive, (pi'en iaites-vdii- doncV
Adrien souriait.
— Vous ne voudriez |)0urlaiil pas, reprit le générjil en rianI, (|ue M"'' d'Azergucs vous en ildiiiiàl rr\(iii|ile!
Donc, c'est entendu. Ce soir, niini garçon, vous serez fiancé, et si je
nu VOUS vois avant, je vous en rapporterai la nouvelle au bal du général commandant la division, auquel vous devez assister.
Le liénéral d'Yrvoix fit ce qu'il avait dit.
A deux heures, la voiture qu'il avait commandée l'attendait.
Sanglé dans sa redintiole, élraniilé dans .--Gn laiix-coi, débordant d'une joie paternelle qui illuminait son rude visai^e, il se lil conduire à Cimiès par la route embaumée qui serpente autour des verts coteaux sur une longueur d'une lieue à peine.
Luce, qui était sur la terrasse, à l'ombre des stores à l'italienne qui l'abrilaienl, le vit arriver.
Lile comprit aussitôt le but de sa visite.
N'atlendait-elle pas, intuitivement poussée, des nouvelles d'Adrien?
Elle courut à la renconlie du g uérai.
Claudius et Jane, qui étaient dau> la salle à manger avec Hi'gina et Edme de Licllegarde, ajant achevé de prendi'e le c.iié, a[»prirent par un valet de chambre la visile de M. d'Yrvoix.
Ils .-e rendirent tous les quatre au salon où Luce se trouvait di!'jà.
Les piéliminaires ne lurent pas longs, car le général, lidcsle à ses principe^, alla droit au but.
A|)ré.- les premières lornmles de politesse et d'amitié, après quelques phrases accordées à la soirée de la veille :
— S aname la duche.sse, dil-il, et vous, mon cher duc, j'ai à l'aiie auprès de vous une dénjarclie doul j'ai voulu me cliarger.
Lucc ct.nienait avec peine sou bonheur.
Glaudius avait deviné.
— Une grave démarche? dit il eu souriant.
— Très grave, répondit le gVnéral. J'ai à suppléer un ami que la mort m'a enb vé, le colonel de Salvi.ine, et je viens à sa place vous demander, pour le capilaine de Salverne, son (ils, la uiain de M"= d'Azergues.
Tous les i-egaids étaient couci nlrés sur Lu e.
— Lli bien! dit Claudius en s'adressant à elle, c'est toi que cela concerne, ma chère enfant.
— Tu as enlendu, dit Jane à son loiu-. Donne toi-même la réponse. Tu sais (jue tun père et moi approuvons d'avance le choix que ton cœur aura l'ail.
Alors, Luce qui était debout auprès de sa lanle, s'approcha de sa mère, cl dau> un mouvement que n'tûl \<a< dé>avoué une gr.mde ai'lisle,, elle s'inriina sur son épaule en un embra.-semenl plein de tendresse et elle subuiia à son oreille ;
— Oui, lu as lu en mon cœur... Mère, je suis bien heureuse!...
— Chère enfanl !
— Voilà la réponse, dit le duc d'Azergues. Sans l'avoir entendue, mon cher général, vous l'avez comprise comme moi, n'est-ce pas?
— Est-ce vrai, ma chère Luce? demanda M. d'Yrvoix. Jane répondit à la place de sa fille.
— La réponse, dit-elle, est celle que désire M. de SaUerne... N'est-ce pas, chérie?
— Oui !... fit Luce tout bas.
Claudius ajouta :
— Et nous la ratifions avec bonheur, mon cher ami. Nous avons pour M. de Salverne une estime et une alfuction que nous sommes heureux de pouvoir lui témoigner de celte manière, en lui donnant la seule enfant que nous ayons, en l'associant à la tendresse que nous lui avons vouée.
— Mon cher duc, dit le général, il n'y aura pas ce soir au monde un homme plus heureux que ce cher enfant... que ce grand enfant!
— Nous partageons son boniieur, dites-le-lui pour nous, en attendant que nous puissions mettre en sa main celle de notre fille.
Le général d'Yrvoix était bien sûr de trouver Adrien à l'hôtel, attendant impatiemment la réponse qu'il rapporterait de la villa de Cimiès.
11 commanda au cocher de pousser son cheval, languissant lui-même de donner au jeune officier cette heureuse nouvelle.
En vingt minutes à peine la voiture eut Iranchi les quatre kilomètres qui séparent Nice du gai village de Cimiès.
Adrien était dans sa clianibre.
Le général eiitia en coup de vent.
— Eli bien! (;a y est! s'écria-t-il.
— Ça y est!... répéta machinalement le jeune homme.
— Vous êtes agréé, mon ami.
— Oh!... mon général...
— Le duc et la duchesse seront heureux de vous nommer leur fils... Ce soir vous les verrez au bal de la division... Ce soir ils vous le diront eux-mêmes... Ils y seront, et votre fiancée y sera aussi... Ah ! clic vous aime, celle chère enfant!... elle vous adore, heureux mortel, qui auriez laissé passer le Inirilirur sans le saisir, si je n'avais pas été li...
Mais alors le griirral remar(|ua le changement qui venait de se produire sur le visage d'Adiiin de Siilverne.
Une langoureuse tristesse l'avait envahi subitement, pAlissant son teint, éteignant le l'U de ses regards.
Pendant qu'on lui parlait de bonheur, la secrète menace d'un malheur mystérieux s'élevait en son âme troublée.
Une inconsciente douleur brisait son âme et un voile noir assombrissait l'avenir que le malheureux entrevoyait à travers les plus cruelles angoisses.
— Eh bien ! quoi donc? fit M. d'Yrvoix. C'est ainsi que vous répondez à la nouvelle que je vous donne?... On dirait que vous n'êtes pas heureux !...
— Si, mon général... balbutia Adrien le cœur serré, je suis bien heureux... je vous assure...
— On ne le dirait pas.
— Oui, bien heureux!...
— Quel drôle de pistolet vous faites tout de même !... Mais on exulte, mon ami ! on se réjouit à cœur ouvert !...
— J'ai été surpris... ému...
— Oui, oui !...
— Je vous remercie, mon général, de ce que vous avez fait pour moi, dit encore Adrien en cherchant à réagir contre ce qui se passait en lui.
— Allons, dit l'oncle de Raymond, quittez-moi cette figure d'enterrement, car vous feriez triste mine au bal de la division pour faire danser votre fiancée.
Et il ajouta avec malice :
— Surtout n'allez pas tomber en pâmoison comme hier, hein ?
La nouvelle du prochain mariage de la fille du duc d'Azergues avec le capitaine de Salverne, fut rendue publique le lendemain même.
Les journaux de Nice, dont les rédacteurs assistaient à la félc donnée à l'hôtel de la division, l'annoncèrent à leurs lecteurs.
C'est dans l'un d'eux que M. de Lizieux la lut.
Les sourcils du maître-chanteur se froncèrent subitement et une ride horizontale barra son front.
— Comment, s'écria-t-il avec colère, de Salverne!... C'est trop lort!... Il relut la nouvelle.
— Quelle fille est donc cette petite d'Azergues/ se dit-il. Puis il eut un rictus diabolique.
— Ma fille ! se répondit-il.
Le misérable était furieux.
Il sentait les millions d'Azergues lui échapper!
— Oh! non, non... fiancés!... Mais le mariage n'est pas encore fait!... se dit-il avec rage. M. de Salverne,... le capitaine de Salverne... ah ! nous verrons !
Le mairre-chnnleur était littéralement saisi de stupeur autant que rendu furiiux par cette nouvelle.
Il ne pouvait y avoir aucun doute : il fallait donc que I.uce y ait con^i'nli, en même temps que le duc et la duchesse agréaient M. de Salvei'ne.
Qu'avait-elie donc éprouvé pour.Iosé?
Quelle étrange passion l'avait poussée à se donner à lui, puisqu'elle ne le voulait pas comme époux?
Comment pouvait-elle en aimer un autre à qui elle se donnerait souilii'e [lar les baisers d'im amant?
Il lallait sùremeni qu'elle l'aimàt, car rien autre que l'amour ne pouvait laire comprendre le choix qu'elle avait fait. Adrien de Salverne ne possédait aucune Ibrlune; M. de Lizieux le connaissait bien et il savait qu'il avait été élève boursier au collège d'Oullins.
C'est contre le jeune capitaine que se tournait surtout la rage du misérable.
Il était convaincu qu'Adrien devait avoir mis en œuvre une comédie savante, qu'il devait avoir agi avec une habileté suprême pour arriver à se faire aimer par Luce d'Azergues.
— Ce mariage n'est pas encore fait! se dit-il. Non, pas encore, monsieur de Salverne!
Alors sa tète roulait les projets les plus abominables contre le jeune ciipilairic.
Toutes les idées se présentaient à la fois à sou isprit. Il voulait faire savoir à Adrien que celle qu'il allait épouser avait déjà appartcmi à v.n autre. Il voulait aussi essajer de découvrir en sa vie quelque chose de nature à laire rompre ce mariage, car l'accusant d'hypocrisie, il était convaincu qu'il trouverai! qnelipie part une lare ou une tache dont la publicité suflirail pour aineinr ji' duc d'Azergues à retirer sa parole. Il voulait encore essayer de lui-même, vi.s-à-vis de ses chef>, d'empêcher son avancement, tenter de le coinpromctire de quelque manière, l'obliger à quitter l'aruHÎc ou au booin l'en laire chasser lionleuscment; ce serait égaleuieiit lui moyen d'arrivei- à l'empèciier d'épouser celle qu'il convoitait pour .losi''.
Il se jurait d'y arriver, par tous les moyens possibles, ilAt-il soulever le plus épouvantable scandale.
MARIf.E EN BLANC 1095