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CHAPITRE XCVIII

ÉPREUVE d'amour

La journée apporta la confirmation des sentiments dont Paul des Roselles avait fait l'aveu à son oncle.

Il fut évident pour tous que Paul et Magali, attirés l'un vers l'autre par une sympathie réciproque, ne tarderaient pas à s'aimer.

Léon des Roselles avait l'esprit vivement préoccupé par cette situation nouvelle.

Il l'examinait sous ses phases diverses dans les courts instants où il pouvait s'isoler ou laisser aller sa pensée tandis que la conversation continuait.

11 observait sa fille et il comprenait bien ce qui se passait en elle.

Il se sentait tiraillé entre les sentiments les plus divers et même les plus contraires.

Au bonheur qu'il ne pouvait s'empêcher de goûter en constatant la douce joie qui inondait visiblement l'âme de sa fille, se mêlaient les appréhensions qu'il avait déjà entrevues lorsqu'il avait prévu qu'un jour son cœur parlerait.

L'indécision s'emparait de son esprit.

Il ne savait quelle résolution prendre.

Fallait-il, lorsqu'il en était peut-être temps encore, essayer d'opérer une diversion sur Magali, tenter de la détourner de cette affection naissante ?

Mais la même conjoncture ne se reproduirait-elle pas inévitablement d'autre façon, en admellanl que Paul n'ait pas encore produit sur elle une impression suffisante pour la décider à l'amour?

Serait-il donc préférable qu'elle en aimât un autre que lui?

Le malheureux père ne savait à quel parti se résoudre.

Il aimait sincèrement son neveu dont il avait depuis longtemps apprécié les grandes qualités d'intelligence, d'esprit et de cœur.

Il se demandait même par moment si ce n'était pas la Providence qui avait permis cette rencontre et s'il n'était pas préférable que ce fût Paul qui fit parler le cœur de Magali.

Lui, ordinairement si prompt en ses résolutions, se trouvait très embarrassé, très indécis en cette alternative.

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Il s'a^is-sait non seulement du bonheur et de l'avenir de sa fdle, objet de ses plus chères préoccupations, mais aussi de l'oblifiation de confesser la vérité sur sa naissance le jour où il faudrait produire les pièces nécessaires à la célébration du mariage.

Aussi, dans son indécision, Léon résolut-il d'observer quelque temps encore, de prendre le temps de réfléchir, et de se donner les moyens de constater que c'était bien de l'amour que Paul éprouvait pour sa fille.

Après le déjeuner qui eut lieu, comme on l'avait prévu, dans un des restaurants d'Asnières, après les régales auxquelles nos amis assistèrent à bord de leur yacht, qui fit l'admiration des spectateurs, on reprit la route déjà suivie et l'on arriva avant la tombée de la nuit au pont qui relie le Pecq à Saint-Germain.

Un omnibus de famille commandé attendait sur la berge du fleuve pour conduire Léon des lîoselles et les siens au pavillon Henri IV.

Alors, après le dîner, tandis que Paul et son oncle fumaient un cigare dans le jardin de l'établissement admirablement éclairé, sous un ciel pur qu'illuminait la lune en son plein, l'officier de marine prononça ce seul mot :

— Eh bien? Paul comprit :

C'était de Magali que son oncle l'invitait à lui parler.

— Je ne puis que le répéter, avec une conviction plus grande, ce que je t'ai dit ce matin, répondit le jeune homme.

— C'est-à-dire?...

— C'est-à-dire que je sens à ce qui se passe en moi, à cet état délicieux de l'àme que je n'avais jamais éprouvé avant ce jour, que c'est plus que de la sympathie que je ressens pour M"' Magali... Oui, je crois que je l'aime, mon oncle... J'en suis sîir !

— On dit, fit Léon des Roselles sur un Ion (pi'il |iarvîul malgré ses préoccupai ions d'esprit à rendre assez dégagé, que ceux qui aiment sont doués d'une perception plus subtile que les autres... qu'ils ressentent nettement ce qui se passe dans le cœur qu'ils se sont mis à aimer, et que l'amour ('viilli' en eux n'est, du reste, (|u'i'ii (|uelque sorte la répercussion, le choc eu lelourdc celui qu'ils ont allumé eux-mêmes.

S'il en est ainsi, queslionna-l-il, as-tu pu te rendre compte des sontimcnls que Magali prol'ess(! à Ion égard?... As-tu compris si elle répondait à cette sympathie que tu éprouves pour elle ?

— Tu veux me rendre fat, répondit Paul des Roselles.

— Non, sois seulement sincère observateur de toi-même.

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— N'y a-t-il pas quelque fatuité à avouer que l'on se croit aimé?

— Tu le crois donc?

— Je le désire surtout de toutes les forces de mon âme, car mon amour à moi est déjà si puissant qu'il jïie tient tout entier, qu'il m'attache à elle, qu'il fait d'elle l'unique préoccupation de mon esprit.

— Eii bien ! mon cher Paul, dit Léon avec gravité, je vais t'adresser une demande, et je fais appel à ta sagesse pour que tu y acquiesces.

— Que me demandes-tu ?

— Dans quelques moments, tu vas nous quitter... Tu vas prendre le train à Saint-Germain pour rentrer à Paris, tandis que nous allons revenir avec le yacht à Herblay.

— Oui !... répondit Paul en faisant un effort sur lui-même.

— Veux-tu me promettre de laisser passer quelque temps avant de revenir me voir ?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Parce que je veux te mettre à même de bien te rendre compte de ce que tu éprouves ; parce que j'estime que pour savoir si les sentiments qui l'inspirent en ce moment sont bien ceux que lu crois, il est nécessaire que tu les scrutes dans l'isolement, loin de celle que tu dis aimer... L'absence, l'éloignement, n'est-ce pas l'infaillible pierre de touche de l'amour ?

Le jeune homme ne répondit pas.

11 souffrait déjà à la seule pensée de cette séparation qu'on lui faisait entrevoir.

— Eh bien! que dis-tu? questionna le père de Magali avec douceur.

— Je ne sais pas.

— Ne comprends-tu pas que j'ai raison?

— Oui... peut-être...

— Alors, tu me promets?

— Écoule, mon oncle, déclara Paul des Roselles, je sais que loin d'elle je souffrirai... car je te le dis, je te le jure, je l'aime véritablement, quelque invraisemblable que te paraisse un amour si spontanément éprouvé... Oui, je l'aime, je le sens bien, et je le sens mieux encore à la seule pensée que tu viens de me faire entrevoir de m'éloigner, de me tenir loin d'elle, longtemps, sans la voir... mais peu importe, j'accepte l'épreuve que tu me demandes... Je te prouverai ainsi la sincérité de mon cœur, car je sais bien que je reviendrai avec des forces nouvelles, avec une recrudescence d'amour qui alors m'attachera tout à fait à elle !...

Paul avait parlé avec une réelle chaleur et avec conviction. « Oui, se disait Léon, il l'aime, je le crois ! »

Et il se demandait, en l'écoutant, si cet amour ferait le bonheur de sa fille.

Quand Paul eut terminé, il lui prit la main et la serra avec affection.

— Je te remercie de ta franchise, lui dit-il, et je te saurai gré de vouloir bien consentir à ce que je te demande.

— Je reviendrai, mon oncle, dit le jeune homme, avec un amour qui aura pris de nouvelles forces, soyez-en sûr.

Ils rentrèrent dans la salle où le repas avait été servi, et où causaient Mouredu, Magali, Norine et M"= Mercier en achevant de prendre le thé.

Lorsque le moment du départ fut arrivé, Paul des Rosellcs fit ses adieux à tout le monde et annonça qu'il allait prendre le train à Saint- Germain.

Il salua Magali, après avoir serré la main de M"'' Mercier.

La jeune fille lui lendit aussi sa petite main gantée.

Paul la prit.

Il ne lui dit que trois mots :

— Au revoir, mademoiselle.

Mais ses yeux exprimèrent malgré lui, en rencontrant les regards de la jeune fille, tous les amoureux sentiments de son âme. Il lut dans les siens qu'elle l'avait compris. Il sentit qu'elle répondait à son amour. Mouredu l'observait.

— Kspère, espèie, se disait-il, le neveu de mon commandant est pincé, mon bon !... 11 aime Magali, et la belle petite l'aime aussi... Allons, le bon Dieu et la bonne Mère font encore mieux les choses que nous, car j'ai dans l'idée qu'il se prépare un mariage mieux que tout ce qu'on aurait pu désirer.

Lt il ajouta, en les regardant, avec un bon sourire :

— Tistin, mon bon, lu seras de noce!... coquin de bon sort, voiti, ça en sera une de noce et un branle-bas de combat t\u\ nulnuliera le cœur de mon pauvre commandant !

Paul acheva ses adieux en saluant Norine et en serrant la main à Mouredu.

Kn partant il dit à son oncle qui le reconduisait jusqu'à la porte du pavillon :

— Au revoir!... mais à bienlôl, tar je sens bien que je laisse ici une partie de moi-même!...

Kt il sentit dans rétreiiilc du père de Magali un encouragement, un or^poii' <ini iiiiinda son ûme de bdiiiniir.

— Ce soir, dit-elle, c'est vous qui gagnerez, petit père, je sens ça. (P. Sâo.j

Paul éprouva, au moment de parlir, une indéfinissable sensation de tristesse.

L'amour est ainsi fait.

Aux joies les plus douces et les plus pures succèdent insiantanéraent les alarmes et les amerlumes.

Il marcha lentement d'abord, à travers les rues de Saint-Germain, la télé basse, comme s'arrachant à regret au bonheur qu'il avait entrevu.

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Puis, petit à petit, il hâta le pas, fiévreusement, réagissant par la raison à laquelle il faisait appel contre les angoisses injustifiées de son âme.

— Oui, elle m'aime, se disait-il, je le sens bien... Ses yeux me l'ont dit... les frémissements de sa petite main que j'ai tenue un instant dans la mienne me l'ont confirmé... Ah! béni soit le hasard qui m'a conduit près d'elle !

Il entra dans la gare au moment où l'employé préposé au contrôle appelait les voyageurs.

Le train allait partir.

Il y avait beaucoup de monde, comme tous les dimanches de beau temps.

Paul n'eut que le temps de prendre son ticket au guichet et de descendre en courant l'escalier qui, de la gare élevée, conduit au quai.

Les employés fermaient déjà les portières.

II monta précipitamment dans un compartiment de premières que l'un d'eux lui indiqua et dans lequel il y avait encore une place.

Les personnes qui étaient autour de lui étaient joyeuses; hommes et femmes riaient et plaisantaient, heureux d'une journée agréablement passée, d'une partie de plaisir que rien n'avait troublée.

Mais Paul ne les voyait ni ne les entendait.

Il avait l'esprit absolument préoccupé de l'exquis souvenir de Magali.

11 ne voyait encore qu'elle.

Tout à coup, il s'entendit appeler.

— Monsieur des Roselles !... c'est vous !

A l'autre bout du compartiment, dont il occupait une des places centrales, sur la banquette opposée, était le jeune homme qui venait de prononcer son nom.

Paul le reconnut à l'instant.

— Monsieur de Coursades, dit-il fort surpris. Et il ajouta aussitôt lui tendant la main :

— Excusez-moi de ne pas vous avoir vu tout de suite... c'est à votre costume civil, sans doute, que je dois de ne pas vous avoir iinmédialinii'iil reconnu.

— Vous avez passé la journée à Saint-Germain '! demanda le jeune officier.

— Non, j'y ai dîné seulruiciit.

— Tiens, nous aussi, fil le capitaine de Coursadesen désignant lîortha (jui était en face de lui et que Paul des Iloselles n'avait pas encore aperçue, nous étions au pavillon Henri lY.

— Ah!... madame, dil-il en la saluant et en serrant la main qu'elle lui tendait. — Comment, nous avons dîné les uns à côté des autres !

Un monsieur qui séparait Paul de l'amie de Pélago offrit alors de changer de place avec lui pour lui permettre de causer plus librement.

Cette rencontre faisait une salutaire diversion aux pensées qui agitaient le neveu de Léon et, en outre, il était bien aise de l'occasion qui se présentait pour parler au capitaine de Coursades d'Adrien de Salverne, dont la résolution de démissionner le préoccupait vivement.

Mais nous rejoindrons bientôt Paul des Roselles, le jeune officier d'état-major et sa maîtresse dans le train qui les ramène à Paris.

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