CHAPITRE CXXXIV
A TIIAVERS LA CLOISON
De Nice, In nouvelle du prorliain innriape fie la fille du dur d'\zerj;ue.« avec le capitaine de Salvcrne étail pioiiipknienl aiiivée a I ans, el les journaux mondains l'avaii ni aussilùt annoncée à leurs lecieuis.
I'éla;iO et José l'avaient lue des [)reuiiers.
Sur eux, celle nouvelle avait produit des efl'els diamétralement opposés.
José de Lizieux, fpii n'avait piniais épioiivé aucune syiiipalliie pour Adrien de Saherne, s'étail mis aus>ilot à le délesler sous l'empire d'une jalousie suscitée pliilôL i ar la | assion que pai' l'amour
l'élaj^o, au contraire, se réjouissait sincciemcul et elle ne cliercliait pas à dissimider sa joie.
Elle élail heureuse de l'annonce de ce niariaije, qui la débarrassait de celle (ju'elle considérait connue une rivale danL:ercuse.
L'ex-lille de brasserie soiiLieait snrloiit à soii^iier ses intérêts, car elle n'éprouvail pour son aman! aucuue alleciion, pas plus qu'elle n'en aiuait accordée à lout autre qui aiuait pris auprès d'elle la place de José avec une fortune (''i;ale à la sieinie, une paicille liclise cl mie semblable i;éni''rosilé.
Elle Icnail à lui parce (ju'elle le connaissait à merveille, parce iju'elle savait (pie rien de ce qu'elle \oiihiit ne lui élail reluLé, parce (|u'clle pouvait satisfaire tous ses caprices les plus coûteux, toutes ses fantaisies les plus ruin^ uses.
Luce étail, à ses yeux, une fille de la même espèce qu'elle-même.
Depuis qu'elle savait ce ipii s'élail passé lors de ce réveil. on, elle la jugeait cajiable de lout, et avait lepoussé aussilôt l'idée de ce mariage qu'elle avait accepté auparavant.
Elle aurait bien consenti à ce que son amant épousât une jeune fille honnête et riche, qui ne l'auraii pas accap né, ipii ne l'aurait pas détourné d'elle; mais Luce, qu'elle coniiais>ait au,ourd'hui, ne pouvait pas ècre une telle épouse.
Aussi, la joie de Pélai:o d 'lionlait.
Elle se manilestail siirloiil e i impiioyahles railli-ries, qui surexcitaient la rage de .!osé et qui augim nlaiciii la liaii.e qu'il avait conçue contre Adritu de Salverne.
— Tu avais une jolie fiancée, mon pauvre José, lui dit-elle. Elle t'a roulé le mieux du monde, tu es obligé d'en convenir aujourd'hui.
— De Salverne!... fit le jeune fat. Qu'a-t-il donc, ce de Salverne?
— Mais, mon cher, c'est un très bel officier et un très beau garçon! Pélago attaquait là l'endroit sensible.
José de Lizieux se sentait surtout cruellement blessé en son amour propre de fat et de bellâtre.
Il ne comprenait pas qu'un autre homme puisse lui être préféré.
— Une nullité ! répondit-il avec aigreur. Je n'ai jamais vu un visage plus insignifiant, ma parole.
— Non pas, riposta Pélago, qui se plaisait à l'exciter, il est très bien au contraire; une très grande dislinclion, une allure superbe, le véritable cachet de race, et avec ça un air doux, une langueur des regards qui dénote de grandes aptitudes à l'amour.
— Un jésuite !
— Puis officier d'état-major, décoré; mais mon cher, c'est un prestige, ça?
— Le prestige du panache!
— Oui, le prestige du panache, répondit Pélago, c'est ce qu'aiment les femmes telles que M"^ d'Azergues. 11 lui laut un mari qui brille, qui soit remarqué, dont on parle souvent, qui la conduise aussi bien dans le monde officiel où il y a parfois des fêtes éblouissantes, que dans le plus grand monde.
— Pas un sou de fortune !
— Liah ! sa fiancée en a pour lui. Hlle aura deux millions de dot, d'après ce que tu m'as dit, et un ])alriiu()inc splcndide, puisqu'elle est fille unique etquele duc et la duchesse d'Azergues possèdent près de vingt millions.
Sans compter, ajoula-l-clle, qu'elle sera aussi l'iiéritière. du comte et de la coHilosse de Bellogaide, qui sont égalemont fort riches et qui n'ont pas d'enfants. .Vvoc cela, elle a les moyens de ciioisir il il lui est jiermis de prendre celui qui lui plaît le mieux, sans regarder cv (ju'il possède.
Une déception, qu'est-ce que lu veux, mou pauvre José. Tu en auras encore d'autres.
Ces railleries exaspéraient le fils de l'Espagnole.
11 contenait son dépit et essayait de dissimuler sa colère qui éclatait cependant dans les fauves lueurs de ses regards.
Ah ! s'il pouvait empocher ce mariage !
Connue au misérable qu'il croyait son père, tous les moyens lui seraient bons.
11 ne reculerait devant aïK une inlamio, devant aucune KVhcté, car il
— Ma (.uuvra Miette, dit Alice Davoul, tu laimes toujours, n'est-ce pas? (P. 1104.)
n'avait pas, coniiue l'ancien agent de la Sûreté générale, les ressources d'une iiiiaginaliun servie par une merveilleuse intelligence.
Lui, il soni^iail déjà à écrire, au capitaine de Salverne, une lettre anonyme pour lui apprendre qu'il se préparait à épouser une jeune fille cjui avait déjà appartenu à un autre.
Pour se venger de la cruelle déception qui lui était infligée, la pre- Liv. 138. — makii'f. e.n kl\.nc. Liv. 138.
mi ère arme qu'il était prêt à saisir, celle qu'il choisissait avant toutes, c'était l'arme des lâches.
11 aurait mis aussitôt son projet à exécution, s'il avait su où adresser sa lettre.
Mais il ignorait à quel hôtel de Nice habitait Adrien de Salverne.
Dans son esprit la lettre était déjà prêle.
Sans rien dire qui puisse faire découvrir qu'il en était l'auteur, il avait assez de preuves pour parler.
Heureusement, M. de Lizieux avait prévu les dispositions dans lesquelles se trouverait sûrement le fils de Carmen, car il le connaissait bien, et il avait aussitôt résolu de l'empêcher de mettre à exécution ce qui pourrait contrarier ses projets.
Quand il vit dans les journaux de Paris, arrivés à Nice, l'annonce du prochain mariage de Luce d'Azergues et d'Adrien de Salverne, le maître chanteur songea immédiatement à José.
José devait déjà connaître cette nouvelle.
M. de Lizieux comprenait quels devaient être son dépit et sa colère.
Mais, en même temps, il comprit de quoi le jeune homme était capable.
L'idée de la lettre anonyme lui vint aussitôt.
C'est la première pensée que José devait avoir dans ses désirs de vengeance.
Il fallait empêcher cette maladresse
Il léiéiirapliia sur-le-champ à José :
As appris mariu(je. Rien n'est perdit. Je sais ce qu'il y a à faire. Viens ni'aliendre demain malin yare de Lyon, arriverai par rapide.
Georges de Lizieu.\.
M. de Lizieux avait, en eflet, con^u un plan et fait une découverte ([ui |iuiivait lui être utile.
Le général d'Yrvoix avait attrapé un gros rhume à la suite du bal donné à l'hôtel de la Division et il était obligé de garder la chambre.
il ne put accompagner, le lendemain soir, Adrien de Salverne chez le duc d'Azergues où ils étaient invités à dîner, et il prit son repas dans la chambre de l'hôtel où il lugeait.
M. (le Lizii'ux, ijiii habitait égalemenl Vllotel de France, occupait un appartement dont l'une des pièces, im petit cabinet do toilette, était contiguë à la chambre du gi'néral.
Il s'habillait pour aller prendre le train pour Monte-Carlo, lorsque des bruits de voix arrivèrent jusqu'à lui.
Il écouta.
On entendait très distinctement.
Le maître-chanteur reconnut aussitôt la voix de Raymond de Coursades et celle, forte, enrouée, du général d'Yrvoix.
Le nom d'Azergues fut prononcé.
On parlait sans doute du mariage.
Sans faire le moindre bruit, l'ancien agent de la Sûreté générale s'assit sur une chaise qui était adossée au mur et il colla son oreille contre la cloison.
Le général d'Yrvoix racontait à son neveu comment il avait fait luimême la demande en mariage.
Ils se disaient l'un à l'autre le bonheur d'Adrien.
— Mais ce qui m'a frappé, dit le général, c'est le changement qui est survenu chez de Salverne depuis que je lui ai rapporté la bonne Houvelle. Quel drôle de corps que ce garçon-là !
— Que voulez-vous dire? demanda le jeune capitaine d'état-major.
— Ne l'as-tu pas trouvé changé ? on dirait qu'il est triste.
— De Salverne est un mélancolique.
— Eh bien ! c'est le moment de dissiper sa mélancolie, sacrebleu!
— Peut-être un restant du passé, fît Raymond; un souvenir d'adieu donné à ses premières amours.
— Tu crois?
— Dame, je cherche à m'expliquer.
— Connaissais-tu cette jeune fille? demanda le général d'Yrvoix.
— Je sais son nom, M"= Verneuil, et je l'ai vue un jour, l'ayant rencontrée avec de Salverne.
Ce nom, M. de Lizieux le grava dans sa mémoire.
— Une ouvriers, m'as-tu dit? reprit la grosse voix du général.
— Oui, une couturière, mais une jeune fille d'une merveilleuse beauté, je vous assure. •
— Ah ! ah !
— Je suis allé chez elle, avenue de Clichy, 19, dit Raymond de Coursades, comptant la voir pour lui expliquer les causes de la résclution de démissionner que de Salverne avait prise, espérant arriver, sinon à la détourner de lui, mais du moins à la décider à employer toute son influence pour qu'Adrien renonçât à ce projet insensé. Je ne l'ai pas trouvée et je n'ai vu qu'une brave femme, M"' Davoul, chez qui cette jeune fille est le plus souvent, et j'ai découvert qu'elle ignorait complètement les règlements
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militaires en ce qui concerne la dol exigée des femmes d'officiers. Je siiis sur que lorsque M°" Davoul aura appris cela à M"= Verneuil, elle lui aura fait comprendre, en même temps, qu'elle ne pouvait pas souper à voir ce mariage se réaliser. Mais ce qui a produit le plus grand effet sur de Salverne, c'est quand vous lui avez parlé de son père.
— Ah ! oui, dit le général, j'étais bien sûr de toucher au bon endroit.
M. de Lizieux ne perdait pas un mot de ce qui se disait.
La découverte qu'il avait faite lui offrait un horizon nouveau.
— Ainsi donc, se dit-il, M. de Salvernc a aimé une jeune fille, M"= Verneuil, une ouvrière... il l'aimait assez follement pour avoir songé à démissionner... Et c'est le général d'Yrvoix et le capitaine de Coursadcs qui ont eu la malheureuse idée de l'en détourner!... De quoi sont-ils venus s'occuper ! ils n'ont donc rien à faire au Ministère?
Mais il pensa aussi :
— Si M. de Salverne a renoncé à ses premières amours, M"= Verneuil n'a peut-être pas cessé de l'aimer!... Une femme qui aime, c'est une force !... Par elle, il y a sans doute une ressource !.. .
Allons, conclut-il avec son sourire mauvais, j'avais bien raison de dire que ce mariage n'est pas encore fait!... JNon, il n'est pas encore fait!